En partant de la mort d’un père qui était aussi un Résistant, vous traitez d’emblée du deuil et du passé à un double niveau : l’idée d’entremêler histoire familiale et Histoire collective a-t-elle été votre point de départ ?

Au-delà du destin particulier d’une famille, je voulais évoquer le rapport de notre société avec un passé dont le souvenir continue à peser sur la vie de notre pays. En France, l’Occupation est « un passé qui ne passe pas » : la Collaboration bien sûr -l’une des périodes les plus honteuses de l’histoire de France - mais aussi la Résistance - un idéal d’engagement donnant lieu par ailleurs à tous les fantasmes. Notre relation à ce passé peut aussi être lue comme une querelle de famille autour d’un héritage.

J’ai voulu amorcer la possibilité de cette lecture dès la première séquence avec les archives de la Toussaint 1944 qui décrivent la France de l’immédiate après-guerre comme une famille en deuil de ses héros. De façon plus générale, j’ai souhaité montrer comment « le mort saisit le vif », comment le passé se mêle au présent jusqu’à parfois le recouvrir, tant sur le plan individuel que collectif.

Peut-on dire que Guy est le personnage principal du film ?

Je voulais décrire le fonctionnement d’une famille. Je ne voulais pas faire un portrait, m’attacher à un personnage en particulier mais au rapport des uns avec les autres. Plutôt que de prendre le parti d’un personnage, j’ai cherché à traiter d’une situation et à montrer des attitudes et des comportements différents, en les opposant, les articulant pour tenter de comprendre leurs enjeux.

Le père est un personnage « absent ». On ne sait pas grand chose de lui, sur son passé de résistant...

Il me suffisait que le père soit évoqué par quelques indices : le récit de sa propre exécution, une lettre à son épouse, le témoignage d’un vieux camarade. Pour le reste, je préférais qu’il soit décrit à travers ses enfants hantés par son souvenir.

On peut imaginer qu’il s’agissait d’un homme doux et courageux qui n’aura jamais profité de son statut de héros. Il aura toujours refusé les honneurs - jusqu’à refuser une cérémonie funéraire. Si le père a pesé et pèse sur ses enfants, c’est sans doute malgré lui. C’est la situation qui est problématique.

Comment définiriez-vous le parcours de Guy ?

Je pense que Guy perd soudainement un père idéalisé puis rejeté avec la même passion. Il a sans doute éprouvé une grande admiration pour son père, mais il lui est devenu indispensable de rompre avec lui pour exister comme homme, et pas simplement comme fils. Le père meurt sans qu’ils se soient réconciliés et un contentieux demeure. Guy est assailli par un fort sentiment de culpabilité, mais il refuse de l’affronter directement.

Aussi son angoisse se cristallise sur une question secondaire, le choix de l’incinération : il s’accuse d’avoir voulu faire disparaître toute trace de son père - comme les Allemands ont parfois procédé avec les Résistants fusillés à Paris. Ce sujet d’angoisse lui permet d’occulter les autres questions que le décès de son père a cruellement remises à l’ordre du jour : que fait-il de sa vie ? Est-il à la hauteur de ce père héroïque ? Comment l’être ? etc. A l’inverse de Fabien, le souci des morts lui fait finalement négliger le soin dû aux vivants.

Comment expliquez-vous l’acte de violence que commet Guy ?

Un grand nombre de thèmes tissés tout au long du récit viennent se nouer dans cette séquence d’attentat. Guy travaille dans une librairie, mais son rapport à la culture est difficile - comme son rapport à son ami Olivier, enseignant et historien, vis-à-vis duquel il éprouve un sentiment d’infériorité. Son geste est donc une sorte d’autodafé qui peut rappeler ceux perpétrés par les nazis. Mais c’est aussi un attentat - politiquement nul - par lequel il espère se montrer digne de son père : c’est la parodie macabre d’un acte de résistance.

C’est enfin un suicide par le feu destiné à « racheter » l’incinération du père. Ironiquement, c’est surtout sa survie qui le rapproche le plus de son père : comme lui, il revient d’entre les morts.

Les troubles de mémoire de la mère ne sont-ils pas aussi une manière de parler de la transmission du passé ?

C’était important que la mère ait une mémoire défaillante, qu’elle superpose les époques et les situations - jusqu’à « confondre » Verdun et Auschwitz. La mère représente les enjeux du présent pour les enfants - qui s’en occupe et comment ? - et en même temps un rapport au passé, mais empêché par les effets du deuil et de la maladie. Cette incapacité renvoie les enfants à leur responsabilité : personne d’autre qu’eux ne prendra en charge le souvenir du père.

Comment expliquer la réaction de Danielle qui veut quitter son mari après la mort de son père ?

Danielle a probablement voulu échapper trop brutalement à sa famille, et à son père en particulier, en allant vers un milieu social différent du sien, mais dans lequel elle se sent de plus en plus mal. Après la mort de son père, elle se croit suffisamment libérée pour s’affranchir de ce nouvel univers.

Mais dans les deux cas, elle se trompe en choisissant simplement la rupture sans chercher à comprendre les raisons de son mal-être. L’interprétation de Brigitte Catillon a beaucoup apporté à ce « personnage de fuite ».

Le personnage de Fabien, qui change radicalement de travail, est peut-être celui dont l’évolution est la plus lisible...

Telle qu’est décrite la famille, on peut imaginer qu’il s’est senti mal-aimé. Le père a peut-être reporté son affection et ses espoirs sur Guy, le petit dernier. Socialement, Fabien est dans une situation précaire, il a des problèmes d’argent. Il ne se plaint pas, il encaisse, mais il est dans une sorte de tristesse, comme s’il se sentait abandonné. Au moment où son père meurt, il est brocanteur et vide les greniers. Son métier décrit un certain rapport au passé : racheter des objets, chargés d’histoire et d’affectivité, pour en faire de simples marchandises.

Après la mort du père, Fabien comprend intuitivement que son métier le place en contradiction avec les valeurs dont il a hérité, mais aussi avec l’idée même d’héritage - c’est comme s’il bradait son propre passé. La scène où il vide le grenier sous le regard de la grand-mère lui sert de révélateur.

Ce qui m’intéresse chez Fabien, c’est qu’il est amené à faire des choix qui l’exposent apparemment à une condamnation morale : il ne s’occupe pas de l’urne et il insiste pour faire hospitaliser sa mère. A chaque fois il a pourtant raison. A travers lui, je voulais opposer le devoir de mémoire aux urgences du présent. Le personnage a été écrit pour Olivier Gourmet, que j’ai tant admiré dans La Promesse, et qui a su donner à Fabien ce mélange de tristesse et de détermination.

N’est-ce pas, au bout du compte, Audrey, la fille de Danielle, qui assume vraiment la mort du père ? Comme si la filiation et la transmission avaient « sauté une génération »...

Je suppose que c’est assez fréquent : ceci dit on ne sait pas ce que Audrey fera de son héritage. Simplement elle est capable de verbaliser le décès qui a eu tant de retentissement sur sa famille. Si Guy avait fait de même avec Olivier, il n’aurait pas eu ce parcours. Il lui aura manqué d’extérioriser son deuil aussi bien par la parole que par une cérémonie funéraire.

Et pourtant, dès le début, le film met largement en doute les cérémonies de commémoration, par le biais des images d’archives commentées par Olivier...

Comme le souvenir, les commémorations sont sélectives, elles sont une réécriture du passé. Le travail d’Olivier est justement de mettre en doute la véracité de ce qui est dit dans les archives. Il était important que l’on y voie De Gaulle qui incarne la Résistance dans l’imaginaire collectif. Lui-même en a beaucoup joué à la Libération pour pouvoir s’imposer politiquement, rassembler la France en faisant apparaître la Résistance comme un monde uniquement héroïque, et faire oublier Vichy.

Avec ces archives et le commentaire critique d’Olivier, je voulais montrer que les commémorations, comme les funérailles, sont utiles mais qu’elles ne suffisent pas. On ne peut jamais faire l’économie de l’analyse d’une situation sous peine de ne jamais pouvoir la dépasser.

Il semble que la mise en scène apporte au récit une dimension très fantomatique. Comment l’avez-vous conçue ?

Je voulais faire sentir que les personnages sont hantés. C’est pourquoi la mise en scène joue souvent sur des passages d’un point de vue objectif à un point de vue subjectif, que l’on ne pourrait pourtant pas clairement désigner.

Les personnages sont souvent filmés de dos ou profil perdu, avec des amorces très présentes, à travers des vitres ou des encadrements, de façon à suggérer la présence d’un tiers, comme s’ils étaient espionnés. Par exemple, le plan de la mère recroquevillée sur le lit est peu à peu identifié comme un plan subjectif de Danielle lorsque celle-ci apparaît en amorce. Mais la caméra continue à reculer jusqu’au bout du couloir.

Quel est le point de vue à ce moment là ? On sait juste que l’on est passé à travers le regard de Danielle. La caméra semble épouser le regard ou le mouvement d’un personnage, puis s’en détache.

La lumière participe également à ce flottement de point de vue...

Avec Olivier Chambon, le chef opérateur, nous avons beaucoup joué sur les contrastes ombres/lumière : je voulais montrer des situations très simples et quotidiennes mais dans lesquelles il y a toujours quelque chose d’étrange. Les personnages sont parfois totalement silhouettés, ou bien, au cours d’un même plan, ils passent de la lumière au noir total.

Ce travail s’est poursuivi au montage (avec Agnès Bruckert) notamment pour construire le personnage de la mère. Beaucoup plus que dans le scénario, il s’agit maintenant d’un personnage très silencieux, une présence souvent hors-champ, aspirée elle aussi par le monde des fantômes.

Le physique de Guy ne contribue-t-il pas à cette dimension fantomatique ?

Je trouve l’interprétation de Yann Goven tout à fait étonnante : il semble parfois se retirer brutalement de sa propre vie. Son personnage semble également doué d’ubiquité : Guy disparaît du champ, rentre par un autre côté. Il nous échappe toujours, on ne sait jamais très bien où il est.

Il y a peu de plans de transitions dans le film et Guy, en particulier, passe d’un point à un autre très rapidement, sans trajet. Par exemple, il apparaît soudain sur le palier de son ami Olivier alors que ce palier était apparemment désert quelques secondes auparavant.

La musique est très présente dans le film...

J’ai pensé très tôt que la musique aurait une part importante. Elle me permet de développer une ligne thématique indépendamment du récit. Le thème principal en particulier, par ses résonances anciennes : de fait, il s’agit des « Trois pièces en style ancien » de Gorecki. Sa coloration nostalgique contredit et souligne l’amnésie volontaire des personnages. A elle seule, elle semble évoquer les héros du passé.

Vous laissez Guy sur son lit d’hôpital. Peut-on penser qu’il a évolué, qu’il est sur « la bonne voie »...?

Je ne voulais pas qu’il aille mieux d’un seul coup. Je lui fais raconter une blague atroce pour retrouver quelque chose du Guy ancien, son côté un peu morbide, assez violent et masochiste. On le laisse dans une situation difficile. C’est une sorte de victime expiatoire. Mais en même temps il survit. D’autre part, lui qui était dans le fantasme va devoir affronter le réel le plus têtu qui soit : un procès . Mais il analyse davantage ce qu’il a vécu. On peut espérer qu’il parviendra à dépasser les événements qu’il a vécus...

 

Propos recueillis par Claire Vassé