Quel a été le point de départ du film ? Qu’est-ce qui vous a fait travailler sur cette question précise ?

J’étais en train d’écrire avec Sélim Nassib le scénario de mon prochain film, L’Amant palestinien. C’est une histoire d’amour entre Golda Meir jeune et un homme libano-palestinien. Là, j’ai buté sur la question du désir, quelque chose de l’ordre d’une dissymétrie. L’amant venait d’une grande famille libanaise proche du pouvoir pour laquelle cette histoire d’amour était un secret honteux. Tandis que du côté de Golda Meir, cela tenait de l’impossibilité totale. Pourtant, elle a eu énormément d’amants. Elle aurait même eu une histoire avec le roi Abdallah de Jordanie. J’ai voulu décortiquer cette impossibilité. J’en ai fait une recherche qui est devenue un film : Would you have sex with an Arab ?

Cette question ne prolonge-t-elle pas celles déjà sous-tendues dans vos précédentes réalisations ?

Depuis mon premier film documentaire, Classified People (1987), qui anticipait la fin de l’apartheid, je m’intéresse au langage de l’intimité, à la question de la résistance par l’intime. Comment une révolution peut partir d’un lieu marginal et secret comme le lit des gens ? Je crois profondément aux marges comme lieu avant-coureur des transformations d’une société. En Israël, il y a une marge contenue au sein même de la société. Ce sont les 1,5 millions d’Arabes israéliens, ces Palestiniens détenteurs de la nationalité israélienne, très majoritairement musulmans. Ils vont dans les mêmes universités, prennent les mêmes bus et ont peur des mêmes bombes. Ils ont parfois les mêmes passeports et connaissent mieux la culture juive ou l’hébreu que beaucoup de Juifs européens. Ce sont des exilés de l’intérieur, une communauté qui se sent dans une expérience très particulière, jamais reconnue, pas même par elle-même. Il y a beaucoup de misère sociale dans ce groupe, beaucoup de banditisme et de cas de schizophrénie. Ceux qui s’en sortent sont souvent des individus remarquables, des artistes qui ont trouvé les moyens de raconter la complexité de leur vie.

Comment s’est construit le film ?

En 2010, je suis partie à Tel-Aviv. J’ai acheté un petit appareil numérique Leica dans une boutique qui semble sortir d’un film de Lubitsch. Le soir même, j’ai commencé à poser la question à des personnes que je rencontrais et à filmer leurs réponses. Je suis très timide, donc poser cette question est déjà une transgression, un vertige. Nous n’avons jamais été rejetés. C’était une vraie question et les gens ont véritablement répondu. On s’est très vite aperçu que c’était un film, une porte d’entrée dans laquelle on s’est engouffrés avec plein de gens.

Comment avez-vous filmé ?

Le dispositif était simple : je cadrais, Sélim Nassib prenait le son et Elanit Leder brandissait une lampe de poche. Pour les gens interrogés, on était comme un oiseau ou une pieuvre qui se déployait autour d’eux. Selim, Elanit et moi, nous créions une espèce de microclimat visiblement agréable pour les autres. Tout s’est fait sur une base de confiance. Pour avoir fait des films dans la clandestinité, je sais combien cela est important. Je sais combien le désir des gens est nécessaire pour que le film existe.

Vous annonciez tout de suite la couleur ?

Dans le film, on connaissait certaines personnes depuis longtemps, on est allés en chercher d’autres et on en a beaucoup rencontré au fil des nuits. Le casting s’est constitué instinctivement. Les gens savaient qu’on avait une question à leur poser mais ignoraient toujours laquelle. Parfois je la posais d’emblée, dès que la caméra tournait, souvent je retardais le moment très longtemps. Dans la scène du narguilé, je suis restée 4h sans sortir la caméra, jusqu’à atteindre cette sorte d’épuisement qui permet d’arriver à un autre langage, celui du désir, de la répulsion et des blocages. On s’est laissé aspirer par cette expérience qui me fascinait car elle révèle une fois de plus que la vie est plus complexe et plus large que la politique.

Vous n’avez jamais eu à faire face à des réactions violentes ?

Non, vraiment pas. Même le motard que l’on voit au début du film nous répondre « Fuck you!» a ensuite discuté avec nous pendant des heures. J’avais l’impression que cette question devait être posée sans provocation. Je voulais qu’elle soit entendue pour elle-même, comme une chose fragile, joyeuse, libératoire, surtout pas blessante. Que cette manière de dire « Would you have sex with an Arab ? » ou « Would you have sex with an Israeli Jew ? » permette à tous de se libérer de l’impossibilité de le dire, d’y penser, d’y répondre. Le désir naît du regard, et ce regard intercommunautaire existe très peu. Dans l’état actuel, les individus qui osent ce regard se retrouvent dans des situations très compliquées.

Le film est un geste d’amour vis à vis d’une ville.

Oui ! Tel-Aviv est comme un tapis volant. C’est une ville construite sur un désert. Ses maisons Bauhaus, imaginées par des architectes allemands qui venaient d’être expulsés par le nazisme, ne se sont pas construites en se substituant à d’autres. Tel-Aviv ne se sent coupable de rien. La ville exhale quelque chose de très joyeux dans le mélange. Mais dès qu’on l’aborde par le biais des Arabes israéliens, on tombe du tapis. Ce sont des gens qui vivent ensemble depuis très longtemps et on a l’impression d’assister seulement au commencement d’une rencontre.

C’est aussi une traversée de la nuit.

Nous dormions le jour pour travailler la nuit. La nuit est, avec l’université, l’un des principaux lieux de rencontre et de croisement. Les belles histoires se nouent dans le partage d’un geste, ou d’une passion : dans les boîtes de nuit, les salles de concert, sur les campus... Le langage des corps, des yeux, prêts à la rencontre, y est très important et cela m’intéresse. Quand on arrive à danser ensemble, c’est déjà beaucoup. Tout au long du film, je me disais : quelle chance d’être à une place si légère et sexy sur un problème si lourd. Faire ce film était réjouissant pour nous comme pour les gens qu’on filmait. On les sentait traversés et parfois transformés par la question.

Dans une des scènes de la dernière partie, apparaît la figure travestie de « La Fiancée de Palestine » qui descend en grande robe rouge le Boulevard Rothschild à Tel-Aviv.

C’est lui/elle qui m’a ramenée à l’espoir, au « tapis volant ». Alors que chacun semble rivé au clou de son identité, lui apparaît comme quelqu’un qui a cassé le cadre. Il est de tous les côtés à la fois. Israélien/Palestinien, homme/femme, c’est ce qu’il appelle « son identité liquide »… Il parle aussi librement des phobies palestiniennes qu’israéliennes. Il se demande ce qu’est un ennemi. Et nous avec. La plus belle marge, c’est lui.

Il est très intéressant de voir comment ces problématiques identitaires s’articulent à celles du mouvement queer, avec notamment la fête que vous avez filmée.

Oui, c’est une fête underground, jamais filmée, qui existe depuis des années. Comme le dit le DJ Samy Matar, c’est le lieu de la révolution palestinienne israélienne, un lieu de liberté unique et plus que nécessaire dans le monde arabe.

Vous avez le sentiment d’avoir fait le tour de la question ?

Surtout pas ! J’ai l’impression d’avoir un moment fait baisser la rage, fait perdre le jugement. Et je pourrais continuer : le film veut sortir de la peur, de la généralité, tout en ayant la conviction que chaque personne est universelle. Plus on avançait, plus on recevait d’autres réactions, d’autres ouvertures. Et la question est devenue comme un jeu que se passent les gens que l’on a interrogés. J’aime cette idée qu’elle puisse se prolonger et proliférer jusque très loin du film.

Vous citez souvent le poète Mahmoud Darwich.

Darwich était arabe israélien. Il a écrit un poème sur sa maîtresse juive israélienne que tout Beyrouth a chanté pendant le siège par l’armée israélienne : « Entre Rita et moi, il y a un fusil... ». J’étais sidérée. C’est le talent d’un grand poète d’avoir su faire chanter à une ville assiégée une chanson d’amour à son ennemi. Cela dit quelque chose de réel. Il est intéressant d’explorer ces points de rencontre, d’interroger ce sur quoi il est possible de construire. Et moi, je crois que l’on ne construit que sur du désir.