Michel Leviant, vous faites votre premier film en 1981. Un film de genre, La Gueule du Loup, un policier. Puis, longtemps après, c’est En Souvenir de Nous. C’est un bien curieux film. D’abord, beaucoup plus personnel. On a la sensation qu’il vient de très loin. Le plus étrange, c’est qu’il s’écoule sur une période de douze ans, ce qui est sans doute sans précédent dans le cinéma français. Alors, après le film de genre et les différents scénarios, souvent à la commande, brusquement, qu’est-ce qui vous a amené à ce choix de sujet ?
C’est peut-être d’avoir écrit trop de films. J’avais besoin de me risquer à visage découvert, pour tenter de retrouver la liberté de mes premiers courts métrages. Paradoxalement, cette histoire qui m’aura occupé pendant douze ans, a commencé sur les chapeaux de roues. Tout est né de la rencontre avec une comédienne, Marie Vinoy, avec qui j’ai eu envie d’écrire un scénario où il pourrait y avoir un rôle pour elle. J’ai contacté un producteur qui devait tourner dans les plus brefs délais un film sur trois filles en vacances. Alors, on est parti sur ça, et dix jours plus tard, croyez-le ou non, on est entré en préparation !
Vu les délais, on n’avait qu’une ébauche de scénario, ce qui a eu au moins l’avantage de me libérer de l’anxiété de mes précédents tournages, où j’avais toujours peur de ne pas être à la hauteur des scènes que j’avais écrites. Alors que je n’ai jamais connu l’angoisse de la page blanche : devant l’ordinateur, les idées me viennent toutes seules au gré de l’inspiration, et je n’ai qu’à les suivre. Cette fois, j’étais bien décidé à tourner dans la joie. Et résolu si je n’y arrivais pas à renoncer définitivement à mes velléités de mise en scène.
En fait, ça a été un tournage de rêve. Tout s’était joué si vite que j’avais l’impression d’avoir des ailes. Mon producteur me laissait libre comme l’air, et j’avais le sentiment délicieux de n’avoir rien à perdre, puisqu’au pire, ce serait ma dernière réalisation. Dans une sorte d’impunité joyeuse, que j’ai réussi à insuffler non seulement aux comédiens, mais à toute mon équipe, on avait tous l’impression de faire l’école buissonnière et j’en ai gardé le souvenir d’un instant de grâce, de quelques semaines radieuses de bonheur partagé. Après, bien sûr, quand ce film où nous avions tant mis de nous-mêmes n’est jamais sorti, j’ai déchanté.
Cette première comédie était légère et cruelle en même temps. Ça a toujours été un mystère pour les hommes de savoir comment les femmes entre elles se parlent, comment elles abordent les choses de l’amour lorsqu’ils ne sont pas là pour les épier. Ce film nous les montrait telles qu’en elles-mêmes, avec en même temps tout l’arrière-plan de l’enfance, comme cette fameuse légende du mur derrière lequel commence le pays des fées...
Le Mur aux Fées, c’était le titre de ce premier film tourné en 1994. Pendant toute la préparation, je n’avais cessé de répéter avec mes comédiens, filmant leurs improvisations pour réécrire mon scénario au fur et à mesure en y incorporant leurs trouvailles. Comme ils me reprochaient de puiser allégrement dans leurs souvenirs sans jamais rien livrer de ma propre vie, j’ai exhumé d’un tiroir une vieille cassette, enregistrée des années plus tôt, où je racontais ce souvenir d’enfance, l’histoire du mur aux fées. Comme Jeanne, j’ai cru voir danser les fées derrière le mur. Et ma grande soeur a choisi le jour de mes sept ans pour m’avouer son mensonge : en vrai, les fées, ça n’existe pas.
J’ai eu l’impression que la terre s’ouvrait sous mes pas et aujourd’hui encore, je ne suis pas certain de lui avoir pardonné. Il est des blessures d’enfance qui ne cicatrisent jamais. Quand ce chagrin, que j’avais toujours tenu secret, s’est retrouvé au coeur même de mon film, j’ai réalisé qu’il s’agissait en fait pour moi de retrouver la brèche dans le mur, pour revenir sur mes pas, comme en pèlerinage, dans ce pays des fées dont j’ai gardé une telle nostalgie.
Et comment vous est-il venu à l’idée de reprendre votre film et de le revisiter avec douze ans d’écart et les mêmes comédiens ? De sorte que brusquement s’impose le poids de la vie, avec son lot de désillusions par rapport aux rêves de la jeunesse...
C’est le décès d’Hélène Lapiower qui a tout déclenché. C’est la comédienne qui jouait Jeanne. Elle est morte d’un cancer, et devant les images tournées jadis, quand je la voyais rire ou pleurer, le fait de la savoir morte rendait d’autant plus poignantes ces scènes où elle se montrait si fragile et si forte à la fois. Si vivante.
Comme les autres acteurs, elle se désolait que notre film, qui lui tenait à coeur, n’ait pas rencontré un public. Alors, avec l’accord de sa famille, j’ai filmé l’hiver dernier, comme un dernier hommage à son talent, cette veillée funèbre qui réunit tous les autres protagonistes du Mur aux Fées.
La narration alterne présent et passé. Le présent, qui commence avec l’enterrement de Jeanne au lendemain de son suicide, est entrecoupé de flash-back, tournés douze ans plus tôt, qui racontent la semaine de vacances que Colombe et Marielle ont passée avec elle. A l’image, tout oppose ces deux époques. En février, le temps est à la neige. Les personnages en deuil sont vêtus de sombre, les arbres dépouillés ont leurs branches noires. Par contraste, l’été de jadis semble d’autant plus lumineux, ensoleillé...
Le Mur aux Fées avait été fait dans une telle urgence que je n’avais pas eu le temps d’approfondir suffisamment le personnage de Jeanne. Pourtant, c’était celui qui m’importait le plus, sans doute parce qu’à travers sa folie, j’affrontais mes propres démons. Seulement j’avais le sentiment de ne pas être allé au bout de mon propos. Par manque de temps, ou peut-être par manque de courage.
Je crois surtout que je n’avais pas encore la maturité nécessaire. Jeanne parlait de suicide, mais ce n’étaient alors que des mots. La mort d’Hélène a donné à ces mots un sens prémonitoire. Par la force des choses, j’en suis venu à me demander si elle était déjà au courant de sa maladie quand elle improvisait et si ça n’avait pas été pour elle une façon d’exorciser sa peur.
J’ai la sensation que le Mur aux Fées, c’était encore le temps des illusions, le temps des espérances. Tandis qu’En Souvenir de Nous devient le temps de la lucidité, maintenant que le souvenir du passé éclaire la fin des rêves inaboutis.
C’est exactement ça. Le premier film avait la légèreté d’une esquisse, c’était le reflet d’un instant d’intimité, volé au temps qui passe. Des années plus tard, avec le recul, c’est l’heure du bilan. Par souci de cohérence avec la première époque, j’ai aussi écrit les scènes nouvelles à base d’improvisations avec mes comédiens. Mais elles donnent à mon histoire la colonne vertébrale qui lui manquait jadis. Dans la mise en perspective que suscite le passage des années, mon film a finalement trouvé sa raison d’être.
Le Mur aux Fées cachait son pessimisme sous une gaieté de façade : incapables d’aimer, mes personnages étaient tous voués à l’échec. Aujourd’hui que leur échec est bel et bien consommé, j’éprouve pour chacun d’eux une vraie compassion. De savoir le triste sort que l’avenir leur réservait change radicalement notre regard sur l’insouciance de leur jeunesse, d’autant plus émouvante qu’on la sait révolue.
Oui, c’est très net dans l’histoire de Colombe notamment. Elle en faisait trop, elle bondissait comme un cabri, elle riait trop fort. Et le garagiste c’est pareil. Il était drôle, plein de charme. Brusquement tout bascule. Veuf, il a voué toute sa vie à élever sa petite fille, et voici venue l’heure pour elle de s’émanciper. Elle a déjà un petit ami, elle prend sa moto, elle s’échappe, et lui, sait qu’il va lui rester quoi ? la solitude. Il a accompli sa tâche de son mieux. Mais tôt ou tard, les enfants quittent leurs parents.
C’est la vie. Il y a ainsi une gravité dans la seconde partie qui éclaire tout simplement la cruauté de la vie. Comme si ces personnages n’étaient pas maîtres de leur destins, quoiqu’ils en aient pensé jadis. En écrivant son roman, Marielle ne pouvait deviner que des années plus tard, son fils y découvrirait le navrant secret de sa naissance. Mais son passé la rattrape. Ainsi le moindre geste risque de provoquer d’imprévisibles cataclysmes. Ça donne à ces personnages une gravité. C’est comme si leurs actions leur avaient échappé pour graver dans le temps une trace indélébile.
Oui, dans Le Mur aux Fées, j’avais choisi de laisser mes personnages agir à leur guise, libérés des contraintes d’une quelconque dramaturgie, sans trop vouloir me poser la question de ce qu’allait raconter mon film. Grisés par la liberté que permet l’improvisation, nous inventions au jour le jour une aventure toute simple, dont nous sentions tous qu’elle avait le frémissement de la vie même. Rétrospectivement, cette illusion de liberté semble bien dérisoire quand on voit tout s’inscrire désormais dans une implacable logique, comme si la fatalité s’était contenté d’attendre patiemment son heure pour prendre à son piège les personnages, qui n’étaient jadis qu’en devenir.
Absolument. C’est comme si vous aviez filmé la liberté et que cette liberté a fini par se retourner contre eux. Ce qu’il y a de formidable là-dedans, c’est la souplesse d’écriture, l’apparente déstructuration en matière de narration dans un patchwork de séquences, filmées sur la fantaisie, qui à l’arrivée donnent toute la densité des personnages.
Comme si vous aviez pris un instantané à une époque bien précise. Sauf qu’il induit un futur, qui était alors imprévisible, mais que vous revenez constater quelques douze ans plus tard. Et qui lui, s’impose avec une force et une gravité énormes, puisqu’on découvre que Jeanne s’est suicidée et que sa mort était déjà inscrite, inéluctable, dans les évènements apparemment anodins qui tissaient la trame de l’histoire ancienne.
Ça m’a surpris moi-même, alors que je m’étais accordé toutes les libertés du monde, de voir mon film définitif aussi rigoureusement structuré que si j’avais prémédité dès l’origine de lui donner sa forme actuelle.
C’est parce que, je crois, vous vous êtes plié à la liberté des personnages. De cette liberté même naît la construction finale. On a la sensation d’un film ouvert, mais qui raconte un tout, sur douze années. En cela, En Souvenir de Nous me semble donner une belle leçon de cinéma, dans la mesure où c’est la vie qu’on voit à l’écran, ce n’est pas un auteur qui surveille ses effets de style pour développer une histoire dont il pense après l’avoir écrite qu’il n’y a rien à y redire.
Là est tout le paradoxe : vous avez réussi un film qui trouve sa construction justement parce qu’au départ c’est la liberté qui l’avait déconstruit. Dans la seconde partie, les comédiens reviennent avec la densité de la maturité, tandis qu’ils ont dans les premières années encore la légèreté des illusions. Ce n’est pas seulement que l’âge a marqué leur visage.
C’est que douze ans d’expérience de vie se sont écoulés entre-temps. Ils ont vu des rêves se réaliser, d’autres se fracasser. Voilà ce qu’on découvre en les regardant : à la fois le présent et les fondements mêmes du présent, tout ce qui était enfoui dans la mémoire...
A vrai dire, à côtoyer régulièrement mes comédiens, je ne les ai pas vu vieillir et je m’inquiétais à l’idée qu’on risque de confondre les deux époques. Mais en voyant le public hésiter à reconnaître Marielle et Colombe, entre ce qu’elles étaient et ce qu’elles sont aujourd’hui devenues, je me dis que le temps est le meilleur maquilleur qui soit. Il n’épargne rien, ni personne.
Pourtant, même si mon film est sombre, je le trouve porteur d’espoir. En partant sur sa moto, Léo s’enfuit vers sa liberté. Lorsque son père passe aux aveux dans le garage avec Colombe, pour la première fois ils sont proches l’un de l’autre, même s’ils ont perdu jusqu’au désir de l’amour.
Quant à Marielle, en réalisant à quel point sans le vouloir elle a blessé son fils, je me dis qu’avec un peu de chance, elle va peut-être enfin s’ouvrir au monde et sortir d’elle-même pour aller vers les autres... C’est comme si Jeanne, par sa mort qui les réunit et les remet tous en question, donnait à ces personnages une seconde chance et les rendait à la vie.
Propos recueillis par Pierre-Henri Deleau