Bien que Still The Water soit une oeuvre de fiction, le film apporte également un éclairage sur la vie spirituelle et les rites des habitants de l’île d’Amami. Pourquoi avoir choisi de tourner votre film sur cette île ?
C’est là qu’ont vécu mes ancêtres mais je l’ai longtemps ignoré. Ce n’est que depuis une dizaine d’années que je sais et j’ai mis du temps à y aller. C’est en 2008 que, pour la première fois, j’ai débarqué sur l’île d’Amami et j’ai tout suite su que je voulais y tourner un film. De ce point de vue, on peut dire que ce film a mis 6 ans à se faire. Et pendant tout ce temps, j’ai gardé cette île au plus près de moi.
J’ai tourné tous mes autres films à Nara, mais la mort de ma mère adoptive, mon seul lien à cette ville, est venue bouleverser tout cela. C’est à cette époque que j’ai décidé de préparer le tournage de Still The Water sur l’île d’Amami. Les rites et les coutumes des habitants de cette île sont assez uniques, par exemple les rituels du dieu Yuta ou les danses traditionnelles comme la Danse d’Août.
L’île d’Amami est constituée d’une nature particulièrement riche, que ce soit la forêt ou les fonds marins qui l’entourent. L’une de mes premières certitudes quant à la mise en scène a été de saisir ces éléments fascinants qui appartiennent à cette île et de les faire exister de manière très réaliste à l’écran pour ainsi insuffler une base solide à l’histoire.
Still the Water reprend les thèmes abordés dans vos précédents films...
Absolument. Les thèmes de la vie et la mort, la symbiose entre l’homme et la nature, la mémoire d’un lieu, le cycle de la vie et sa transmission d’une génération à l’autre, sont des thèmes que l’ont retrouve dans chacun de mes films. Toutefois, mon expérience du tournage de Still The Water fut un peu différente, dans la mesure où j’ai rarement ressenti la nécessité de contrôler totalement les choses. Je ne me suis jamais dit : « ce doit être comme ça et pas autrement » ou « je veux absolument cela ». Sans que je sache pourquoi, j’ai abordé ce tournage très sereinement, convaincue que ce dont nous avions besoin viendrait à nous naturellement.
Still The Water est avant tout l’histoire d’un apprentissage. Kaito et Kyoko, vos deux personnages principaux, s’éveillent à la vie, deviennent des adultes dans un monde parfois cruel...
Dit de manière très simple, il s’agit peut-être de prendre conscience du monde qui les entoure. Dans le passé, les hommes ont fait un nombre considérable d’erreurs. La plupart de ces erreurs sont liées au fait que certains d’entre nous ont perdu conscience du monde qui nous entoure.
Comment est-il possible, à un stade si avancé de notre civilisation, de continuer à nous détruire, avec la guerre, la pauvreté, les discriminations en tout genre ? Les générations passées nous ont laissé leurs vies en témoignage, que ce soit à travers les livres, la peinture ou la musique, afin de nous permettre de ne pas reproduire leurs erreurs.
Pourtant, nous continuons à faire ces mêmes erreurs. Apprendre à accepter les autres, à avancer tout en gardant en mémoire nos douleurs, en continuant à voir ce monde tel qu’il peut être par moment : d’une beauté inestimable. Quand les hommes seront capables de cela, je pense que nous pourrons nous élever et vivre dans un monde que nous ne connaissons pas encore. C’est mon souhait pour le futur des personnages principaux de ce film, symboles d’une nouvelle génération, qui sont en plein apprentissage de la vie adulte.
Comment avez-vous choisi les rôles principaux, Kyoko et Kaito?
Pour les personnages de Kyoko et Kaito, nous avons fait un casting. Il s’avère que mon choix s’est porté sur deux jeunes avec assez peu d’expérience. Surtout Kaito qui n’avait jamais fait de théâtre ou de cinéma. Le plus important pour moi dans ce choix, c’était qu’ils aient une présence comparable à celle, incroyable, de la nature sur l’île d’Amami. Ce fut le cas, et même au-delà de mes espérances. Pour le rôle des parents, j’ai choisi des acteurs professionnels dont j’avais suivi le travail.
On me dit souvent qu’il y a peu d’acteurs professionnels dans mes films, pour Still The Water, c’est tout l’inverse. Fujio Tokita qui joue le rôle de Kamejiro (Papi Tortue) est resté sur l’île pendant toute la durée du tournage, même s’il n’avait que peu de scènes à tourner. Il passait ses journées au bord de l’océan à pêcher, comme Kamejiro le fait dans le film. Il s’est intégré naturellement à la vie sur l’île, il est même arrivé que certains touristes viennent le voir pour qu’il leur indique les meilleurs endroits pour pêcher sur l’île.
Par ailleurs, Fujio Tokita a joué dans de nombreux films, dont ceux d’Akira Kurosawa, c’est également l’une des voix les plus connues des films d’animations japonais.
Quelle est la part des scènes improvisées ?
Nous avions décidé de suivre le scénario et donc de filmer chaque scène dans l’ordre chronologique. Parmi les scènes que nous avons improvisées, il y a celles de la Danse d’Août, du Dieu Yuta, la mort d’Isa et bien entendu le typhon. La première scène du film, celle où les habitants de l’île sont réunis autour de la scène du crime, ainsi que la scène de la salle de classe qui suit, ont également été improvisées. Au final on peut dire que la moitié des séquences sont improvisées !
Vous avez tourné votre film en octobre dernier. Ce n’est pas un mois à typhon et pourtant...
On nous avait prévenu que 2013 pourrait être une année où le risque de typhons serait particulièrement élevé sur l’île d’Amami. Au cours du mois d’octobre, normalement il y a assez peu de typhons sur l’île, mais sans que l’on puisse se l’expliquer, comme un signe qu’il fallait filmer, un typhon s’est formé proche de l’endroit où nous tournions.
C’était miraculeux de pouvoir saisir la violence des vagues de ce typhon, comme un cadeau du ciel. Alors toute l’équipe s’est préparée à filmer dans des conditions extrêmes, les vents violents et la pluie torrentielle.