À PROPOS DU FILM
Pour William Friedkin : « La frontière entre le bien et le mal est ténue, et nous portons tous en nous le germe du mal. » Dans son dernier projet, Killer Joe, Friedkin prend un malin plaisir à explorer nos penchants les plus sombres. Adapté d’une pièce du dramaturge Tracy Letts, récompensé par le Prix Pulitzer, le film s’intéresse à ceux qui sont forcés de dévoiler leur vraie nature sous l’oeil de leurs proches, et montre ce qui se passe lorsqu’ils auraient préféré l’ignorer. Sa réflexion n’est toutefois pas dénuée d’empathie. Friedkin reconnaît lui-même être « passé par toutes les émotions que l’on voit dans mes films, à un moment ou à un autre. Ce projet m’a tout de suite plu, car il abordait l’innocence, le statut de victime, la vengeance et la tendresse. » Lorsque Matthew McConaughey a accepté le rôle de Killer Joe, Friedkin savait que l’apparente contradiction entre l’image de « gentil garçon » de l’acteur et son personnage profiterait au film. Il s’en explique : « Je ne vois qu’une poignée d’acteurs capables d’endosser un tel rôle, et le public aurait pu rejeter le personnage en bloc si son interprète n’avait pas été perçu au préalable comme un type bien. »
Avant même de signer, McConaughey savait que le projet ne plairait probablement pas à tout le monde. « La première fois que j’ai lu le scénario, je n’arrivais pas à bien cerner mon personnage. Ensuite j’ai rencontré Billy Friedkin, et son enthousiasme pour l’histoire d’amour et l’humour irrévérencieux de cette famille méchamment dysfonctionnelle m’a aidé à l’envisager sous un angle plus drolatique. »
Après le succès de Démineurs, réalisé par Kathryn Bigelow, le producteur Nicolas Chartier souhaitait saisir la chance qui s’offrait à lui de travailler avec un autre grand réalisateur : « Billy Friedkin sait ce qu’il veut et comment l’obtenir. Le plus incroyable sur le tournage, c’est sa règle des “deux prises, c’est tout”. Il permet aux acteurs de se plonger à fond dans leurs personnages. Avec une caméra qu’il souhaite “invisible”, il offre aux acteurs une atmosphère qui leur permet de donner le meilleur d’eux-mêmes. »
« Quand on travaille avec Billy, on ne s’ennuie jamais. Il déborde d’énergie et de passion. On a vraiment l’impression de travailler tous ensemble pour un projet qui en vaut la peine » explique Emile Hirsch. « En même temps, c’est incroyable comme il fait attention au moindre détail. Vous jouez une scène, et il prend en compte chaque élément, même une nuance dans l’évolution de votre personnage. Il a un esprit très particulier qui lui permet de garder en tête tous les aspects de la production, jusqu’au plus petit détail, tout en conservant un élan et une vision pour le film dans son ensemble. C’est un maître, et travailler avec Billy a vraiment été une expérience extraordinaire. »
Pendant que Nicolas Chartier passait l’été à monter le financement du film, Friedkin travaillait d’arrache-pied au choix des rôles encore vacants. La vision singulière du réalisateur avait déjà conduit le film vers une distribution solide, avec Emile Hirsch dans le rôle de Chris Smith, Thomas Haden Church dans celui d’Ansel Smith et Gina Gershon dans celui de Sharla Smith. Mais le plus difficile fut de trouver l’actrice idéale pour interpréter Dottie Smith, la petite soeur fragile de Chris, qui fait peu de cas de son innocence. Le rôle est finalement revenu à Juno Temple. Friedkin s’est battu pour imposer la jeune actrice, qui ne tarit pas d’éloges sur le travail du metteur en scène. « J’ai totalement fait confiance à Billy, explique-t-elle, ce qui m’a permis de me sentir à l’aise, quelle que soit la scène. Il m’a fait sentir que j’étais parfaite pour le rôle, que je n’avais plus qu’à me lancer. Mon interprétation y a vraiment gagné, parce que je n’avais pas peur de prendre des risques, de me dévêtir ou, pourquoi pas, de tirer sur ma propre famille ! »
L’étape suivante pour les producteurs fut de trouver le lieu de tournage idéal. Même si l’histoire originale se passe au Texas, La Nouvelle Orléans s’est vite imposée comme un choix plus judicieux. « Le décor devait refléter l’ambiance et le ton de l’histoire, et La Nouvelle Orléans a tellement de facettes différentes que c’était la toile de fond parfaite pour notre film » explique le co-producteur Scott Einbinder.
À PROPOS DU SCÉNARIO
Dès le départ, le fait que Tracy Letts adapte lui-même sa propre pièce, déjà récompensée par de nombreux prix, était le gage d’un scénario de qualité. La pièce Killer Joe a été montée pour la première fois au Steppenwolf Theatre de Chicago en 1993. Depuis, elle a été jouée en 12 langues et dans 15 pays différents. Elle a été récompensée lors du Fringe Festival d’Edimbourg en 1994 et jouée à guichet fermé au Buck and West Theatre de Londres durant quatre mois, avant de décrocher le Prix de la Meilleure Pièce de l’année 1995 décerné par le magazine Time Out. En 1998, la pièce a été reprise off-Broadway par le Soho Playhouse de New York. Tracy Letts avait déjà été nommé pour le Prix Pulitzer pour sa pièce The Man from Nebraska, avant de remporter cette prestigieuse récompense en 2008, ainsi que le Tony Award de la Meilleure Pièce, pour son drame familial fulgurant, August : Osage County.
Letts s’est entretenu en détails avec les producteurs, les acteurs et l’équipe du film au sujet de l’histoire et des personnages, afin qu’ils puisent leur inspiration à la source. Il a même rédigé un mémo détaillé qu’il a fait passer à toutes les personnes impliquées dans la production. Friedkin avait un grand respect pour le scénario : « Nous avons suivi les indications de Tracy à la lettre, tant elles constituaient une véritable révélation sur les motivations profondes de ce dont nous traitions. À mon humble avis, c’est ce niveau sous-jacent qui rend l’interprétation des acteurs aussi riche et réaliste dans le film. »
Le cinéaste a comparé les dialogues à une orchestration musicale. Mais avant tout, le film reste pour lui une histoire d’amour. « C’est une version un peu tordue de l’histoire de Cendrillon. Juno Temple joue une jeune fille dont le frère et le père monnayent les charmes auprès d’un tueur à gages chargé d’assassiner leur mère. Cendrillon veut se libérer de cette famille, et la seule solution qui s’offre à elle pour y parvenir, c’est de tomber amoureuse de son prince, un flic qui est aussi tueur à gages. »
« Ce film est le rêve de tout acteur. Ces scènes aux dialogues riches et aux personnages complexes offraient un potentiel illimité d’interprétations » explique Hirsch. « Il faut vraiment saluer le talent d’écriture de Tracy. Il crée des personnages à la moralité douteuse, mais il parvient à leur conserver une part d’intégrité dans un recoin de leur âme. C’est très difficile à réaliser pour un auteur. »
À PROPOS DES PERSONNAGES
Matthew McConaughey interprète Killer Joe, un shérif de la police de Dallas, tueur à gages à ses heures. Joe est un assassin calme et méthodique. Pas une seule fois il n’élève la voix dans le film. McConaughey confie : « J’ai passé quelques semaines à travailler le personnage de Joe, en évitant de prendre trop de décisions définitives. Instinctivement, j’ai trouvé quelques caractéristiques qui m’ont inspiré d’entrée de jeu. C’est en partie grâce à cela que le processus a été aussi agréable de bout en bout. Chaque jour de tournage apportait quelque chose de nouveau au personnage, et c’est ce que j’espérais. »
« De toute évidence, Joe a depuis longtemps perdu toute notion de ce qu’est une famille, et son travail est la seule structure qui lui reste » explique l’acteur. « Il a besoin d’une famille – c’est ce qui lui manque dans la vie. » Lorsqu’il aperçoit Dottie pour la première fois, il s’entiche d’elle et la voit comme une chance de salut. Instantanément, un lien va se nouer entre eux et ils vont avancer ensemble dans un rythme parfait qui leur est propre. McConaughey les décrit comme « deux êtres vivant dans des univers parallèles qui se croisent au même moment, leur permettant de se comprendre. »
Il ajoute : « Sa famille s’est servi de Dottie comme d’une vulgaire prostituée, en monnayant ses faveurs auprès de cet homme qu’ils ne connaissent même pas, en guise d’acompte pour l’assassinat de sa mère. Au fond, Joe trouve cet acte abject. Il veut donc aider la jeune fille à se libérer, et réalise qu’il pourrait se sauver lui-même par la même occasion. Il n’agit pas ainsi par suffisance, mais plutôt dans l’esprit de l’Ancien Testament, d’une façon quasi apocalyptique, pour donner une leçon à Chris, à Ansel, et surtout à Sharla. »
Hirsch décrit le personnage qu’il interprète, Chris, comme un dealer à la petite semaine. « Il est bourré de défauts, mais il a aussi de grands rêves et des aspirations. Je dirais qu’il est à la fois un entrepreneur et un perdant magnifique. » Quant aux motivations discutables de son personnage, l’acteur explique : « On dirait que tout ce qu’il entreprend tourne mal pour tout le monde, y compris pour lui-même. On le voit jusque dans les détails, comme ce chien de la famille qui n’aboie que lorsque Chris s’approche de la caravane… »
Avec une moralité aussi douteuse, il est surprenant que Chris reste un personnage aussi sympathique, même lorsqu’il offre volontiers sa propre soeur comme avance sur les 25.000 dollars qu’il doit à Joe. « Il manque de sens moral, et il est très, très malchanceux. Mais au fond je ne pense pas qu’il soit malveillant… si l’on omet le fait qu’il essaye de tuer sa mère, de prostituer sa soeur et de vendre de la drogue à son père » plaisante le producteur Nicolas Chartier.
Le film a beau s’appeler Killer Joe, il est tourné selon le point de vue de Dottie. Ce personnage est assez inhabituel. « Elle a un côté très enfantin, mais elle est aussi incroyablement mûre pour son âge. J’ai rarement incarné un personnage aussi honnête » explique Juno Temple. « On dirait une poupée de porcelaine prise dans un tourbillon de violence et de folie. Avant Joe, personne ne l’avait jamais traitée comme une femme, elle n’en revient pas. Il lui fait la conversation, et avec lui, elle a enfin l’impression de compter pour quelqu’un. »
Gina Gershon joue Sharla, la seconde femme d’Ansel Smith, la cruelle belle-mère de Chris et Dottie. Dans le rôle d’une femme qui passe son temps à se promener toute nue, à boire de la bière et à tromper son mari, Gershon pratique avec brio l’art de la duplicité. « Sharla voudrait prendre la fuite, mais elle ne peut pas, car toutes ses petites manigances la retiennent. On dirait un insecte qui s’épuise à tenter de survivre » explique Gina. « Comme une femme fatale dans les films noirs des années 1930 et 1940, elle manipule tout le monde, jusqu’à ce que Killer Joe voie clair dans son jeu. »
Thomas Haden Church incarne pour sa part Ansel, le père de Chris et Dottie. Son ex-femme devient la cible de Killer Joe quand Chris découvre qu’elle a une assurance vie de 50.000 dollars dont Dottie serait la bénéficiaire. « Ansel n’est pas compliqué. Il a abandonné ses rêves depuis bien longtemps. Aujourd’hui, il se contente de toucher sa paie et de vivre au jour le jour » explique Church. « Interpréter ce genre de personnage nécessite d’atteindre un niveau particulier de discipline. »
Nicolas Chartier ajoute : « Ansel a peut-être l’air un peu idiot, mais c’est le seul personnage qui sait ce qui est bon pour lui. Le problème, c’est qu’il voudrait juste mener une vie tranquille. Thomas a un grand sens du timing, un atout capital dans les scènes comiques. » Dans le film, Ansel adhère au plan machiavélique de Chris, mais sa seule préoccupation demeure : « Elle est où ma bière, Sharla ? »
McConaughey remarque : « La façon dont Sharla et Ansel dirigent cette famille rebute Joe et pourrait mettre en danger la jeune fille dont il est épris, il décide donc de redresser la barre à sa façon. » En fin de compte, d’après William Friedkin : « Avec tous leurs travers, les personnages de Killer Joe nous offrent une sorte de peinture sociale tragique. Le film délivre des vérités immuables, même si elles sont gênantes. Il se passe dans le monde d’aujourd’hui où plus rien ne me choque. »
Friedkin aborde les forces destructrices de ses personnages avec un engagement rare dans le cinéma contemporain. Il poursuit : « Nous maîtrisons si peu les choses qui nous arrivent dans la vie ; en fait, tous les personnages de Killer Joe cherchent à contrôler leur existence, sans y parvenir. »
Pour le réalisateur, Joe est une forme sombre de « Deus ex machina, une force de la nature venue de l’extérieur, qui affecte la vie de tous ceux qu’il touche. Pourtant, dans ce cas précis, les membres de la famille l’ont laissé entrer de leur plein gré, ils ont ouvert leur porte à ce personnage, comme d’autres ouvrent leur âme à Dieu… ou au Diable. »