Independenza
La filmographie du Nicolas Cage du début des années 1990 est celle d’un comédien rompu au cinéma indépendant, marquée à la fois du sceau du polar et de la comédie romantique. Côté pile, on a pu le voir dans Kiss Of Death, Red Rock West ou Sailor et Lula et côté face dans la Sunshine Trilogy, composée de Milliardaire Malgré lui, Lune de miel à Las Vegas et Un ange gardien pour Tess. Une triplette de films légers et grand public expressément faits pour que sa grand-mère puisse tranquillement emmener ses amies admirer son petit-fils sur un écran de cinéma. Ensuite viendra la reconnaissance de ses pairs, suivie de l’inévitable explosion de son exposition médiatique suite à l’obtention de son Oscar. Il passe alors du statut de solide comédien de films indépendants à celui très enviable de nouvelle coqueluche d'Hollywood. Un avenir radieux s’ouvre à lui et les opportunités pleuvent. Mais Nicolas Cage n’est pas un acteur comme les autres et il n’aime rien tant que prendre le public à contre-pied.

Imprévisible et fidèle à lui-même, le comédien qui a tourné pour la caméra de David Lynch, Francis Ford Coppola, les frères Coen, Amy Heckerling ou encore Alan Parker, surprend et fait le choix du blockbuster pétaradant en enchaînant trois films qui constitueront le sommet de sa carrière en termes de rentabilité et de popularité : Rock, Les Ailes de l’Enfer et Volte/Face. La Popcorn Trilogy. Trois films d'action et trois manières pour lui de flouter la ligne et l’art et le commerce. Se considérant comme un ouvrier remettant sans cesse son ouvrage sur le métier, plus il tourne, plus il affine son jeu, le perfectionne et en soigne les moindres détails. De plus, cet amoureux de l’art de la comédie ressent viscéralement le besoin de se glisser dans la peau de personnages, d'expérimenter, d'innover. Autant de perspectives offertes par un blockbuster d’action, un genre qu’il ne connaît pas et dans lequel il a encore tout à découvrir. Devant cet explorateur du jeu, s’ouvre une immense terra incognita.
Millionnaire malgré lui
La première étape de ce voyage en terres inconnues se nomme Rock, le rocher. Le surnom donné à la prison insulaire d’Alcatraz située sur une minuscule île dans la baie de San Francisco. Rock est un projet comme il en existe des centaines à l’époque à Hollywood. Un blockbuster d’action patriotique, viril et militariste, produit par les nababs du cinéma musclé des années 1980, le duo Jerry Bruckheimer et Don Simpson. Au départ, c’est un script qui passe entre les mains de dizaines de scénaristes dont celles de Quentin Tarantino ou Aaron Sorkin qui ne seront pas crédités au générique, avant d'atterrir sur le bureau de Tony Scott, longtemps attaché au projet aux côtés d’Arnold Schwarzenegger. Finalement Tony Scott se désolidarise du projet au profit de Michael Bay, un jeune metteur en scène ambitieux auréolé du succès de Bad Boys tandis que le rôle de Stanley Goodspeed revient à Nicolas Cage. Avec Cage en premier rôle, le film prend une tournure différente et dévie légèrement de la trajectoire d'actioner viril que lui aurait donné le chêne autrichien. Fidèle à son mantra, il trouble les lignes et amène l’art et la passion du jeu dans ce film ouvertement commercial. En faisant de Stanley Goodspeed un rat de laboratoire fan des Beatles, fou amoureux de sa future femme, maladroit et inadapté au travail sur le terrain, il modifie le paradigme traditionnel du film d’action. Sur le papier, il en est le héros. Pourtant, à l’écran, il endosse les caractéristiques habituelles du side kick et offre le rôle du sauveur classique à celui censé être son bras droit, Sir Sean Connery dans le rôle d’un prisonnier politique irlandais. Celui-ci, au détour d’une énième scène d’action au cours de laquelle il sauve une fois de plus la vie du scientifique, lui dira « J’en ai marre de te sauver ». Aucun doute possible, Sean Connery est le Prince Charmant quand Nic Cage est la princesse en détresse. Une inversion des rôles, bien aidée par la maestria technique de Michael Bay qui s’avère payante puisque film est un succès. Il rassemble près de 2 millions de spectateurs en France et impose le tout frais oscarisé comme un comédien bankable.

Il tient le monde dans ses mains
Fort de son succès, il coiffe sur le poteau tous les action heroes de l’époque (de Jean-Claude Van Damme à Tom Cruise et Sylvester Stallone en passant encore une fois par Arnold Schwarzenegger) pour endosser le débardeur blanc et la crinière longue de Cameron Poe, héros au grand cœur des Ailes de l’Enfer, la dernière production de Jerry Bruckheimer. Un postulat de départ assez classique auquel Nicolas Cage souscrit pleinement même s’il n’a ni le physique, ni le visage d’un héros d’action. Il est très loin de la montagne de muscles sous stéroïdes adepte du bon mot et du cassage de bras et malgré plusieurs comédies romantiques à son actif, il ne possède définitivement pas une gueule de jeune premier. Il a pour lui une dégaine de monsieur tout-le-monde, un bagout naturel couplé à cet air de chien battu lui permettant d’endosser une infinité de rôles allant du scientifique au militaire en passant par le terroriste en l’espace de seulement trois films. Comme dans Rock, il n’hésite jamais lors de quelques séquences à laisser briller ses camarades de jeu que sont Steve Buscemi, une présence remarquée malgré un temps d’écran très limité ou John Malkovich, étincelant en Cyrus The Virus. Il est souvent dit que pour faire un bon film, il faut un bon méchant. Suivant cette règle, Les Ailes de l’Enfer est un excellent film tant Cyrus The Virus et La Boucher de Marietta s'imposent comme des antagonistes de premier rang. Parfait représentant de son époque devenu un grand classique des vidéo-clubs, Les Ailes de l’Enfer séduit par ses personnages hauts en couleur, ses dialogues percutants et son final grandiloquent mettant Las Vegas à feu et à sang. Pour sa dernière scène, Simon West pousse la démesure jusqu'à détruire entièrement un casino. En effet, le Sands Hotel, un hôtel-casino iconique de Las Vegas, était voué à la destruction, le réalisateur profite alors de l’aubaine et convainc les propriétaires de l’immeuble de retarder sa destruction afin qu’il puisse l’intégrer à son film. Une seule prise couverte par de nombreuses caméras plus tard et le climax des Ailes de l’Enfer est dans la boîte. En un clin d'œil, Nicolas Cage rassemble encore une fois plus d’un million de spectateurs dans les salles françaises.

Doppelganger
En 1992, à Hong Kong, John Woo, le maître du polar local, met un point final explosif à sa carrière asiatique en redéfinissant les codes du cinéma d’action avec le terminal À Toute Épreuve. Au même moment dans le Nevada, Nicolas Cage tourne Lune de Miel à Las Vegas, le premier volet de sa SunshineTrilogy. Grâce à Michael Douglas, les deux hommes aussi éloignés géographiquement qu’artistiquement vont se retrouver cinq ans plus tard sur le plateau de Volte/Face, une œuvre aussi audacieuse que miraculeuse. Il suffit parfois de pas grand-chose pour faire d’un script improbable de série B, un agent du FBI et un terroriste échangent leur visage, une œuvre inoubliable. En l'occurrence ici, il suffit d’un metteur en scène revanchard après sa mauvaise expérience sur Chasse à l'Homme et d’un comédien au sommet de son art dans le double rôle explosif de Sean Archer et de sa némésis Castor Troy. Après avoir une fois de plus de plus damé le pion à Arnold Schwarzenegger, Nicolas Cage, choisi personnellement par John Woo, prête sa folie et la démesure de son jeu au psychopathe Castor Troy. Poussé par son metteur en scène, Cage livre une prestation stratosphérique en parfaite adéquation avec le lyrisme propre à la mise en scène de John Woo habitué du jeu hongkongais plus démonstratif et hyperbolique que l’occidental. Le cinéma de Hong Kong brille par son paroxysme et son absence de limitations que ce soit dans l’action, la mise en scène ou les émotions, une manière de faire qui correspond tout à fait au jeu de Nicolas Cage jamais aussi bon que lorsqu’onlui offre la possibilité d’ouvrir toutes les vannes et de repousser toutes les limites de son art. Grand amateur de cinéma muet et des acteurs de l'époque, il s’inspire de leur jeu plus grand que nature, basé sur une gestuelle grandiloquente et une expressivité décuplée. Complètement libre de son interprétation, il livre une des performances les plus extravagantes vues dans un projet de cette ampleur. Il transcende un script bancal par une méthode de jeu qui n’appartient qu'à lui, baptisée Western Kabuki ou Nouveau Shamanic. Une technique qu’il a lui-même mise au point et perfectionnée de film en film, lui permettant d'exprimer pleinement sa manière d’appréhender le jeu d’acteur à la fois non conventionnelle, expérimentale et en perpétuelle évolution. Pour lui, jouer la comédie est une catharsis, un moyen de transformer ses peurs, ses doutes, ses émotions, en une matière artistique indicible et impalpable. Là où il y a du commerce, il injecte de l’art et Volte/Face en est la preuve la plus brillante.

Lorsqu’on lui demande de citer son acteur préféré, sans hésiter il offre toujours la même réponse : James Cagney. Plus encore, il prend en exemple sa performance dans le film L’Enfer est à lui de 1949. « Regardez James Cagney dans L’Enfer est à lui. Ce n’est pas réel, ce n’est pas juste mais est-ce fun à regarder ? Est-ce excitant ? Est-ce véridique ? Absolument ! Et pour moi c’est ça le grand jeu d’acteur». Aux antipodes de La Méthode ou de l’Actors Studio, cette technique lui permet de laisser libre cours à ses émotions et à embraser l’atmosphère générale de la scène. Il ne craint jamais de pousser son jeu dans ses derniers retranchements, jusqu’au point de rupture en amplifiant chaque geste, chaque expression et chaque mot. Dans Volte/Face, ce paroxysme dramatique transforme Castor Troy, un psychopathe finalement assez classique, en un méchant de légende. Entraînant John Travolta dans sa fuite en avant dramatique, les deux compères tirent profit du style opératique d’un John Woo en pleine possession de ses moyens pour porter Volte/Face au sommet du box-office français avec près de 2 millions d’entrées. Par son art, le comédien est parvenu à faire de cette œuvre de série B science fictionnelle, un film culte.
Spectacle vivant
La suite de sa carrière sera faite de hauts, des contrats à 20 millions de dollars au début des années 2000 et de bas, des direct-to-vidéo de troisième zone tournés à la chaîne au cours des années 2010 afin de combler ses problèmes financiers. Durant cette période, il doit plusieurs millions de dollars aux impôts américains, en plus de mener un mode de vie extravagant. Passionné d’occultisme et d’étrange, il achète plusieurs châteaux prétendument hantés en Ecosse, s’offre la maison Lalaurie à La Nouvelle Orléans, une bâtisse réputée pour être l’une des plus hantées du monde, fait construire sa sépulture en forme de pyramide dans le cimetière de La Nouvelle Orléans et se confectionne un incroyable cabinet de curiosités regorgeants d’objets plus étranges les uns que les autres. Cependant malgré la gloire et les millions de dollars, Nicolas Cage n’a jamais oublié d’où il venait, ni les années de vaches maigres. Alors qu’il n’a pas touché un centime pour sa prestation dans LeavingLas Vegas, la production prétextant un nombre d’entrées insuffisant pour générer des bénéfices, il remercie John O’Brien, l’auteur du livre, décédé peu de temps auparavant et envoie un chèque conséquent à sa famille. Une façon pour lui de rendre hommage et d’aider les proches de celui qui l’a profondément marqué etdont l’esprit l’aura tant bouleversé. Tout Nicolas Cage tient dans ce geste. Celui d’un homme qui n’hésite jamais à troubler la frontière entre l’art et le commerce. Et surtout, à laisser l’art aux artistes, quitte à faire de sa carrière une performance artistique constante et probablement jusqu’à y laisser son dernier souffle. Rien d’étonnant venant de celui qui a affirmé à plusieurs reprises ne jamais vouloir prendre sa retraite. Et pour reprendre l’expression de Joseph Campbell, comme tous les héros, Nicolas Cage est d'ores et déjà éternel.