Plus j’avançais dans mes découvertes, plus j’étais bouleversé par ce qu’il y a de secret en elle, de fragile et de blessé, tandis que le personnage public, surtout célèbre après les années soixante, personnage qui se voulait sulfureux et extravagant, me touchait moins. Il n’était qu’une façade. Je voulais approcher la vraie Violette. Celle qui cherche l’amour et s’enferme dans une grande solitude pour écrire. La vie n’a pas été tendre avec elle. On la disait chiante. Ça ne me suffisait pas.
Je la voyais très insécurisée, tellement seule, se battant avec elle-même, mais en recherche. Cette insécurité et cette solitude sont pour moi son moteur principal. On parle peu du risque pris par chaque artiste, qu’il soit peintre, écrivain, ou metteur en scène. On ne voit le plus souvent que l’aboutissement, le succès, quand il arrive. Il faut une grande part d’inconscience, mais aussi de courage, de persévérance, pour s’engager dans cette voie, et y rester. Avec le temps, on se rend compte que la solitude est extrêmement féconde, que c’est une alliée, absolument nécessaire, comme le silence. Ils renvoient à l’être intérieur qui n’a de cesse de grandir et de se développer, mais il faut parfois une vie pour le comprendre.
Comment vous est venue l’idée de découper le film en chapitres, comme si l’on ouvrait un livre ?
C’est venu peu à peu. Je me suis rendu compte que la succession de rencontres qui parsemaient le parcours de Violette correspondait soit à certains de ses livres, soit à des événements fondateurs de son évolution. Au montage, cela s’est précisé. Ne restaient que les êtres qui avaient compté, l’avant-dernier chapitre étant dédié au village de Faucon, en Provence, où elle a vécu et terminé sa vie.
Des personnages, puis le lieu où elle achètera sa maison, puis le livre qui fait son succès... Le film nous montre la trajectoire d’une véritable héroïne, vers son affranchissement.
Oui, je voulais faire de Violette une héroïne et je voulais qu’apparaissent dans le film tous les personnages fondamentaux de son histoire, personnages dont elle va également devoir se délivrer. Pour grandir, il est indispensable de savoir aussi s’affranchir de tout ce qui nous a aidé à nous construire.
Violette dépendante de sa mère, puis de Simone de Beauvoir, se libère de cette dépendance en écrivant La Bâtarde. En les quittant intérieurement, elle trouve sa place. C’est pour cela que le chapitre sur Berthe, la mère de Violette, arrive si tard dans le film. C’est le moment où le conflit est à son apogée, il peut donc se dénouer.
Vous montrez d’ailleurs Berthe avec justesse dans ses manquements, mais aussi sa volonté de prendre soin de sa fille.
Berthe est un personnage central du film. Personnage central de la vie de Violette puisque cette dernière l’aime autant qu’elle lui en veut de l’avoir mise au monde. Berthe n’était pas une mauvaise femme. Elle n’a sans doute pas été une bonne mère, (Violette n’a été déclarée à l’état civil qu’à l’âge de deux ans) bien que je m’interroge beaucoup sur ce rôle de bonne ou de mauvaise mère. Cela ne veut pas dire grand chose. Berthe a fait comme elle a pu, et je ne voulais surtout pas la condamner, comme Violette le fait, mais au contraire montrer que Violette ne voit qu’une partie d’elle, celle avec laquelle elle a des comptes à régler.
C’est la même chose avec Maurice Sachs, être obscur qui abandonne Violette, alors qu’il la pousse à écrire. Il a sa part dans la construction intime de l’écrivain qu’elle va devenir. Rien n’est jamais noir ou blanc. Il y a les gris, les nuances. J’en reviens toujours à cela, donner à chaque personnage toutes ses chances. Une juste place. C’est ainsi que l’on trouve la sienne.
A la fin de la guerre, Violette Leduc rencontre une mère symbolique, Simone de Beauvoir, qui assume un rôle de mentor et de mécène.
C’est le lien le plus fort que Violette a eu dans son existence, même si elle a vécu des amours tumultueuses et complexes par ailleurs. Le deuxième chapitre du film, c’est leur rencontre, à Paris. Violette aperçoit chez un ami de Maurice, à qui elle livre de la viande, le roman L’invitée de Simone de Beauvoir. Elle est tout de suite frappée par la taille du livre. « Etre une femme et écrire un si gros livre… », dit-elle. Elle le lit. Elle est saisie. Elle ne pense plus qu’à rencontrer Simone de Beauvoir pour lui donner son premier manuscrit, L’Asphyxie. Violette la trouve au café du Flore où Simone écrit chaque matin, elle l’observe. Elle la suit. Elle finit par la coincer, lui donner son livre. C’est le début d’une relation qui va durer toute leur vie.
Comment interprétez-vous sa relation avec Simone de Beauvoir dans le film ? Beauvoir semble à la fois admirative et agacée par le comportement passionnel de Violette. Elle est la seule amie à traverser sa vie ; elle corrige ses textes, la guide, l’encadre. Elle sera même l’héritière des droits littéraires de Violette, après sa mort.
Simone de Beauvoir est fascinée par Violette qui refusait l’idée d’être une intellectuelle. Elle disait : j’écris avec mes sens. C’est pour elle une relation ambiguë, trouble. Violette est amoureuse de Simone qui ne l’est pas, mais voit en elle l’écrivain inspiré qu’elle-même n’est pas. Elle va la tenir à distance sans jamais la lâcher.
Violette était infernale. Vous lui fermiez la porte au nez, elle passait par la fenêtre. Emmanuelle Devos, qui l’incarne dans le film, avait inventé un terme très amusant et très juste pour la décrire, elle disait « c’est une attachiante » ! Violette était une plaie dans les deux sens, une plaie vivante, car elle souffrait énormément, mais aussi une plaie pour les autres.
Elle se trouvait laide et devant Simone de Beauvoir, cette laideur devint une obsession ! Mais Simone va réussir à déjouer les pièges tendus, pour la soutenir, et lui permettre de construire son œuvre. Je pense qu’elle l’a sauvée de l’autodestruction.
Vous filmez une Simone de Beauvoir inattendue et fragile, seule aussi.
C’est la Simone qu’on connaît moins, la Simone de Beauvoir solitaire dans la période où Sartre courait déjà ailleurs. Elle ne s’est épanouie que beaucoup plus tard, grâce à sa rencontre avec Nelson Algren. La Simone fragile m’a été aussi inspirée par un de ses livres que je place au dessus des autres, Une Mort très douce, livre implacable, tendre et lucide à la fois, où l’on sent vraiment toute l’émotivité dont elle était capable, toute son humanité. Je voulais faire vivre cette Simone intime, qu’on connaît peu, la femme qui se confie soudain à Violette et pleure devant celle qui n’a cessé de pleurer sur son épaule toute sa vie.
Un chapitre du film met en scène le voyage à travers la France de Violette, celui qu’elle raconte dans son livre Trésors à prendre.
C’est un des livres que je préfère. Celui qui m’a encore plus donné envie de faire le film. Violette était toujours en demande, accrochée à Simone qui, elle, voyageait beaucoup. Un jour elle décide de partir sac au dos, traverse le Massif Central, la Provence. Pour les besoins du film, je la fais arriver à Faucon, découvrir la maison qui va devenir sa maison. Dans la réalité, ça ne s’est pas passé ainsi. Elle est arrivée à Faucon plus tard, par une amie.
L’écriture de Violette frappe par son style charnel, une langue sexualisée, ce qui était révolutionnaire sous la plume d’une femme dans les années cinquante. On disait qu’elle écrivait comme un homme.
Oui. L’écriture chez elle est organique. C’est très rare. Elle en a pris plein la figure, parce qu’elle a eu le courage de dire ce qu’on n’osait pas dire à l’époque. Avec ses mots. Elle a été la première à raconter son avortement, et Ravages a été censuré. Il n’a jamais été republié intégralement. C’est aberrant. C’est après cette censure que Violette s’est retrouvée internée. Elle a frôlé la folie.
Les scènes sexuelles entre Violette et les hommes nous montrent des poursuites, des gestes crispés, une violence contenue.
Ce n’était pas dans le scénario. C’est venu pendant le tournage, lors du travail sur le plateau. Dans une des séquences de marché noir, un homme cherche à protéger Violette. Il la serre contre lui, gentiment, un peu trop, et j’ai dit à Emmanuelle : "Repousse-le, tu ne peux pas supporter qu’un homme te touche". Et ce fut la même chose avec René. Il la serre contre lui, c’était prévu, mais j’ai dit à Emmanuelle : "Résiste, lutte, c’est insupportable". L’image dit tout. Elle se suffit à elle-même. On voit son amour et son refus.
Les romans de Violette étaient une transposition romanesque de toutes ces différentes rencontres. Comment montrer au cinéma une vie déjà racontée par écrit plusieurs fois et dans des versions différentes ?
J’ai transposé les choses. Le film est une évocation, une interprétation. Ce n’est pas un « biopic ». Il y a beaucoup de moi dans mes films, j’ai donc fait des choix qui me ressemblent. Il se trouve que j’écris aussi, j’ai longtemps peint. Le cinéma, pour moi, est un art qui réunit tous les autres. En cela je m’y sens bien. Violette était un poète. Elle a été la première femme à pratiquer l’autofiction, oui, mais avec quelle langue ! Elle a ouvert la voie à tant de femmes. Il ne faut pas l’oublier. En cela, le film lui rend hommage.
La passion amoureuse a nourri son écriture en forme de cri, mais en même temps elle disait : "Je suis un désert qui monologue".La passion, oui. La frustration surtout. Il y avait différentes façons d’aborder Violette Leduc. On pouvait choisir l’angle de la femme scandaleuse, parce que c’était quelqu’un de scandaleux, qui avait le verbe haut, un humour formidable, une personnalité forte qui aimait la provocation et les aventures douteuses, mais quand on lit l’œuvre entière, on se rend compte que c’était un prétexte. Elle cherchait autre chose. Elle transformait ses amours malheureuses ou impossibles en livres. Et elle était toujours seule.
On sent un aspect quasi militant dans votre volonté de réaliser des portraits de femmes marginales, mal jugées.
Cela me préoccupe en effet. L’oubli. L’injustice sociale. Violette Leduc n’est pas un auteur mineur. C’est une artiste excessivement douée. Femme d’origine modeste, elle se bat et se débat dans un monde qui la juge parce qu’elle n’y est pas née. C’est toujours d’actualité. Elle va transformer cette relation par l’écriture. Trouver sa place. C’est une pionnière, comme Séraphine.
Il y a un parti-pris d’épure dans le film qui rend Violette et son œuvre encore plus universelles.
Oui. Il y avait cela au départ. Mais les contraintes financières aussi se sont avérées très positives car elles m’ont forcé à me débarrasser de la fresque historique, coûteuse et lourde, qui aurait pu s’avérer dangereuse pour le film, de tout ce qui était inutile dans ma façon de mettre en scène. Il faut arriver à faire avec moins, aller à l’essentiel.
Votre film, à l’image des romans de Violette, est-il comme " la reprise d’un destin ", selon l’expression de Simone de Beauvoir ?Comment transformer les mauvaises cartes, comment faire quelque chose du malheur ? Le film commence en 1942, dans un paysage âpre et brutal en plein hiver, aux teintes sombres, dans une aube à peine naissante. Il se termine au soleil couchant du midi, avec une Violette en pleine gloire, après la publication en 1964 de La Bâtarde, préfacé par Simone de Beauvoir. C’est un chemin vers la lumière.