Quelle est l’origine de Jimmy Rivière ?
Je voulais filmer ma communauté mais je désirais surtout regarder le monde à partir d’elle. Je voulais retracer le parcours d’un jeune Voyageur auquel tout le monde pourrait s’identifier. Son histoire interrogerait la question de l’appartenance au groupe et la manière dont on peut s’en affranchir. Trouver sa place parmi les siens est un sujet universel et c’est ça que j’avais envie de raconter. La façon la plus honnête, la plus sincère et même la plus réaliste d’entrer dans ma communauté – d’en saisir la parole, les rites, les visages – exigeait en fin de compte de ma part une certaine forme de romanesque.
Revendiquez-vous d’être porte-parole de votre communauté ?
Non. Le film ne dénonce ni ne revendique rien. En revanche, je pense qu’il a une portée politique. Le film est politique car je fais le choix de raconter l’histoire d’un jeune Gitan et de suivre le plus classiquement possible son cheminement. Ce qui est politique, c’est de penser qu’un Gitan peut être, en 2011, le centre d’un récit dans lequel tout le monde peut se reconnaître. Ce qui est politique, c’est d’éclairer le personnage sur autre chose que son identité de Gitan.
Ce qui est politique, c’est de montrer un jeune homme tel que les médias ou le cinéma n’en ont pas imaginé de semblable, non parce qu’il serait extraordinaire, mais tout simplement faute de s’y être vraiment intéressé, faute de connaissance.
Une individualité dans un groupe que vous trouvez sous-représenté…
Que je trouve sous-représenté ou mal représenté. En tout cas, parfois représenté d’une façon qui m’est étrangère. Ce n’est pas ce que j’ai vécu, ce n’est pas ce que j’ai vu, ce n’est pas la façon dont je ressens les choses. Je pense que certains spectateurs, y compris peut-être les mieux intentionnés, seront surpris en voyant le film. Ils ne reconnaîtront pas les Gitans qu’on leur a présentés jusqu’à présent.
Les images d’Epinal sont nombreuses et croupissent dans l’imaginaire collectif. Evidemment peut-être qu’un autre réalisateur – Voyageur ou non – n’aurait pas du tout mon point de vue et ne se reconnaîtrait pas dans mon travail. Je crois même que certains Voyageurs ne se reconnaîtront pas tout le temps dans le film, estimeront que j’ai pris des libertés, que je passe par des raccourcis, que j’insiste sur des choses dont on ne parle pas normalement parce qu’elles sont taboues.
J’ai voulu privilégier l’individu, le choix personnel, pas la doxa. Mon film raconte comment un individu renégocie sa place dans un groupe, trouve sa place, comment il accède précisément à son individualité. J’ai fait le choix de la fiction et du particulier.
Vous êtes un Voyageur français avec ce paradoxe que vous êtes attaché à une région.
Je suis Voyageur mais je me sens très attaché à Grenoble. C’est d’ailleurs là que j’ai désiré tourner Jimmy Rivière. L’attachement que j’ai à cette ville est du même type que celui que j’ai avec les Voyageurs. C’est une part de ma construction, culturelle et affective. Pourquoi ne pas regarder le monde à partir d’un endroit que l’on connaît bien plutôt que se délocaliser ?
Pour le béotien – qui pense qu’un Voyageur, ça voyage – cet enracinement est curieux.
Deleuze dit bien que les nomades nomadisent toujours les mêmes terres. C’est vrai pour nous.
Ma famille s’est enracinée à Grenoble. Au départ, c’étaient des Voyageurs d’Italie. Ils venaient du Piémont. C’est une des ethnies qu’on appelle les Sinté. Grenoble est une ville carrefour : elle fait la jonction entre l’Italie et la France et elle représente également un endroit de commerce possible pour les Voyageurs. Mon père et mes frères font les marchés par exemple. Ils ont leur place au Marché Saint-Bruno de Grenoble. Mais sur notre terrain, il y a toujours les caravanes pour pouvoir partir à certains moments de l’année, que ce soit pour travailler dans d’autres villes ou rendre visite à des membres de la famille qui stationnent ailleurs.
Pourquoi trouvez-vous que le mot « communauté » est compliqué ?
Parce que je n’arrive plus à savoir quel sens il a. Je perçois en particulier la récupération communautariste du mot « communauté ».
C’est difficile parce que je ne vois pas quel autre mot utiliser. L’autre jour, je discutais avec le distributeur du film et je lui disais que j’aimerais remplacer le mot « communauté » par l’expression « famille de la famille ». Ou « famille de la famille de la famille ».
J’avais l’impression que je n’arrivais plus à savoir ce que recouvrait le concept et ce qu’il trimballait d’idéologie ou de connotations. Alors si « communauté » désigne simplement l’ensemble d’un groupe qui se reconnaît dans le partage d’une même culture, ça me va. J’aimerais en fait qu’on puisse parler de « communauté » sans que ce mot remette en question de la part de celui qui le prononce un désir de communion républicaine.
D’où vient votre désir de cinéma ?
Je me suis toujours senti un peu étranger chez moi. Et je crois avoir eu l’impression que les livres et plus tard le cinéma pouvaient être un baume pour ce type de douleur. Je le formule comme ça aujourd’hui mais les choses se sont faites de façon instinctive.
Très jeune, j’ai été marqué par le cinéma américain. C’était celui qui était le plus accessible et le plus apprécié par ma mère. De grands films ont marqué mon enfance comme Rumble fish ou Outsiders de Coppola. Ensuite, il y a eu la découverte d’autres cinématographies : italienne, française, chinoise, ou bien encore d’autres réalisateurs américains plus confidentiels comme Todd Haynes dont Velvet Goldmine a beaucoup compté pour moi.
Je crois que j’ai voulu intégrer la Fémis après avoir vu ce film. Mais si je devais penser aujourd’hui aux films qui m’ont le plus touché, ça tournerait autour de l’Italie, le cinéma italien ou celui des Italo-Américains.
Dans ce cinéma des Italo-Américains, je reconnais sans doute quelque chose qui me travaille et qui est le statut de l’immigré, l’appartenance à deux cultures. Ce que j’aime dans Le Parrain de Coppola par exemple, c’est qu’il y a cet affrontement très fort entre l’appartenance à une communauté et l’idéal d’un pays. C’est la première scène du film : un homme qui avait confiance en l’Amérique demande au Parrain de punir les violeurs de sa fille parce que les tribunaux de son pays n’en n’ont pas été capables.
Qu’est-ce que ça a représenté pour vous, le fait d’intégrer la Fémis ?
Ça a représenté une rupture avec mon milieu.
En fait, la première rupture a eu lieu en CM2. La plupart des Voyageurs arrêtent l’école à ce moment-là et suivent des cours par correspondance jusqu’à 16 ans. Ils exercent ensuite le même métier que leurs parents. Moi, j’ai voulu continuer, non pas parce que j’aimais particulièrement l’école, mais parce que je pressentais que ça allait pouvoir m’offrir une vie différente. Le passage du CM2 à la Sixième a donc été la première césure.
La deuxième est le passage des études de lettres modernes à la Fémis. Car intégrer la Fémis induisait un départ de Grenoble. Or lorsqu’on est Voyageur, on part de chez soi seulement lorsqu’on est marié. Je crois que c’était le passage le plus difficile à négocier. J’ai passé le concours en secret. Et j’ai mis un peu la famille au pied du mur avec la lettre d’admission lorsqu’elle est arrivée. Ça a été une négociation avec des gens de la famille : certains étaient pour, d’autres contre. Et puis finalement, j’ai pu venir étudier à La Fémis.
Que ce soit dans vos goûts de cinéma ou dans votre propre parcours, il y a cette question du poids de la famille.
La famille de Jimmy a prévu beaucoup de choses pour lui, c’est vrai. Mais cette famille est elle-même régie par les règles de la communauté. L’aliénation est double. Mon film essaie de raconter ça. Comment quelqu’un réussit un peu à se désaliéner, à affirmer quelque chose de différent à l’intérieur du groupe. Jimmy est différent parce qu’il ne se reconnaît pas dans cette langue parlée par les gens autour de lui. Ils ont chacun fait cette rencontre merveilleuse avec le Christ et ne cessent d’en témoigner. C’est une rencontre qui les a lavés de tous leurs péchés, les a libérés de toutes leurs passions, leur a ouvert les portes du sens et du bonheur.
Le film donne à voir, au sein de la communauté des Voyageurs, celle des Pentecôtistes.
Cette religion est commune à la moitié des Voyageurs français, soit 250 000 personnes sur 500 000 environ. Au départ, c’est une église née aux Etats-Unis : ces pasteurs, ce type de baptême, on les retrouve d’ailleurs dans certains films américains. Elle est arrivée dans les années 1950 en France et a connu dans la communauté une expansion très rapide. Les pasteurs sont eux-mêmes Voyageurs, ont un centre de formation, possèdent des terrains sur lesquels peuvent avoir lieu leur célébration et réorganisent de l’intérieur le monde des Voyageurs, leur culture, leur façon d’appréhender le monde.
Ça m’intéressait de filmer ce que la religion crée indirectement, exacerbe ou contredit de l’identité des Voyageurs. Notamment autour de la question de la violence. Le pentecôtisme entend résorber ce problème de la violence – ce à quoi la boxe pouvait servir auparavant. On assiste en ce moment-même à une transition historique à l’intérieur de la communauté.
Tous ces conflits s’incarnent dans la question de la langue.
C’est très important pour moi cette question de la langue, de la parole. Comment parle quelqu’un ? A quelle chapelle il se rattache ou veut-il se rattacher en parlant de telle ou telle manière ? Ou, à l’inverse, comment un mot de travers peut-il vous ostraciser ? Vous indexer comme étranger ?
Par exemple, ce que je trouve très beau avec les Voyageurs, c’est qu’ils puissent avoir recours à un lexique théologique très savant à côté de mots plus triviaux ou dans une phrase grammaticalement bancale. Comme les prêches sont plus ou moins improvisés par les pasteurs à partir d’une poignée de versets qu’ils ont choisis avant le culte, il y a ce mélange que j’avais envie d’écouter, de raconter.
La vitalité de la langue, la parole-action, l’enracinement à l’intérieur d’un groupe par la parole, c’est quelque chose que j’ai envie d’interroger. C’est pour cette raison qu’un des cinéastes qui me touche le plus en France aujourd’hui est Abdellatif Kechiche.
Pour la distribution, comment s’est décidé le mélange entre des Voyageurs qui n’avaient jamais tourné et des acteurs professionnels, voire des stars ?
Dès l’étape du scénario, j’ai eu très envie de travailler avec des acteurs professionnels et non professionnels. C’était important dans la mesure où je ne reconnaissais pas les visages des Voyageurs dans les films que j’ai vus sur des Gitans. Ce n’était pas les visages avec lesquels j’ai grandi. Au départ, je voulais au centre un acteur non professionnel qui serait un Voyageur, qu’on aurait casté avec cette idée un peu romantique de créer une figure, en Pygmalion.
Et autour de lui, je voulais prendre des acteurs professionnels pour les rôles du pasteur, de l’entraîneur de boxe, de la copine, etc. Le travail de direction d’acteurs aurait été de trouver un équilibre, une harmonie, au sein du casting. Or dès que j’ai vu Guillaume Gouix, j’ai su que ça allait être lui Jimmy Rivière.
Trouver un Voyageur, c’était un fantasme. Là, c’était la réalité. Chez moi, ça s’organise vraiment autour du visage. Ce visage-là, c’était celui que j’attendais.
Comment avez-vous travaillé avec lui le personnage de Jimmy Rivière ?
Il y a eu plusieurs mouvements. On s’est demandé s’il fallait singer ou s’il fallait trouver une façon de parler différente. Et finalement, on s’est dit qu’il ne fallait pas être dans une performance à l’américaine où Guillaume se serait mis à imiter. Je n’aurais pas réussi à y croire, lui non plus. Et la manière dont il a entrepris de jouer un Voyageur me plaît : il se met au diapason de la personne avec qui il joue.
Quand il joue avec des Voyageurs, il parle comme eux. C’est quelque chose de musical. Ça va dans le sens du personnage qui est quelqu’un qui a accès un peu plus que les autres à la langue, qui peut parler « voyageur » avec des Voyageurs et comme un « Gadgo » avec des « Gadgé ». C’est d’ailleurs pour cette raison qu’on compte beaucoup sur lui à l’intérieur de la communauté pour succéder au pasteur.
Vous disiez que le choix de cet acteur a eu des conséquences sur la mise en scène.
Le film aurait pu s’envisager sous un mode très documentaire, très à l’épaule, très axé sur les faits et gestes de Jimmy dans la communauté. Mais suivre cette pente-là m’aurait semblé artificiel, de l’ordre de la simulation, une afféterie. Du coup, choisir un acteur professionnel m’a donné envie d’aller davantage vers la fiction, le récit, le romanesque.
A tous les niveaux, j’ai fait le choix de la stylisation contre le documentaire. Pour les Voyageurs qui verront le film, ce sera je crois étrangement plus facile de s’identifier à Guillaume qu’à un vrai Voyageur. Parce qu’avec un vrai Voyageur, on serait dans un rapport trop immédiat et un peu cru avec les choses.
Cru ?
C’est un mot qu’utilisent beaucoup les Voyageurs pour dire quelque chose comme « grossier » et par extension « qui n’est pas Voyageur ». Avec un Voyageur au centre, leur attention aurait été fixée sur comment l’un d’entre eux se débrouille dans un film. Là, il y a une distanciation qui permet paradoxalement d’entrer plus facilement dans la fiction.
Pourquoi avoir choisi Béatrice Dalle pour le rôle de Gina, l’entraîneur de boxe ?
Il y a d’abord le désir personnel de tourner avec une actrice que l’on aime et qui vous fait mettre un genou à terre. Il y a aussi la question de la crédibilité : qui en France aujourd’hui peut jouer une femme entraîneur de boxe thaï ? Béatrice Dalle aime ce sport, est allée voir des combats. Elle amenait de l’autorité au personnage. Et il y avait enfin ce petit travail à l’intérieur de sa filmographie à elle : lui donner le rôle de quelqu’un qui était dans le domaine de la pensée, de la raison, du calme, de plus doux que ce qu’elle a pu jouer jusqu’à présent.
Comment avez-vous choisi Hafsia Herzi ?
La Graine et le mulet est un film que j’ai beaucoup aimé. Hafsia Herzi y explose littéralement. Je me suis dit que c’était cette énergie-là que je voulais pour le personnage de Sonia. C’est très beau quand un film vous fait tomber amoureux d’un de ses interprètes.
Et les deux Voyageuses qui jouent la soeur de Jimmy et sa mère ?
Pamela Flores et Nadia Esposito sont des gens que je connais, qui sont soit de la famille, soit « de la famille de la famille ». Ce sont des gens que j’ai toujours connus, et j’avais envie de filmer leur visage, leur présence, leur façon de parler. De les faire participer à un récit, qu’on construise tous ensemble un récit.
Ça leur a plu ?
Oui, je crois. Nadia, qui joue la mère, dirait peut-être que ça l’a un peu ennuyée, mais par timidité. Alors que Pamela aimerait beaucoup continuer. Elles sont toutes les deux très justes dans le film. Pour moi, Pamela est une comédienne. Il se trouve que c’est son premier film, mais c’est une comédienne. Elle en a l’instinct : elle sait se placer dans les marques, elle sait jouer avec la lumière, l’interprétation est immédiatement juste. Elle a une façon de jouer assez proche de celle de Béatrice Dalle.
Dans cette idée de stylisation, de lyrisme même, il y a le choix de la musique : pourquoi avez-vous choisi Rob ?
C’était important pour moi qu’il y ait un partage entre une musique « in » – les cantiques – et une musique « over » – la musique composée pour le film. Je tenais à ce qu’on soit le plus loin possible des violons et des guitares – surtout par goût personnel. Je cherchais une mélodie, une mélancolie, qui appartienne davantage à une culture cinéphilique qu’à une culture de Voyageurs.
Quelles indications lui avez-vous données ?
Aucune. J’avais écouté ses albums précédents que j’aimais beaucoup. Je n’avais pas envie d’aller à l’encontre de son style : je voulais qu’il trouve des passerelles entre son propre style et le film. On ne s’est pas parlé de musique ni de musiques de film. On s’est parlé de films qu’on aimait tous les deux : par exemple de certains films de Terrence Malick comme La Balade sauvage (Badlands). On a davantage parlé de scénario et d’images que de musique.
Vous avez tourné le film avant la polémique sur les campements roms pendant l’été 2010. Pensez-vous que ça risque de changer la réception du film ?
J’ai tendance à faire confiance aux gens et surtout au public de cinéma. Aller voir un film témoigne vraiment d’une forme d’humanité. Donc je postule l’envie, la curiosité de découvrir autre chose que ce que certains médias ou certains hommes politiques racontent. Je suis impatient que le film sorte et que les spectateurs voient qu’un Voyageur peut être le support d’un récit et qu’ils peuvent participer émotionnellement à ce récit. J’espère aussi que les spectateurs nous verront différemment, moins étrangers.
Propos recueillis par Olivier Nicklaus