Elser, un héros ordinaire est votre premier film allemand depuis presque 10 ans. Qu’est-ce qui vous a plu dans ce projet au point de revenir en Allemagne ?

J’ai trouvé le scénario et le personnage principal captivants. Je me suis toujours dit que si un projet allemand m’intéressait, je le saisirais aussitôt. J’ai d’abord lu le scénario par curiosité car je connaissais l’histoire de Georg Elser, et j’étais impatient de voir comment elle pouvait être scénarisée en thriller. Au fil de la lecture, je me suis très vite laissé embarquer par l’histoire au point de ne pas pouvoir la lâcher avant de l’avoir finie. Les deux coups de théâtre à la fin du scénario y ont largement participé. Il fallait que je fasse ce film.

Vous connaissiez déjà l'histoire de Georg Elser ?

Je suis fasciné par l’histoire du Troisième Reich depuis tout jeune. Je n’ai jamais compris pourquoi personne n’avait réagi, pourquoi aucun mouvement de résistance conséquent ne s’était créé à l’époque. Pendant mes années étudiantes, c’est en essayant de comprendre que je me suis intéressé à Georg Elser. Je trouvais ce personnage extrêmement intéressant.

À l’époque, peu de personnes connaissaient son histoire, tout le monde le voyait comme un marginal obsédé par l’idée de tuer Hitler. Des années plus tard, pendant la préparation de mon film La Chute, je suis retombé sur l’histoire d’Elser et je l’ai trouvée incroyable.

Qu'est-ce qui vous a le plus fasciné chez lui ?

Sa clairvoyance. Elser n’était pas un homme engagé politiquement mais un homme libre qui croyait en l’individualité et l’autodétermination, un homme curieux du monde qui l’entourait et qui voulait échapper aux carcans du milieu rural. Il voulait se battre contre un système qui prônait la violence et interdisait toute marque d'individualité ou de créativité.

Fascinant pour un simple menuisier de la campagne...

La générosité et la clairvoyance ne sont pas uniquement réservées aux personnes urbaines et éduquées. Elser savait qu’il devait agir, qu’il devait réussir à tuer Hitler avant qu’il ne soit trop tard. Qu’un homme seul réussisse à mobiliser autant d’énergie pour élaborer un plan d’une telle envergure est tout simplement incroyable. Elser était tout sauf un terroriste, il n’y a pas un jour où il ne pensait pas aux gens qui allaient périr si son plan fonctionnait. C’était très dur pour lui.

Pourquoi Georg Elser fut aussi méconnu durant des années, contrairement à Claus Von stauffenberg ou les résistants du mouvement la rose Blanche ?

D’une part, il y eu plusieurs théories conspirationnistes autour du personnage de Georg Elser : il aurait été un agent du service des renseignements ennemi et donc un traître ou encore, il aurait été un partisan du Régime, recruté par les nazis, pour lancer l’assaut contre Hitler et prouver qu’il était immortel. Ces théories n’ont été réfutées que récemment. D’autre part, le fait qu’un simple artisan de Bavière réalise ce qui se tramait et s’y oppose était très embarrassant pour le peuple allemand. Ils ont donc préféré oublier... Je pense qu’il était grand temps de mettre en lumière cet homme sur grand écran !

Vous êtes-vous lancé dans ce projet avec une certaine appréhension sachant que deux autres films étaient déjà consacrés à Georg Elser ?

Non. Le téléfilm de Rainer Erler, Der Attentater, étant tourné dans les années 60, il dépeint Elser comme un marginal, un inadapté social. Le film de Brandauer est, quant à lui, un thriller de réalisation classique avec un suspense hollywoodien. Le script de Breinersdorfer n’avait pas du tout cette approche et c’est justement ce qui m’a plu.

Nous souhaitions créer le suspense via la psychologie des personnages et la situation inextricable dans laquelle ils se trouvent. Elser, un héros ordinaire s’intéresse aux années 30, période durant laquelle le mouvement nazi est en train d’émerger. Il est en quelque sorte une introduction à La Chute qui, lui, traite des dernières semaines du Troisième Reich.

Comment envisagiez-vous la mise en scène pour ce film ?

Je voulais créer un sentiment de malaise continu, sentiment que je ressens depuis que je me passionne pour l’histoire du Troisième Reich. Tout le pays était comme enfermé sous une cloche de verre. C’est ce que j’ai voulu montrer sans jamais juger ni dénoncer, en dépeignant la vie des campagnes allemandes de cette époque à travers une communauté villageoise traditionnelle, progressivement infiltrée par les nazis.

C’est ce qu’on peut ressentir dans le film durant le festival d’Harvest par exemple.

Exactement. Au début, vous vous sentez bien, en sécurité, dans un environnement agréable au sein d’une communauté charmante, puis, petit à petit, vous commencez à apercevoir les croix gammées et tout d’un coup ce sentiment agréable disparaît.

Comment avez-vous mis en scène la séquence du discours d’Hitler à Burgerbraukeller ?

Le décor de Bürgerbräukeller a été entièrement reconstruit dans un entrepôt de fruits au sud du Tyrol, entrepôt qui représentait seulement 1/3 du Bürgerbräukeller. Par ailleurs, nous n’avions que 100 figurants qui, grâce aux effets spéciaux, devinrent des milliers. De nombreuses reprises de plan de la pièce ont été ajoutées pour la rendre plus grande. J’ai également dû utiliser quelques astuces qui ont prouvé leur efficacité depuis les années 30 car nous ne pouvions filmer qu’à partir de la moitié d’un couloir de l’entrepôt, du coup j’ai inversé la coiffure de Christian, mis la chaine de sa montre dans son autre poche pour le filmer avec un effet miroir.

Comment avez-vous procédé pour les scènes d’interrogatoire ?

Afin de créer une atmosphère de désespoir, je ne bougeais jamais la caméra durant les scènes d’interrogatoire : je n’utilisais ni travelling, ni plan panoramique, toutes les prises de vue sont statiques afin de rendre les images comme prisonnières, elles aussi. Ceci n’a pu fonctionner que grâce à l’immense talent de mes comédiens car lorsque les caméras sont statiques, le jeu d’acteur doit être irréprochable. On ne peut pas tricher.

Comment avez-vous travaillé avec vos acteurs ?

Je voulais que le personnage de Muller interprété par Johann von Bulow soit sévère, strict, pragmatique comme un soldat dont le seul but est de prouver la culpabilité d’Elser, sans fioriture. Cela demande une grande retenue pour un acteur mais Johann a mené son rôle avec brio.

Pour Burghart, c’était tout le contraire, je voulais qu’il puisse utiliser toutes les palettes de son jeu pour interpréter Nebe. Nebe était un opportuniste, pragmatique lui aussi mais beaucoup plus flexible et complexe. Il a finalement été impliqué dans la tentative de putsch de Stauffenberg en juillet 1944. De plus, les enregistrements d’interrogatoires montrent également que Nebe était, d’une certaine manière, fasciné par Elser. J’ai donc poussé Burghart à interpréter ce personnage avec le plus de nuances possibles, ce qui lui a beaucoup plu.

Avec Katharina Schüttler, ce qui est formidable, c’est son côté imprévisible, sa spontanéité. Chaque prise était différente. C’est une fonceuse, elle n’hésite pas, elle se lance à corps perdu. C’est superbe !

Pour Elser, personne n’aurait pu l'interpréter comme l’a fait Christian Friedel. Sa performance dans le Ruban Blancde Michael Haneke, déjà, en dit long.Dès le premier jour de tournage, nous savions qu’on allait dans la même direction. Nous étions en parfaite symbiose. Je ne lui avais donné que quelques mots-clés comme indication mais il les a tout de suite compris et appliqués.

Quels étaient ces mots-clés ?

« Stenz » qui signifie, en bavarois, « homme à femmes » : Elles sont attirées par sa singularité, son aura de musicien et sa sensibilité. Elser aimait les femmes, il jouissait de la vie et je suis convaincu que c’était aussi un très bon amant.

Un autre mot-clé était : « pop star ». En tant que musicien, Elser est toujours dans la lumière. Je voulais qu’on le voit appuyé contre sa bicyclette comme tout droit sorti de la pochette d’un album de Beck.

Quelle leçon pouvons-nous tirer de Georg Elser aujourd’hui ?

Une leçon de courage. Quand atteint-on cette limite où l’on ne peut plus fermer les yeux, où l’on ne peut plus se regarder en face ? Cette situation me fait penser à Edward Snowden. Pendant des années, il a assisté, impuissant, à un système prétendument démocratique, ceci l’a empêché de vivre jusqu’à ce qu’il dévoile ces informations au grand jour tout en sachant qu’il signait son arrêt de mort. Edward Snowden est un homme brillant et à sa manière, il ressemble à Georg Elser.

Quelle a été votre plus belle expérience lors du tournage ?

Les deux jours où nous avons tourné sur le lac de Constance ont été particulièrement magiques. Cette séquence évoque un nouveau départ, dans les années 30, avec le jazz, l’amour libertin, le mouvement Wandergovel, les naturistes... Nous avions eu mauvais temps durant la majeure partie du tournage et là précisément durant ces deux jours, il faisait beau sur le lac, amenant ainsi la lumière parfaite pour cette séquence. Nous avions l’impres- sion de participer à un rassemblement hippie, comme si le ciel nous venait en aide.