Quel a été l’élément déclencheur de la réalisation de ce film, comment est née cette obsession pour la voisine du balcon d’en face ?

Cet élément déclencheur, c’est clairement elle, ma voisine d’en face. Ma mère était décédée depuis un an et je pensais que mon deuil était plus ou moins fait, même si je pensais beaucoup à elle. Un jour, en apercevant cette femme que je n’avais jamais vue auparavant, j’ai pensé « c’est dingue comme on dirait ma mère ». J’ai très vite été obsédé par le côté voyeur de la chose. Je trouvais fantastique de voir cette femme qui passait deux heures à regarder les gens passer depuis son balcon. Par moment, je me retournais pour vérifier si elle était là jusqu’à ce qu’un jour, j’ai senti qu’il fallait que je commence à filmer. Je ne savais pas encore quelle histoire j’allais raconter mais en regardant les images accumulées, le lien avec ma mère a émergé petit à petit.

Combien de temps a duré le tournage ?

Le film s’est tourné sur 8 mois car rien n’était écrit au préalable. Je filmais, je montais, j’avais quelques idées et j’essayais. Quand j’ai commencé à filmer, je me suis dit que poursuivre pourrait se révéler être une bonne chose mais qu’il était aussi possible que je décide de laisser tomber. Je fonctionne ainsi, c’est en sautant le pas que je me rend généralement compte qu’il est trop tard pour faire demi-tour.

Ce film introspectif est né d’une nécessité personnelle. À partir de quand avez-vous envisagé de le destiner au public ?

J’ai commencé à tourner seul et pour moi, à partir de juillet 2011. Pendant longtemps, j’ai pensé que cette histoire, trop intime et personnelle, ne ferait jamais un film, que mon deuil n’intéresserait personne d’autre que mes proches. Je ne savais pas où j’allais ni ce que je voulais faire de ces images. L’idée de retourner à l’appartement de ma mère m’a fait douter parce que je savais que je continuerais de vouloir observer ma voisine. Ce n’est qu’après 2-3 mois que j’ai commencé à penser à un potentiel futur film. L’avis d’un très bon ami à moi a été décisif. Il a vu les quelques images que j’avais montées, six mois après avoir commencé à tourner, et m’a beaucoup encouragé. Il a profondément été touché et s’est senti concerné. Maud Hamelin, ma co-scénariste, a aussi été intéressée. J’ai donc poursuivi et terminé le film en juillet 2012.

Si je l’ai commencé pour moi, je l’ai aussi fait pour d’autres. Pendant longtemps, je ne parlais pas de ma mère à mes proches, qu’ils s’agissent des amis ou de ma femme. C’est le cinéma et la réalisation de ce film qui m’ont permis de m’exprimer sur le thème du deuil et sur la perte de ma mère, tout en prenant de la distance.

Vous utilisez trois appareils techniques différents pour réaliser un court métrage d’une demi-heure. Il n’y a aucune continuité esthétique...

J’ai toujours eu un problème avec l’image. J’adore les films qui offrent de belles images mais je n’ai jamais été capable d’en faire, mis à part dans des films plus classiques sur les- quels je travaille avec des chefs opérateurs. Pour un film comme celui-ci, que j’appellerais un film-stylo puisqu’il s’agit d’une sorte de journal intime (ce n’est pas mon premier dans ce style), je considère la caméra comme mon stylo. Je peux donc gribouiller et jouer le jeu. À certaines scènes, des gens m’ont dit qu’ils avaient la nausée. Je respecte complètement leur avis. En même temps, lorsque je filme un arbre mort avec un téléphone pourri alors qu’on se rend là où ma mère est morte, pour moi c’est hyper cohérent. Si j’avais tourné ça avec ma belle caméra sur pied, le résultat n’aurait pas été le même. La forme ici accompagne un récit intime à la première personne.

Le deuil est l’objet principal du film. Vous vous mettez à nu et terminez par dire « C’est peut-être ça avoir fait son deuil (...) quoique, je ne sais pas ». Ce film vous a-t-il apporté certaines réponses ?

La plupart de mes questions sont restées sans réponses. L’unique réponse valable a été de laisser passer le temps tout en prenant conscience qu’une autre étape de ma vie s’offrait à moi. Même si on ne fait jamais son deuil, le film a participé au processus. Tous les moyens que j’utilise me permettent de raconter ma réalité, la confrontation au deuil, à ma mère, à ce qu’il reste d’elle. Me mettre à nu ne me gêne pas, tant que je reste de dos. La complexité est de trouver la juste dose de l’intimité partagée pour ne pas gêner le spectateur qui penserait que ce qu’on raconte de ne le regarde pas.

 

Propos recueillis par Milaine Larroze Argüello pour le Festival Cinéma du Réel 2013