Quelles sont les transformations subies par le scénario entre le premier tournage avec Jagger et l’autre ?

Il y en a eu mais je n’aimerais pas en parler, cela n’a plus de sens maintenant ; la seule chose qui compte est le film Fitzcarraldo que vous avez vu. Kinski est le seul acteur qui joue dans le film, pouvez-vous d’ailleurs imaginer un acteur meilleur que Kinski ? Quant aux changements c’est tout naturel : 50 % de ces transformations ont eu lieu pendant le tournage.

Quels ont été les problèmes qui se sont posés avec les gens de là-bas ? Et avez-vous eu conscience d’avoir montré un fou qui ignore les indigènes et leurs traditions ?

A la première question, je réponds facilement. Les problèmes on ne devrait pas en parler, ils ne comptent pas. Il ne faut pas penser en terme d’argent. Si vous voyez le film, vous vous rendez compte que ce film est un défi à l’impossible. C’est un film contre les lois de la nature, contre les lois de la pesanteur. Parlons en brièvement, une fois pour toutes. Il a fallu retourner 50 % du film, on a été pris au milieu d’une guerre entre le Pérou et l’Equateur, des gens sont tombés malades, il y a eu deux accidents d’avion, on a eu des glissements de terrain, des pluies inouïes. Si vous voyez la séquence où le bateau est lancé dans les rapides vous vous rendez compte des difficultés.

Ne trahissez-vous pas un peuple et sa culture ?

Non je ne pense pas. Ces hommes ont été trahis depuis 1517. Ce qui se passe actuellement est très triste, il y a des compagnies de pétrole qui saccagent la région. Des compagnies exploitent le bois et détruisent la jungle. Dans 30 ans, il n'y aura plus qu’une terre dévastée. Il y a une forte présence militaire dans cette région parce que deux puissances se disputent le pays. Quant aux cultures, elles sont différentes. Mais nous ne nous sommes pas comportés d’une manière irrespectueuse.

La dignité des Indiens est préservée, ça se voit dans le film. Je sens d’où vient votre question : je pense que les accusations, on peut les oublier parce qu’avec le temps on a vu que les accusations les plus folles se sont révélées sans fondement. Un Français m’a accusé de vouloir l’assassiner, et je ne l’ai jamais vu, il ne m’intéresse donc pas. Je ne peux répondre qu’avec mon film.

A la fin du film Fitzcarraldo raconte l'histoire de l’homme blanc qui a découvert les chutes du Niagara, et personne ne le croyait. On le traitait de menteur, on lui demandait des preuves et il répondit : " Ma preuve est que je l’ai vu ! Je ne possède pas la vérité, ni personne, mais j’ai été témoin ".

Quel est le sens du préambule : " Quand le monde aura disparu... " ?

Je ne veux pas paraphraser le film parce que je veux que ce soit vous qui donniez vie au film. C’est un texte important, il figure au début, il est écrit mais il est inventé. Ce n’est pas de la mythologie indienne.

Mais pour vous mettre sur la voie, cela a affaire avec un paysage qui est comme un rêve fiévreux, non fini. Un paysage " mis en scène ", " stylisé ". Ce pays ressemble à un paysage imaginaire et j’aimerais susciter, encourager votre imagination. Je pense que tout le film vise à encourager le spectateur à rêver.

Vous avez dit que Kinski était le meilleur interprète possible. Pourquoi ne pas l’avoir choisi d’emblée ?

Je fais des erreurs. Kinski savait mieux que moi, il me disait : " Tu peux signer un contrat avec n’importe qui, à la fin c’est moi qui jouerai Fitzcarraldo ". Et au moment des catastrophes, j’ai pris l’avion pour New York, j’avais peur qu’il me crie après, qu’il ait un accès d’hystérie, mais Kinski a commandé une bouteille de champagne et en dix secondes il est devenu Fitzcarraldo. Il m’a demandé : " Quand prenons-nous l’avion, quand aurons-nous les costumes, dans quel hôtel je serai, quand tournons-nous, demain ou après-demain ? ". Il avait raison, il est le film.

Je le répète, il est le plus grand acteur du monde, si je compte jusqu'à dix, vous ne trouverez personne qui l’égale. Il est plus qu’un acteur. C’est comme Claudia. Elle est plus belle que jamais, non par ses yeux, son nez, etc., mais par sa volonté. On est beau parce qu’on décide d’être beau. Kinski n’a pas à décider d’être Fitzcarraldo, il est Fitzcarraldo.

Il y a une rencontre entre deux rêves. Il y a un certain romantisme. Mais quand les deux rêves se rencontrent, Fitzcarraldo ne s’intéresse pas aux rêves indiens.

J’aime mieux la première question qui vient du film. Je voudrais raisonner à partir du film. Votre argumentation est correcte. Il y a bien deux rêves. Celui de Fitzcarraldo est celui de l’opéra et de la civilisation occidentale. De l’autre côté, les Indiens ont le leur. Mais la catastrophe arrive parce que Fitzcarraldo ne comprend pas le leur, et eux le sien. Catastrophe provoquée par le contact de deux rêves trop différents. Les Indiens sont heureux parce qu’ils ont accompli leur rêve ; ils se sont réconciliés avec les mauvais esprits des cascades.

Mais ce qui est neuf dans ce film est que Fitzcarraldo transforme le désordre en victoire. Mon sentiment vis-à-vis des Indiens est semblable. Je ne me targuerai jamais de les comprendre même si je passais 30 ans avec eux. Et eux non plus. On a quelque chose en commun, une certaine dignité dans le travail, une même foi que je n’ai pas besoin d’expliquer. Ils l’ont compris. Ils l’ont senti. Ça a été beau de travailler. A la dernière scène ça se voit.

On a dit que vous n’avez pas restitué la vie des Péruviens ?

Je ne veux pas tenir compte de 500 sociologues péruviens et je ne jouerai plus l’ours savant dans votre cirque.

Le rêve romantique de Fitzcarraldo rejoint-il le vôtre ?

Il y a d’autres époques qui comptent pour moi, mais oui, le film concerne mes rêves, et j’ai la ferme croyance que ces rêves sont aussi les vôtres. Je les ai rendus visibles, je les ai articulés. Je ne parle pas de romantisme mais plutôt de devoir. Le film c’est la discipline mise à remplir un devoir.

Vous êtes un tantinet mégalo, seriez-vous en train de devenir le cinéaste de la folie et du délire ?

Je ne suis pas mégalomane, je ne suis pas fou. Je suis sensé, je ne suis pas tellement un cinéaste mais un artisan qui fait son travail. Des questions trop lourdes. C’est plus simple, je travaille dur.

Comme spectateur, je n’ai jamais senti autant d’exultation à la fin d'un film. Comment après tant de travail et d’effort arrive-t-on à un moment de joie si " pure ", qu’on ne sent plus l’effort ? Ni des acteurs, ni des personnages, ni du cinéaste ?

C’est une question qui me fait plaisir. Quand les gens font confiance à ce qu’ils ont vu, des gens qui sentent le poids physique dans le film et qui comme vous sentent les 30 kgs moins lourds à la fin. C’était mon sentiment — d’être moins lourd — sans pesanteur.

Je crois que le film donne du courage mais si on parle d’accomplissement, celui-ci est d’avoir arraché complètement le film à la boue, aux difficultés. Mais dans ce cas on peut se concentrer sur les producteurs qui travaillent depuis Aguirre, et qui ont tout préparé. C’est un travail d'équipe. Mon frère en particulier, a fait toute l’organisation financière. Mais j’aime ce que vous dites : ce sentiment d’élévation. Je voulais le donner, faire se sentir léger.

Pourquoi la forêt vierge ? Ce paysage ?

Ce n’est pas seulement un paysage. C’est comme l’opéra, un paysage plein de rêves fiévreux, d’hallucinations, de mythologie. Ce que j’ai essayé de rendre visible. J’ai été fasciné, je voulais rendre, diriger ce paysage ; on peut mettre en scène un paysage.

 

Propos retranscrits et publiés par la revue Jeune Cinéma n°144.