Dans Un été sans histoires, on voyait des citadins en vacances, isolés dans un champ. Cette fois, c'est l'histoire d'un provincial isolé dans la foule parisienne...
Philippe Harel : On comprend vraiment qui est Raoul lorsqu'il va chez ses parents, près de Belfort. Ils le considèrent comme un enfant. Et lui ne sait pas comment devenir adulte. Il peut tout leur demander... sauf ce réconfort affectif dont il a justement besoin. On est très pudique avec ses parents. Ce sont souvent les moins informés sur leurs enfants.
Mais, ce Raoul ! Jamais un mot plus haut que l'autre... qui se force pour sourire. Fallait-il qu'il soit si terne ?
Terne ? Non, il observe. Et s'il passe son temps à regarder, c'est pour comprendre, pour apprendre. Le film ne montre que six mois de sa vie. Une période transitoire, entre adolescence et âge adulte. Sa quête du baiser, c'est son rapport au monde.Si hors du monde qu'il ressemble à un zombie...Ce n'est pas un personnage réaliste, mais exemplaire sur des instants très particuliers. Le film est, en quelque sorte, un « concentré de Raoul ». Ce qui peut le faire apparaître irréel. Il en devient même antipathique, car il nous pousse à reconnaître nos propres médiocrités. Il faut pour cela une certaine lucidité et avoir le courage de rire de soi. Alors, le film me paraît drôle... et, en même temps, je comprends qu'on ne le trouve pas drôle du tout. Parce que tous, parfois, nous faisons des choses dont nous ne sommes pas très fiers.
Lorsque Raoul regarde le sparadrap collé sur le talon de sa petite amie, on comprend que leur relation est abîmée...
C'est vraiment le détail qui tue. Il ne voit plus Isabelle. Elle est devenue « cette fille à côté de moi qui a un sparadrap collé au talon ». Son regard a choisi ce détail. Et lorsque ces détails s'accumulent, le monde devient absurde.
Vous n'êtes pas tendre avec Raoul. On s'imagine mal s'en faire un copain...
Au départ, je voyais le personnage plus fantaisiste. J'avais oublié cette gravité que l'on a, aujourd'hui, à 20 ans. Je m'en suis rendu compte en discutant avec les comédiens. A cet âge-là, on prend tout de front. On n'a pas encore de recul par rapport aux choses. On vit sans doute plus intensément, mais plus gravement. Moi, mes 20 ans étaient plus déconnants. Mais c'était dans les années 70. La société était moins troublée. Il y avait moins de chômage, moins de guerres proches. Il restait encore des traces de l'euphorie de 68.
Votre façon de mettre la banalité en relief est proche de l' hyperréalisme.
Il y a des tableaux où l'on figure des gens attablés dans un café. Ils sont vus de l'extérieur, à travers la vitrine. Or, les clients sont aussi nets que leur reflet dans la vitrine. L'arrière-plan et le premier plan sont, visuellement, à égalité. Là, j'ai choisi un événement, comme un peintre pourrait choisir un lieu : le baiser. Et j'ai considéré que tout ce qui se passerait avant et autour aurait la même importance.
Comment avez-vous procédé ?
Le baiser a été la première image qui m'est venue. Pendant plusieurs mois, j'ai fonctionné par notes. J'ai écrit, à la façon d'un puzzle. Pourquoi ce garçon ne va-t-il pas parler aux filles ? Est-ce que c'est un malade ? Son attitude maniaque n'est pas loin de celle d'un psychopathe... Tout devait tourner autour de cette quête du baiser. J'ai supprimé certaines scènes. Par contre, au tournage, on a souligné le côté mère-poule de sa mère. Sa façon de le toucher, de le prendre dans ses bras, de lui parler, de le nourrir montrent que, pour elle, Raoul est resté un bébé. Elle est sympathique et exaspérante à la fois. Les parent sont si touchants qu'on ne peut rien leur reprocher. Le film colle aux personnages... Je cherche à être au plus près d'eux.
Mais tout à coup, sans raison, on voit des femmes d'âges différents qui viennent nous parler de façon crue et très sincère de leur sexualité. On décolle du récit.
Il y avait, à l'origine, plus de scènes extravagantes, qui faisaient bifurquer hors de la réalité. Mais elles s'intégraient mal. J'ai gardé la scène avec ces femmes parce que je les trouve bouleversantes. Ce sont de vraies comédiennes qui interprètent des extraits d'un rapport sur la sexualité, un livre qu'une copine a prêté à Raoul. Certaines ont elles-mêmes choisi les passages du rapport qui les avaient marquées. Il s'est alors installé une relation impudique entre le texte et elles.