Le cabaret, la danse orientale sont-ils un prétexte pour raconter une histoire sur la libération de la femme en Tunisie et de la femme dans le monde arabe en général ?
Raja Amari : J'ai toujours voulu faire quelque chose autour de la danse orientale. J'en ai moi-même fait pendant quelques années au Conservatoire de Tunis. J'ai aussi été nourrie par les comédies musicales de l'âge d'or du cinéma égyptien des années 40-50, qui passent d'ailleurs aujourd'hui sur les télés arabes. Avec ma mère, j'ai découvert et adoré la célèbre danseuse Samia Gamal, le chanteur Farid El Atrache...
Connaissiez-vous le milieu des cabarets avant le projet de ce film ?
Non, je n'y avais jamais mis les pieds. Des amis m'en avaient parlé. Mais en Tunisie comme dans tous les pays arabes, c'est un milieu qui a trop mauvaise réputation pour qu'une femme de bonne moralité y aille. J'y suis entrée pour la première fois durant les repérages, avec ma productrice, ma chef op' et l'actrice principale du film, Hiam Abbass. Bref, tout un aréopage de femmes qui débarquaient là-dedans ! Cela provoquait d'abord de l'étonnement parmi les clients, un silence au milieu des conversations, puis les choses reprenaient leur cours. Ce n'est pas un milieu agressif... On a toutes été très vite adoptées. C'était finalement devenu assez drôle, car un soir où j'allais sortir, toujours au moment des repérages, mon père m'a demandé où j'allais, je lui ai répondu : "Au cabaret". Il m'a dit : "Travaille bien ma fille" !
Etait-ce compliqué de faire se rencontrer deux milieux qui s'ignorent apparemment totalement ?
Il s'agit de deux mondes opposés. Le monde du jour, strict, dominant, prude et le monde de la nuit, relâché, marginal, lascif. J'ai voulu à tout prix les faire se rencontrer à travers le personnage d'une femme ordinaire, car ils sont censés ne jamais se croiser dans nos sociétés traditionnelles, où le cabaret est vu comme un endroit glauque et dépravé. Lilia est une femme "normale", une mère de famille exemplaire, avec son sens du devoir et ses convictions sociales. Elle va peu à peu, et presque malgré elle, faire tout ce qui va à l'encontre de l'éducation qu'elle donne à sa fille et de tout ce qu'elle peut lui reprocher ou lui interdire : découcher, fréquenter un garçon...
Mais cette mère se laisse entraîner par le milieu du cabaret. Elle y trouve du plaisir. C'est finalement un peu comme si elle prenait la place de sa fille... Elle glisse d'un monde à l'autre et perd pied. Pourtant la première fois qu'elle entre dans le cabaret pour chercher sa fille, elle découvre un monde dangereux probablement à l'image de ce qu'elle imaginait... Les lumières, la musique, les danseuses, les hommes, les plaisirs... Elle est prise d'angoisse et s'évanouit.
Pourquoi y retourne-t-elle alors ?
Quand elle revient à elle, c'est un deuxième temps. Celui où elle comprend que les gens qui sont là s'amusent bien finalement. Elle y retourne et se lie d'amitié avec la danseuse vedette du cabaret. C'est l'itinéraire d'une femme qui se libère... Car finalement Lilia s'épanouit et se révèle par la danse. Sa fille a grandi, elle va bientôt s'en aller. Cette mère, encore jeune et déjà veuve, se retrouvera bientôt seule. Le cabaret lui offre de la compagnie, des amitiés. Elle s'écarte de plus en plus de la vie rangée et de la morale qu'elle s'était imposée jusqu'ici.
Il y a là l'idée du dépassement qui frôle sans doute aussi la perversité. Elle veut se perdre, et le summum de sa perdition sera sa liaison avec le petit ami de sa fille qui est musicien dans le cabaret. C'est une vie que la société n'est pas prête d'accepter. Aussi, la voisine qu'elle fréquente, l'oncle qui vient de la campagne sont des figures de la pression sociale et de la morale.
Mais c'est une nouvelle vie qui n'est pas assumée, qui reste cachée, honteuse...
Là-bas, c'est un peu la double vie que mène chacun. La double relation homme-femme qui implique des choses cachées. C'est très lié aux sociétés arabes, à un code social contraignant autour de la famille, de la femme et de sa place. Mes amies ont toutes des copains et des petits copains, mais leur famille ne le sait pas ou fait semblant de ne pas le savoir. C'est l'hypocrisie sociale qui induit ce comportement.
Le personnage de Lilia en joue dans le film, elle marie tout de même sa fille dans l'hypocrisie générale, avec Chokri un musicien de cabaret ! Tout le monde est là, ses amis du cabaret, sa voisine et sa famille. Sa réussite est de parvenir à rassembler ces deux mondes là. Cela dit, la fin reste ambiguë, on peut penser qu'en validant ce mariage, elle se range.
Mais pour moi, l'accepter c'est essayer de garder Chokri. Ce qui peut apparaître comme un renoncement ou une résignation de sa part n'est en fait qu'une couverture sociale : elle garde son ancien amant auprès d'elle en devenant sa belle-mère.
Il y a quelque chose d'extrêmement rare, pour un film tunisien, ce sont les deux scènes d'amour et la manière dont vous les filmez. Cela ne risque-t-il pas de provoquer des polémiques ?
Oui, sans doute... Dans le contexte arabe, ces scènes vont probablement en choquer certains, car on ne montre pas ces "choses-là" de façon si explicite au cinéma. En même temps, le film est sorti en Tunisie et il a obtenu des co-financements étatiques tunisiens. Pour moi, s'il y a quelque chose de choquant, cela relève plutôt du refus de voir la réalité en face. Dans le film, la mère est veuve mais elle a aussi des désirs physiques. Grâce à ce qu'elle vit, elle en finit avec la moralité étouffante qu'elle s'était imposée.
Justement, ne craignez-vous pas de choquer, en vous « attaquant » au symbole de la Mère, veuve qui plus est ?
Il est vrai que ce qui risque de déranger le plus c'est le fait que le personnage principal soit une mère. La mère est censée incarner des codes de bonne conduite sur lesquels se base la société, tels que : la famille, la vertu et les valeurs à transmettre. Lui faire perdre le contrôle de la "bonne moralité", c'est en quelque sorte déstabiliser cet ordre-là. Lilia va d'ailleurs tout mettre au service de ses désirs, et va jusqu'au bout de la perversité dans la scène finale du film.
Si Lilia se perd, c'est parce qu'elle n'a plus envie de lutter contre ses désirs et se laisse aller à cette force intérieure qui lui fait découvrir ses propres manques. Elle poursuit son rêve, sans rébellion, et son passage par le cabaret va lui permettre de quitter son statut de mère pour prendre celui de femme que l'on remarque et que l'on désire. Dans son parcours, elle va découvrir des sentiments contradictoires, le désir et l'amour mais aussi l'humiliation et la jalousie.
Pourquoi les hommes, dans le film, restent muets ou parlent à peine ?
Je ne me suis pas dit que j'allais faire un film seulement avec des femmes. Le personnage principal étant une femme, ses relations sont naturellement féminines mais c'est l'homme qui reste le centre de leurs préoccupations, y compris lorsque Lilia a peur pour sa fille, c'est à cause d'un homme. Pour moi, il est bien là, même s'il parle peu il est au centre de cette histoire puisqu'il en est l'élément déclencheur.
Est-ce vraisemblable de montrer Lilia marcher seule au bout de la nuit dans les rues de Tunis ? D'ailleurs, vous montrez peu la ville...
Il n'est pas exceptionnel qu'une femme sorte seule la nuit, même si « Ça ne se fait pas », c'est presque courant aujourd'hui. Par ailleurs, il ne s'agit pas d'un film sur la ville. Je n'ai pas fait de plans de la médina ou d'artisans pittoresques... car ce n'était pas le propos. J'ai minimisé au maximum le cadre social pour me concentrer sur l'histoire d'un personnage évoluant dans une Tunisie actuelle et bien réelle, où il se passe des histoires qui sont aussi universelles.