Est-ce que ce type de vision inversée existe réellement ?

Win Lyovarin, l’auteur du roman dont s’inspire le film, m’a envoyé il y a quelques mois une coupure de presse au sujet d’un homme qui lit et écrit à l’envers depuis son plus jeune âge. Il doit avoir une soixantaine d’années maintenant. À ma connaissance, c’est ce qui se rapproche le plus d’une vision inversée. Mais que quelqu’un puisse réellement voir le monde la tête en bas ? C’est difficile à imaginer…

Pour en revenir à Win Lyovarin, qu’est-ce qui vous a plu dans l’univers du roman noir ? Cet élément était-il présent dans l’histoire d’origine ?

C’est le mystère, la fumée de cigarette, les jolies femmes, les sales types, les beaux vêtements, la trahison et peut-être aussi le fait que les héros des romans ou des films noirs sont en général des types ordinaires plongés dans une situation extraordinaire et qui essayent seulement de survivre. Lyovarin a écrit ce roman, « Fon Tok Kuen Fah », en s’inspirant des films noirs américains du temps de James Cagney, Humphrey Bogart ou Robert Mitchum. Il le dit explicitement dans l’introduction. Alors, oui, cet univers du film noir vient tout droit du roman.

Pour vous adapter à cet univers noir, vous avez dû choisir délibérément de vous éloigner du style de vos derniers films ?

C’est le scénario qui dicte le style de chacun de mes films. Il se trouve simplement que j’avais écrit moi-même le scénario de mes trois ou quatre derniers films, en me servant d’idées personnelles, il est donc logique que l’on observe ou que l’on ressente une certaine similitude entre eux. Pour Headshot, au contraire, l’histoire est tirée d’un roman écrit par quelqu’un d’autre, un véritable roman noir. Nous nous sommes donc pliés volontairement à ce style.

Dans Headshot, la corruption semble infecter le coeur même de la société et la politique thaïlandaises. À quel point cela reflète-t-il votre propre appréciation de la situation actuelle de votre pays ?

D’aussi loin que je me souvienne, la société et la politique thaïlandaises ont toujours été gangrénées par la corruption. Et, à mon avis, cela ne risque pas de changer de sitôt. Je pense que cela est dû au fait que notre pays a adopté la démocratie sans y être vraiment préparé. La plupart des Thaïlandais sont encore pauvres, sans instruction et incapables de penser à autre chose que trouver de quoi manger et survivre. Mais à un moment donné dans l’histoire de notre pays, un groupe d’hommes formés dans des universités occidentales a renversé le gouvernement et adopté un système politique nommé démocratie, en pensant que cela suffirait à faire de la Thaïlande un pays aussi civilisé que ceux où ils avaient fait leurs études. Je pense qu’on peut y voir une forme de complexe d’infériorité. Quoi qu’il en soit, le pays n’a fait que décliner depuis.

Quoi qu’il fasse, Tul est toujours rattrapé par la violence. Dans quelle mesure pensez-vous que cela est affaire de destin, plutôt que de karma ?

C’est une question de rhétorique. Car quelle est la différence entre le destin et le karma ?

Mais, pour vous, la vision inversée de Tul est-elle due à son mauvais karma ?

Peut-être, ou peut-être pas. Une chose est sûre, cette transformation agit sur lui comme un révélateur. Voir les choses à l’envers force Tul à poser un regard différent sur le monde et sur la vie, à la fois physiquement et psychologiquement. C’est pour cette raison qu’il renonce à son métier. Mais nous, Bouddhistes, nous croyons que l’on reçoit en retour ce que l’on donne. Si vous traitez les autres avec gentillesse, vous obtiendrez de la gentillesse en retour. Mais Tul vit dans le péché. Son péché le plus évident étant le meurtre, il n’y a qu’une seule façon pour lui de trouver la rédemption.

Vous avez tourné deux films d’affilée avec Nopachai Jayanama (sans compter votre court-métrage pour Sawasdee Bangkok). Est-il devenu, pour ainsi dire, votre muse ?

Cela fait quatorze ans que je fais des films, et je n’ai jamais vu un acteur thaïlandais avec autant d’intelligence, d’instinct et de maîtrise dans son travail que Nopachai. Depuis notre dernier film ensemble, Nymph, nous sommes devenus bons amis. Ainsi, il comprend mieux quelle direction je souhaite donner au film, et je comprends mieux ce qu’il attend de moi pour l’aider à donner le meilleur de lui-même.

Certaines personnes ont trouvé la fin du film assez pessimiste. Pourquoi le héros, Tul, ne peut-il pas accéder à la rédemption ?

Cela s’explique sans doute par la différence entre la culture occidentale et la nôtre. Les Thaïlandais qui ont vu le film n’ont pas trouvé la fin pessimiste du tout. Au contraire, il s’agit pour eux d’un dénouement plutôt heureux. Notre héros finit par trouver la paix. On devine à ses dernières paroles qu’il se sent libéré. Vous savez, dans la culture bouddhiste, la mort n’est pas synonyme de « fin ». Elle fait partie de la vie. Quand nous mourrons, nous ne disparaissons pas. Nous quittons notre corps, mais notre être poursuit son chemin, peut-être même à un niveau supérieur. Dans ce cas, Tul a bel et bien trouvé la rédemption.

La fin du film est-elle fidèle au roman ?

J’ai longtemps pensé que la fin était identique, jusqu’à ce que l’auteur du roman lui-même voit le film. Au cours de la conversation qui a suivi, il m’a dit que le livre s’achevait d’une autre façon. Pourtant, pendant le tournage, cette fin me semblait tout à fait naturelle. Heureusement l’auteur a beaucoup aimé le film, et cette différence ne l’a pas gêné le moins du monde. Je ne sais pas s’il a dit ça par politesse, mais il m’a confié que si le roman avait été plus long, il se serait fini exactement comme dans le film.