Mais qu'est-ce que c'est que ce titre ? Adieu, plancher des vaches. « C'est un peu ironique et un peu tendre, explique Iosseliani. C'est une expres­sion, inventée par des marins rigolos, qui avait cours chez les pirates et les corsaires. Ça veut dire restez avec vos vaches, moi j'en ai marre, je prends la mer ! Mais il y a aussi, derriè­re, comme une défiance pour cacher une faiblesse. Car le marin sait bien qu'arrivera le moment où il aura la nostalgie de la terre ferme, même s'il la traite de "plancher" ! » .

Les mots ont de toutes façons peu d'importance dans les films d'Otar Iosseliani. Les titres parlent, les personnages presque pas. Depuis 1967 et La Chute des feuilles en pas­sant par Il était était une fois un merle chanteur et La Chasse aux papillons, le cinéaste géorgien, désormais installé en France, a toujours accordé la priorité aux sons et au rythme musi­cal de ses images. « J'essaie de faire du cinéma, dit-il, pas de la radio. Même quand je tourne un film bavard, je cherche à ce qu'il soit compréhensible sans traduction. »

Tourné dans un village d'Afrique, Et la lumière fut (1989) est ainsi présenté... sans sous-titres. Au spectateur d'ouvrir grand les yeux, pour un plaisir du sens démultiplié. Conséquence logique : « Ceux qui profitent le moins, conclut Iosseliani, ce sont ceux qui comprennent la langue diola. J'estime qu'ils per­dent au moins 30 % du film... Je fais du cinéma parlant, mais pas séman­tique. »

Le cinéaste a toujours clamé son admiration pour Jacques Tati ou René Clair. Mais, contrairement à ses maîtres, observateurs de la France de leur époque, le réalisateur d'Adieu, plancher des vaches ! donne vie à des fables qui se moquent des frontières. Le regard du cinéaste décortique nos comportements. Et notre intimité se révèle universelle.

« Comme disait mon ami Tarkovski, pendant toute notre vie, on ne tourne qu'un seul film. Parce qu'on fait constam­ment le tour du même cercle d'idées. Les différences cultu­relles sont de joyeuses surprises. Mais, au fond, ça ne diffère pas tellement de ce que vous avez connu ailleurs. Il y a un « texte » commun à l'ensemble de l'humanité. Il y a des clés qui ouvrent toutes les serrures.

Quand j'ai tourné Les Favoris de la lune (1984), j'ai eu une longue conversation avec un voleur professionnel. Il m'a dit que toutes les ser­rures ont le même principe et que pour ouvrir une porte, il faut l'aimer. C'est ça, leur méthode. Et avoir une grande et généreuse volonté de pénétrer dans un lieu sans espoir d'y trouver l'inattendu.

Il m'affirmait qu'un crétin, un primitif, ne peut pas être cambrioleur. Il faut posséder une certaine métaphysique. Cette leçon est valable pour nous tous qui essayons de percer les secrets de cette terre mais qui sommes toujours déçus car c'est toujours la même chose. Seulement, la clé, c'est l'espoir. Regardez saint Pierre : pour entrer au paradis, il faut une clé. Il s'agit de boucler la vie intime des humains. Les mêmes qui essaient, dans leur vie publique, d'être le plus conformistes possible. Dieu sait ce qui se passe derrière toutes ces portes fermées. Mais, attention ! je ne fais pas des films pour le savoir. Peu importe ce qui s'y passe. Moi, j'observe de loin. Ma conclusion est simple, et fort ancienne : tout est vanité. Percez les secrets, vous trou­verez une énigme. »

Philippe Piazzo