"Pour moi, tout vient de Journal d'un curé de campagne de Robert Bresson. C'est le film qui a fait le cinéphile, puis le scénariste, et enfin le cinéaste que je suis devenu. Tout part de là.” a déclaré Paul Schrader à l’occasion du Rendez-vous with French Cinema à New-York. Au regard de ses scénarios violents sur des hommes dévorés par le ressentiment, on ne l’imagine pas éprouver une admiration à l’égard du cinéma de Bresson. Des plans copiés à quelques clins d'œil, jusqu’aux thématiques, le cinéaste s’est inspiré de la filmographie de Bresson pour inventer son propre univers. Et Light Sleeper, un film remarquable du réalisateur américain, n’échappe pas aux correspondances et autres allusions. Son synopsis, très proche de celui de Taxi Driver, présente un avant goût de la correspondance entre les deux artistes : John LeTour, un dealer noctambule, circule dans les rues de New York en espérant être délivré du mal lorsqu’il croise sur sa route Marianne, son ex-compagne.
Un rail de transcendantal
D’éducation calviniste, Paul Schrader a cherché avec le cinéma une alternative à sa spiritualité. Il l’a d’abord trouvée en tant que critique de cinéma, en signant un essai sur le style transcendantal de Yasujirō Ozu, Carl Theodor Dreyer et de Robert Bresson, avant de s’en inspirer pour ses propres films. La disparité entre l’expérience humaine quotidienne et la transcendance qui la hante est la clef des structures narratives “Schraderiennes”. Hardcore (1979) illustrait déjà une Amérique désacralisée et en proie à tous les vices, avant que Light Sleeper normalise un monde corrompu par le pouvoir et autres distractions qui écartent le protagoniste des voies de la piété. Un pessimisme que Schrader partage avec le réalisateur du Journal d’un curé de campagne et de L’Argent, deux films mettant en scène des figures d’élus déchus.
Le curé d’Arbimcourt ne cesse de rencontrer des obstacles auprès de ses paroissiens noyés par la rancœur, tandis qu’Yvon est entraîné dans le cercle de la violence dont il ne peut sortir. LeTour est investi par l’envie de mener une vie juste et paisible, sauf que ses déambulations nocturnes à New York le poussent vers les pires tentations. Pour y échapper, il pense trouver en son ex-femme sa source de libération. La séquence d’amour est assez explicite en ce sens, car l’union des deux est filmée comme un miracle pour les deux personnages. Ils vont jusqu’à évoquer leur envie de disparaître. À la différence d’Irina Dubrovna et de Yukio Mishima, le sexe est pour LeTour un aperçu de l’absolu. Comme chez Bresson, l’amour est la solution pour échapper aux tourments de l’individu. Dès lors, tout est grâce, comme le répète le curé d’Arbimcourt avant de passer l’arme à gauche.
Le parloir partout, la chapelle nulle part
Le point central du Journal d’un curé de campagne est le constat évident de la perte d’influence de l'Église sur les êtres. Aucune personnalité du village ne vient réclamer une confession auprès du curé. Une preuve supplémentaire que dans le monde de Bresson, la fonction libératrice de la religion n’a plus lieu d’être. La mise en exergue de la disparition du confessionnal comme lieu de thérapie de l’âme a conduit Bresson, comme Schrader, à le recréer dans d’autres espaces. Lorsque LeTour et Marianne se retrouvent à la cafétéria d’un hôpital, Schrader les inscrit dans une surface séparée par une petite poutre. Cette scission évoque très précisément le confessionnal, tant la teneur de leur entretien est rythmée par les aveux.
Cette mise au point sentimentale est aussi l’occasion pour LeTour d’être face aux véritables affres d’une relation toxique que Marianne lui raconte. Si dans ce cas, la simulation de la confession pose une distance entre les êtres, il passe à une autre fonction lorsque LeTour se retrouve au parloir face à Ann, son amie et employeuse. Il confie une interrogation au sujet de leur relation, à savoir s’ils ont précédemment couché ensemble, rappelant alors la séquence de L’Argent mettant en scène Yvon et de sa femme au parloir. Cette dernière confie à son mari qu’avant son arrestation, ils ne s’étaient jusque-là jamais disputés. Le parloir devient ainsi le lieu de libération de la parole amoureuse. Si LeTour et Ann s’unissent, Yvon et sa femme s’éloignent. Heureusement, l’âme peut être réparée après une longue route, car comme l’indiquent Michel dePickpocket et Julian Kay d’American Gigolo à celles qui leur offrent leur main : “Pour arriver jusqu'à toi, quel drôle de chemin il m'a fallu prendre ".
Les Mains sacrées
“L’âme aime la main” aimait dire Robert Bresson, en citant le philosophe Pascal. Bien qu’il n’ait jamais pu faire un film de mains comme il le rêvait, cette partie du corps humain a fasciné le réalisateur français au point d’en faire le raccord visuel des espaces et des intrigues. Le faux billet de 500 francs circule de main en main pour devenir l’élément déclencheur de l’ensemble des personnages de L’Argent. La main voleuse de Pickpocket est aussi celle qui écrit les confessions d’un journal, de façon thérapeutique comme dans Journal d’un curé de campagne. La leçon qu’a tirée Schrader tient au-delà de l’aspect symbolique, il est aussi de l’ordre de la mise en scène. Sans la main, les espaces et les êtres ne peuvent se joindre.
Light Sleeper est un cas paroxystique car il regroupe l’ensemble des usages de la main. Dans la droite lignée de ses inspirations, LeTour établit un dialogue avec lui-même par l’intermédiaire d’un journal qu’il tient quotidiennement. Ces instants de sincérité guidés par la main sont ainsi remplacés par un revolver, le prolongement de la violence. En passant par la brutalité humaine, LeTour applique la tradition selon laquelle nous naissons par le sang et nous sommes sauvés par le sang. Il arrache le mal en lui, cesse d’être somnambule, et peut, une nouvelle fois grâce à sa main, ouvrir le dialogue avec l’autre…
“Le plus illustre des cinéastes sous-estimés” déclarait Olivier Assayas à propos de Paul Schrader. Une appréciation tout à fait juste quant à la réception du travail du réalisateur américain. Si récemment une rétrospective au Forum des images et le succès critique de sa trilogie sur la rédemption (First Reformed, The Card Counter, Master Gardener) ont permis de mettre en avant son travail, sa filmographie est encore une équation à une inconnue qu’il reste à résoudre. Sa correspondance avec les films de Robert Bresson est une part de la solution au mystère Schrader, tout comme Light Sleeper, véritable œuvre somme venant clôturer la première période de son œuvre. L’aboutissement d’une décennie qui l’aura permis de passer par toutes les routes le menant à la transcendance.
Images tous droits réservés : Light Sleeper - 1992 - Paul Schrader - Studio Canal , Journal d'un curé de campagne - 1951 - Robert Bresson - Studio Canal , L'Argent - 1983 - Robert Bresson - Marion's Films
Le documentariste Piero Usberti signe un film de voyage qui le replace avec humilité là où il se trouve : dans la peau de l’étranger, celui qui observe attentivement et capte tout à la fois la résilience et la singularité du peuple palestinien.
L'un des réalisateurs les plus créatifs lit entre les lignes de l'éternel best-seller de la littérature jeunesse pour une émouvante fable sur l'enfance et son imaginaire.
Au sommet de sa gloire, Jeanne Moreau passe à la mise en scène avec un film au carrefour de l’autofiction et du film choral. Elle y explore, sans concessions, le quotidien du métier de comédienne. Une œuvre précurseure du female gaze.
Débuté en 1946 mais sorti en 1980, Le Roi et l’Oiseau, adapté d’un conte d'Andersen, s'impose comme le mètre étalon de l'animation française. Paul Grimault et Jacques Prévert signent une œuvre universaliste traversant les époques.
Une jeune femme rencontre un homme dépressif. Ces deux personnes fragiles se lancent dans une relation maladroite, chacune empêtrée dans ses problèmes.
En racontant l’histoire d’un mythomane, Audiard invite le spectateur à s’interroger sur ses héros et son histoire. Armé d’un scénario récompensé à Cannes, il expose les troubles de la Libération et interroge les limites entre fiction et réalité.
Dana veut montrer de l'empathie. Pénélope veut explorer l'empathie. Lorsque l'expérience artistique de Pénélope se produit, les émotions de Dana prennent un tour inattendu.
Une voyageuse occidentale qui parcourt les îles capverdiennes avec son carnet de croquis s'arrête dans un village. Un jeune pêcheur l'invite à prolonger son séjour.
Robin Campillo (120 battements par minute) se replonge dans son enfance malgache pour une galerie douce-amère de souvenirs entre nostalgie d'un eden perdu et bilan d'une France coloniale.
Parce qu'une partie des scènes proviennent d'un autre film de Lotte Reiniger, "Les Aventures du prince Ahmed" (1926), dans lequel apparaissaient déjà les personnages d'Aladin et du génie.
S’inspirant de sa propre vie, Jeanne Moreau rassemble ses souvenirs et livre son œuvre la plus ambitieuse. Porté par un casting d’exception et une mise en scène élégante, la comédienne affine son regard et confirme sa singularité de réalisatrice.
Tout en jouant sur les codes du film de “potes”, Chien de la Casse touche au plus juste en portant le regard sur une jeunesse française brûlante, et réunit Anthony Bajon et Raphaël Quenard, au jeu et au phrasé totalement opposés.