Si Huit femmes s’inspirait plus ou moins de Women, c’est à un autre film de Cukor que l’on pense devant le dernier opus de François Ozon, à savoir The Marrying Kind, description grinçante de l’american way of life qui s’ouvrait pareillement sur le prononcé d’un divorce, et par ailleurs l’un des plus beaux rôles de Judy Holiday. Ce n’est pas une femme qui s’affiche un peu partout à l’occasion de la sortie de 5 x 2, mais un couple de mariés apparemment figés dans le bonheur.
On connaît le principe de la construction du film (...) Il ne s’agit plus ici, comme dans certains films précédents, de deviner ce qui raccorde un plan à l’autre, mais (expérience beaucoup plus périlleuse) ce qui (ne) raccorde (pas) des moments d’existence. L’idée d’un film entièrement à rebours étant à peu près inconcevable, sauf à inverser la projection elle-même, le mouvement général de 5 x 2 ne peut être que celui d’une torsion entre la construction dramatique d’ensemble et le déroulement de chacun des blocs narratifs qui, vaille que vaille, ne peuvent aller que de l’avant. Torsion qui est au centre des meilleurs moments du film et qui est celle-là même existant au sein de ce couple entre l’instant et la durée, entre la vie qui, malgré tout, se projette et les regards qui, déjà, regrettent.
Chez Ozon, tout part (s’origine) de l’image et tout aboutit à l’image. D’où vient l’image, où va-t-elle, d’où vient ce couple, vers où se dirige-t-il ? C’est la question qu’on ne peut manquer de se poser en contemplant, donc, cette affiche (une photo prélevée de la fête de mariage qui constitue l’acmé de 5 x 2), dans laquelle j’imagine que François Ozon a mis autant de soin que dans le reste de son film, tant le principe de torsion que j’évoquais gouverne entièrement ce qui apparaît de prime abord comme un cliché (puisque tout part de là). À tel point que, devant cette sculpture vivante de deux corps enlacés, on se prend à vouloir jouer les Sigmund Freud décryptant, jusqu’à en animer le marbre, la sculpture de Moïse par Michel-Ange.
On se rappelle que devant la statue de Saint-Pierre-aux-Liens, le psychanalyste, qui se disait profane en matière d’art, inférait de la direction du regard de Moïse par rapport au tronc, de la position de la main dans la barbe torsadée, de la situation si particulière des tables de la Loi, un mouvement, une action, bref un film entier dont la pose du prophète figée dans l’éternité ne serait que le point de départ ou, plus sûrement, la résultante.
Ces deux-là, Valeria Bruni-Tedeschi et Stéphane Freiss, qui semblent plongés dans la béatitude du moment, on sent bien qu’ils sont sur le point de faire quelque chose que l’on n’ose vraiment imaginer mais qui pourrait advenir si on les libérait de leur « instantané ». Iraient-ils tourbillonner chacun de leur côté (le marié, surtout), comme semble l’indiquer le mouvement contrarié des deux corps ? ou bien finiraient-ils par ne former qu’un seul être, ainsi que le suggère le bras de la fille qui disparaît en partie dans celui du garçon (là, on serait plutôt devant l’étrange créature bifide portraiturée par Léonard de Vinci, cette sainte Anne dédoublée en Vierge Marie, dans laquelle le même Freud avait pu déceler une image originelle, celle d’un souvenir d’enfance ou plutôt d’une « fantaisie » de Léonard).
L’attitude de Freiss paraît toute empreinte de tendresse, mais le regard est curieusement déporté vers l’arrière, rétrograde, et déjà la main se dirige vers les fesses de sa partenaire. La posture de la mariée tend vers l’involution, un mouvement de repli quasi fœtal (un plaisir solitaire ?), et il n’est jusqu’à la vrille de sa robe qui n’évoque le mouvement général de torsion qui, à l’image du film entier, anime cette affiche. Le cliché du bonheur mais, déjà, le Temps qui se retourne comme un gant.
François Ozon s’est bâti une réputation d’iconoclaste. On le soupçonne plutôt d’être iconophile. Aussi peu sage que l’est une image.
Patrick Saffar