On retrouve très peu de choses dans votre film de la nouvelle de Luciano Bianciardi « Le complexe de Loth ».

La nouvelle de Bianciardi n’était qu’un point de départ. C’est un récit très bref, très vivant, dans ce style moqueur propre à Bianciardi dans la description de certains aspects de la vie moderne. Bianciardi (qui joue d’ailleurs un petit rôle dans le film et qui est mort l’année dernière) s’était amusé à raconter l’histoire d’un homme qui, pris dans le tourbillon du bombardement sexuel auquel nous sommes soumis, découvrait le plaisir intense qu’il éprouvait en photographiant sa femme nue à l’aide d’un Polaroid qu’il avait offert à son fils. La nouvelle se limitait à cela : la description malicieuse des jeux érotiques de ce couple. Ce n’était rien de plus qu’une plaisanterie. J’ai approfondi le contexte sociologique et les nombreuses implications psychanalytiques de l’histoire. J’ai voulu montrer comment ce musicien, sans personnalité, arrive par ce biais à vaincre un dramatique complexe d’infériorité, de frustration. Dans la société compétitive d’aujourd’hui, un homme sans personnalité survit très mal.

Cet homme est-il, pour vous, un médiocre ?

Non. Je considère comme médiocre la société qui interdit à un homme de vivre heureux dans sa « médiocrité ». L’homme se sent médiocre dans une société inhumaine où il n’est jugé qu’en fonction de son salaire et de sa position sociale. Un homme sensible soumis à des chocs de ce genre se sentira médiocre et en souffrira jusqu’à la névrose. J’ai, au contraire, une grande sympathie pour les gens médiocres et je crois que chacun a le droit de i’être.

Le personnage du psychanalyste explique bien dans le film le complexe de ce musicien, mais vous l’avez rendu pédant et parfois ridicule.

Nous vivons dans un monde fait de schémas, aussi bien de droite que de gauche. La psychanalyse a été une découverte passionnante, mais elle est également devenue un bien de consommation. On en a souvent abusé et, malgré ses mérites, elle devient parfois ridicule dans ses excès et surtout dans cette manie de vouloir toujours remonter à l’aspect sexuel. Je crois que Ma femme est un violon est l’un des premiers films qui aient cherché sincèrement à démystifier les problèmes du sexe. Il reste vrai, toutefois, qu’un homme brisé par un complexe de médiocrité peut effectivement prendre sa revanche en se réfugiant dans le sexe.

Il y a un fil conducteur dans votre film, un thème très passionnant, c’est celui des oiseaux (le titre italien est Le Merle male) : l’imitation par le héros du « chant du merle mâle amoureux au fond des bois », qui lui permet de rencontrer sa future épouse, ses beaux-parents qui possèdent un négoce d’oiseaux, l’opéra qu’il compose (« Le merle mâle ») inconsciemment plagié de celui de Rossini (« La pie voleuse »), sa folie qui se développe jusqu’au dernier plan où il devient lui-même un oiseau sifflant dans les arbres.

Je suis heureux que vous l’ayez remarqué. Personne, en Italie, ne s’en était aperçu. Les oiseaux, qui sont pour moi des êtres purement poétiques, sont un peu l’alternative à un monde qui chasse, qui tue les oiseaux, détruit l’environnement naturel. C’est l’aspiration au bonheur, à l’innocence, à la musique. Dans sa folie, le protagoniste ressent inconsciemment cette aspiration à sortir d’un monde cruel en devenant un oiseau, c’est-à-dire un être libre, hors des structures d’une société si féroce, dont il est la victime.

Y a-t-il une raison précise pour laquelle le personnage principal est violoncelliste ?

Il a une passion pour la musique, mais sa vocation est frustrée. Fils de luthier, le violon ne lui réussit pas, il est obligé de se contenter du violoncelle. Mais il ne sera jamais soliste. Cette déception artistique est à l’origine d’un transfert qui s’opère entre la forme de l’instrument, le violoncelle, et la forme d’un corps de femme, de sa propre femme.

Au fur et à mesure de la progression de sa folie, ses rêves deviennent plus torturés, sa conduite plus pathétique.

Sa crise de personnalité, sa désillusion influent évidemment sur son psychisme. Dès le début du film, ce violoncelle est pour lui bien plus qu’un objet, c’est son alter-ego. Lorsqu’il oublie son violoncelle sur le palier, il est persuadé que le violoncelle a pris la fuite, qu’il l’abandonne, qu’il est mortifié d’être entre les mains d’un joueur aussi médiocre, il attribue une âme à son violoncelle. Au fur et à mesure que la folie s’empare de son esprit, ses rêves deviennent de plus en plus frustrants. L’histoire est, au fond, essentiellement tragique. C’est un personnage douloureux, triste, détruit par la société. Il perd pied et cherche désespérément à survivre en s’accrochant à sa femme.

Le scénario est d’une invention constante et en même temps très élaboré, les gags sont très nombreux. Avez-vous improvisé ?

Assez peu. J’ai écrit le scénario très vite, presque d’un seul jet. L’aspect tragique et émouvant du personnage m’a paru passionnant, dans cette comédie assez inhabituelle. Quant aux gags, ils ne sont pas extérieurs à l’histoire. Ils naissent de l’intérieur, du pathétique même du personnage.

La critique italienne a toujours été sectaire et particulièrement insensible aux auteurs comiques : Risi, vous-même et bien d’autres.

La critique italienne est une critique provinciale. Ses préjugés mentaux sont terrifiants. Ne l’intéressent que les films dits « engagés » à contenu politique ou social. Cette discrimination me paraît dangereuse et peu intelligente. La critique italienne, en général, ne reconnaît pas de valeurs artistiques aux films drôles ou ironiques. Il manque probablement à l’Italie une tradition littéraire humoristique de qualité. Il faut remonter jusqu’à Boccace. Goldoni lui-même n’est pas reconnu comme un observateur « engagé » dans la société de son temps.

Si un film fait rire, les critiques italiens ne le prennent pas au sérieux et ne le considèrent pas comme réussi sur un plan artistique. Voltaire disait cette chose admirable : « Il n’y a rien de vraiment sérieux qui ne soit pas amusant ». Tout film, le plus « désengagé » qui se puisse imaginer, devrait être critiqué avec le plus grand sérieux et un sens des responsabilités plus développé.

Plusieurs de vos films importants (Une Vierge pour le prince, Le sexe des anges, Ma femme est un violon et d’autres) tournent autour du terme de la virilité : l’absence de virilité, la fausse virilité, l’excès de virilité...

C’est un problème qui ne concerne pas tant l’homme que les rapports entre homme et femme. Je crois avoir toujours vu ce problème à travers les yeux accusateurs de la femme. Dans Ma femme est un violon, le personnage principal croit pouvoir résoudre ses problèmes dans un rapport sexuel très spécial, où la virilité occupe une place importante. La vraie virilité est la virilité morale, la virilité de comportement. C’est cela que la femme demande à l’homme, et celui-ci continue à croire que la solution c’est la virilité sexuelle.