Comment est né le projet Donne-moi la main ?
Mes courts-métrages évoquaient tous l’adolescence, en s’articulant sur le problème de l’identité : comment se réaliser, comment s’affirmer quand on est adolescent ? J’ai eu envie de prolonger la réflexion avec mon premier long métrage, en parlant de la fratrie. Comment deux frères, élevés ensemble, peuvent-ils devenir des adultes si différents ? La gémellité m’a semblé idéale pour traiter ce thème. Les jumeaux sont physiquement identiques, mais ont des personnalités parfois radicalement opposées.
A quel stade du projet les frères Alexandre et Victor Carril ont-ils été impliqués ?
Alexandre et Victor étaient dans mon court métrage Bébé Requin. Le film évoquait déjà le thème de la gémellité, et je les avais choisis en faisant un casting sauvage. L’expérience sur ce film fut si concluante qu’il y avait un désir, pour eux comme pour moi, de retravailler ensemble. Nous avons donc commencé par recueillir, séparément, leur témoignage.
Le scénario a été construit à partir de ces entretiens. Le premier constat a été que dans le lien invisible, mais palpable, qui les unit, rien n‘est conçu pour être vécu sans l’autre, et para doxalement... cet autre est toujours de trop. D’où les nombreuses bagarres, qui ne sont rien par rapport à celles qu’ils pratiquent dans la vie.
Comment ont-ils abordé le tournage ?
Alexandre et Victor sont de grands voyageurs dans la vie, et la perspective d’être sur la route avec nous les emballait, je crois. De mon côté, j’appréhendais ce tournage, qui empruntait certaines choses de leur propre vie, et j’avais la crainte d’ouvrir certaines blessures. Du côté de l’équipe, il y avait cette difficulté du fait qu’on les confond tout le temps. Les membres de l’équipe ne savaient jamais auquel des deux ils s’adressaient, et il y a eu plus d’un malentendu !
Vous êtes-vous documenté sur la gémellité ?
Pas vraiment. J’avais juste souvenir de la mythologie classique, étudiée à l’école, et des jumeaux Castor et Pollux, symboles de l’amour fraternel et de l’union dans le combat. L’un était immortel, et l’autre non. Les deux frères avaient un rapport fusionnel, mais pouvaient être rivaux. Lorsque Castor se fait mortellement blesser au combat, Pollux implore Zeus de rendre son frère immortel... Cette histoire m’avait beaucoup touché adolescent.
Pourquoi ce thème de la route ?
La route reste, à mon avis, le meilleur moyen de mettre à l’épreuve les sentiments qui vous lie à la personne qui vous accompagne. Pour savoir si vous tenez vraiment à quelqu’un, faites avec lui un long trajet en train ou en voiture, et à l’arrivée, vous saurez ! J‘ai moi-même beaucoup passé de temps sur la route avec mes parents. De plus, parmi mes films préférés figurent plusieurs road-movies américains du début des années 70, et j’ai souhaité rendre hommage à ce cinéma-là.
Qu’est-ce qui vous intéressait dans ces films du Nouvel Hollywood ?
Certains de ces films se tournaient sur des scénarios en rupture avec la narration classique pratiquée à Hollywood pendant l’âge d’or des studios. A partir de la fin des années 60, des cinéastes à qui on venait de donner le director’s cut ont préféré privilégier l’atmosphère, la sensation, plutôt que l’événement ou l’efficacité narrative immédiate. Plusieurs films tournés à cette époque jouaient avec la notion de durée, ou d’espace, et mettaient de côté la narration classique ou la psychologie. J’ai essayé de m’approcher de cet esprit-là.
Le film est presque entièrement tourné en extérieur...
Ayant grandi à Rochefort et mon projet ayant été soutenu par la Région Poitou-Charentes, j’avais déjà une idée assez précise du type de décors que je souhaitais. J'ai passé 2 mois sur les routes pour trouver la trentaine de décors nécessaires au film. Nous avons tourné dans des endroits magnifiques tels Brouage, la forêt de la Braconne, Confolens.
Je voulais que la nature soit au tout premier plan, toujours dans cette idée de faire un film d'impressions, de sensations. J'ai grandi en milieu très rural, et j'ai souhaité « reconvoquer » certains souvenirs liés à la sensualité de la nature.
L'idée était aussi de tourner en jouant avec la lumière naturelle, et dans la chronologie du projet. Le film a donc nécessité beaucoup de préparation et de réflexion de la part du chef opérateur, Alexis Kavyrchine, que j'ai amené en amont sur chacun des décors choisis.
Pourquoi démarrer le film avec une séquence en animation ?
Je voulais d’emblée déréaliser le film, et ne pas l’inscrire dans une option réaliste ou psychologiste. J’ai donc tourné cette scène d’ouverture, qui annonce à la fois le thème de la gémellité et celui de la route, mais aussi le côté merveilleux et visuel du voyage qui va suivre.
Comment s’est passé le travail avec le groupe Tarwater ?
J’avais vu Tarwater de nombreuses fois en concert, à Paris et ailleurs. La coïncidence a voulu que les frères Carril écoutent leur musique sur le tournage, le soir, ou entre les prises. J’ai dû y voir comme un signe ! J’ai envoyé les rushes au groupe, à Berlin, et ils ont très vite accepté de composer la musique originale de film.
Je leur ai demandé d’inviter dans leur univers électronique des instruments de musique de type rural : banjo, harmonica, guimbarde, etc... A l’arrivée, Tarwater a composé plus de musique que je n’en avais besoin, tellement le groupe s’est impliqué ! L’album sera un concept-album qui reprendra des éléments de la bande-son du film, et comportera des plages inédites.
La première rencontre que fait Antoine livré à lui-même est cette femme allemande dans le train...
Antoine vient de vendre son frère dans une gare, et Quentin décide alors de disparaître. Sans son frère, Antoine se trouve totalement démuni - alors que depuis le début du trajet, c’est lui qui donne les directives. Je souhaitais qu’il rencontre aussitôt un personnage mystérieux, comme dans les contes ou les récits d’apprentissage, où surgit un individu qui annonce une énigme, ou une prophétie !
Je voulais une actrice avec un accent. J’ai envoyé le scénario à Katrin Sass, qui est une immense vedette en Allemagne, et que j’avais vue dans le rôle de la mère de Goodbye Lenin ! Elle s’est immédiatement montrée très enthousiaste, alors qu’elle devait dire son monologue en Français, langue qu’elle ne parlait pas à l’époque.
Que représente le personnage du jeune espagnol ?
Je voulais qu’après la scène dans la cabane, dans les montagnes basques, Antoine rencontre un personnages bienveillant, quelqu’un qui veuille l’aider. Je cherchais un comédien qui soit lumineux, et qu’on perçoive immédiatement comme généreux. Plusieurs films dans lesquels joue Fernando Ramallo sont sortis en France, et c’est un comédien auquel je m’étais attaché.
Plus les frères avancent, plus la route met à nu leurs différences...
L’argument des funérailles de leur mère m’apparaissait secondaire. Ce n’était pas le but de leur voyage qui m’intéressait, mais le voyage en lui même. Le périple d’Antoine et Quentin leur sert de révélateur, et c’est aspect-là que je voulais filmer, en faisant de la nature l’écrin de cette révélation - celle de leurs différences. La scène finale, sur la plage de Pasaia, se devait d’être aussi peu réaliste que la séquence animée d’ouverture, et là aussi, j’ai cherché un décor qui serait adapté à l’atmosphère du film.
Vous avez terminé le tournage sur cette plage en Espagne ?
La dernière séquence est la dernière que nous avons tournée, tout comme le dernier plan dans la brume est le dernier qui a été mis en boîte. Il y avait une véritable tension pendant le tournage de cet affrontement final, et cette scène de séparation. Après le tournage, les parents de Alexandre et Victor m’ont dit que leurs bagarres avaient cessé.