Avec ce film, c'est la troisième fois que vous tournez en Inde ?
En effet, mais c'est la première fois que je fais un film qui se déroule véritablement en Inde. Nous y avions filmé quelques jours pour Code 46 – mais ces images avaient été mélangées à des plans tournés en Chine et à Dubaï. Et nous avions tourné les scènes intérieures de Un coeur invaincu en Inde, mais les autres scènes avaient été tournées au Pakistan où se déroulait l'histoire. On avait trouvé frustrant de travailler en Inde sans pouvoir raconter une histoire se déroulant dans le pays.
Cette expérience a donc été totalement différente. On a pu localiser l'histoire dans un lieu très spécifique. On a passé de nombreuses heures à discuter avec des habitants d'Osian et de Jodhpur, à propos de l'histoire et de la résonance qu'elle aurait dans leurs propres vies.
On a fini par trouver une famille dont le père conduit une Jeep, celle que l'on voit dans le film. On a fait appel à eux en leur empruntant leur maison, on a inséré nos personnages dans leur monde.
L'Inde a-t-elle changé depuis la dernière fois où vous y aviez travaillé ?
Il est certain que le Rajasthan a bien changé depuis notre dernier passage en 2003. Le changement le plus visible est l'irrigation qui s'est largement développée. En outre, il avait plu davantage que lors de notre dernier passage. Mais beaucoup d'agriculteurs se sont mis à l'irrigation, donc certaines zones désertiques sont devenues des champs de légumes. On a aussi vu beaucoup d'écoles où il y a eu un gros effort de scolarisation pour que les enfants, filles et garçons, restent sur les bancs de l'école jusqu'à l'âge de 16 ans au moins.
Il s'agit de votre troisième adaptation d'une oeuvre de Hardy.
En quelque sorte. Rédemption s'inspirait vaguement du roman Le Maire de Casterbridge, mais ce n'était pas le point de départ du film. Nous voulions faire un western irlandais et le scénariste a suggéré qu'on s'inspire de l'histoire de Hardy. Mais oui, Jude et Trishna sont tous deux des adaptations.
Qu'est-ce qui vous fascine dans l'oeuvre de Hardy ?
J'adore Hardy. J'ai commencé à le lire quand j'étais adolescent et déjà, je l'adorais. C'est un grand conteur d'histoires. Jude et Tess sont des grandes histoires d'amour. Il réussit quelque chose de très particulier : il offre un portrait très intimiste de son héros ou de son héroïne, tout en proposant à la fois une vue d'ensemble qui montre comment leurs vies sont déterminées ou tout du moins influencées par la manière dont la société est organisée. Il est bien plus radical et optimiste qu'on ne l'imagine.
Dans Jude , il montre que les petits-enfants de Jude seront en mesure de recevoir l'éducation que Jude désirait pour eux. Il y a une allusion similaire à la fin de Tess, quand sa plus jeune soeur part avec Angel. J'ai l'impression qu'il y a une vraie résonance par rapport à cela en Inde, car c'est un pays en pleine expansion avec une classe moyenne en plein essor. L'éducation y transforme la vie des gens, même dans des communautés rurales comme celle d'Osian.
Quels changements avez vous apportés à l'histoire?
Le plus grand changement, c'est d'avoir réuni deux personnages en un. Dans Tess, il y a Angel et Alec, le spirituel par opposition au sensuel. Je crois que chez la plupart des gens, on retrouve une part des deux. Comme j'avais déjà travaillé avec Riz, je le pensais capable de faire ressortir cette complexité chez Jay.
Il tombe bien amoureux de Trishna, mais il est jeune et riche et cherche la gratification immédiate. S'il prenait le temps de s'interroger, il s'apercevrait que les conséquences de ses actes sont considérables pour Trishna, tandis que lui qui est un homme, riche de surcroît, est beaucoup plus libre de vivre comme bon lui semble.
En termes de contexte, Trishna se déroule au Rajasthan où le tourisme a une incidence énorme. C’est un secteur qui offre des emplois et des perspectives de carrière. Ainsi les personnages de Rita, Chancal et Manihsa (qui travaillent réellement dans le tourisme) sont des femmes jeunes, éloquentes et diplômées qui espèrent progresser professionnellement. Mais le tourisme recrée également une forme de néo-colonialisme : les riches occidentaux descendent dans des palaces et leurs moindres souhaits sont satisfaits.
C'est un phénomène que l'on retrouve dans l'histoire originale. Alec d’Urberville est le fils du propriétaire d'une usine dans le nord de l'Angleterre qui s'est installé dans le sud. Il s'est acheté un vieux manoir et se donne des airs d'aristocrate. Le père de Jay a agi de même. Après avoir fait fortune dans l'immobilier en Angleterre, il retourne en Inde racheter une partie du patrimoine de son pays. Jay, comme Alec, est le fils qui a eu la vie trop facile. Il est pourri gâté sans n'avoir jamais eu à travailler ni à se frayer un chemin dans ce monde. Trishna se situe à l'opposé. Elle doit non seulement s'occuper d'elle-même, mais aussi de sa famille.
Un autre changement concerne l'enfant mort-né dont accouche Tess. Dans le cadre des recherches qu'on a menées au Rajasthan, tout le monde nous a dit que si une fille célibataire tombait enceinte, son entourage familial tenterait absolument de lui faire subir une IVG avant que des personnes étrangères à la famille ne l'apprenne.
Parlez-nous de votre travail avec Freida et Riz.
On travaille en équipe réduite, sur des lieux réels, avec beaucoup d'acteurs non professionnels et beaucoup d'improvisation. J'avais déjà travaillé avec Riz sur The Road to Guantanamo. Je crois que c'était la première fois qu'il jouait un rôle de meneur, romantique de surcroît, et il a vraiment été à la hauteur du rôle. Il faut pouvoir faire apprécier Jay, tout en amenant les spectateurs à visualiser ses faiblesses.
Freida s’est beaucoup investie dans le rôle de Trishna, elle est quasiment de chaque scène. Elle passe du travail aux champs à la danse à Bollywood, elle se situe au coeur du film. Hardy ne cesse de montrer que Tess est insaisissable, passive. Elle est comme une toile sur laquelle Angel et Alec peignent leurs propres fantasmes, jusqu'à ce qu'elle finisse par agir. Je crois que Freida a cette grande force qui fait qu'on a envie de la regarder et d'imaginer ce qui lui passe par la tête. Jay voit en elle quelqu'un de plus simple que cela. C'est ce qui va détruire leur relation.
Qualifieriez-vous votre film de « Bollywood » ?
Non. Mais il y a des similitudes entre le mode de narration de Hardy et le Bollywood traditionnel.
Il s'agit d'un mélodrame, d'une histoire d'amour. C'est l'histoire d'une fille pauvre qui tombe amoureuse d'un homme riche et qui va se laisser emporter. Cela se déroule aussi en partie à Mumbai où Jay veut travailler sur des films. Nous avons collaboré très étroitement avec Anurag Kashyap et sa société de production qui réalise une nouvelle vague de films, des films Bollywood revisités.
Comme pour un film Bollywood, nous faisons beaucoup appel à la musique. Il y a quatre chansons d'Amit Trivedi, un compositeur très en vogue à Mumbai, et une très belle musique originale signée Shigeru Umebayashi qui avait composé la musique de In The Mood For Love, et naturellement, il y a beaucoup de danse. Le film a donc un parfum de Bollywood.
Trishna est déchirée entre les traditions et ses propres rêves et ambitions. à l'allure à laquelle l'Inde se transforme, à votre avis, comment cette nouvelle Inde en pleine émergence changera-t-elle la vie des femmes dans les années à venir ?
Ce qu'on remarque tout de suite dans le film, ce sont les groupes d'enfants que l'on voit à l'aube ou juste au moment du départ pour l'école. D'ailleurs, ils doivent souvent parcourir plusieurs kilomètres pour s'y rendre.
Nous avons visité beaucoup d'écoles autour d'Osian lors de la préproduction de Trishna. Toutes les écoles que nous avons visitées font un effort important pour encourager filles et garçons à suivre une scolarité au moins jusqu'en 3e, et même souvent jusqu'au bac et aux études supérieures.
Je crois que les gens prennent conscience de l’importance de l’éducation. Des gens comme Pratiksh, Leela et Lakshman, les enfants qui interprètent les frères et soeurs de Trishna, veulent tous recevoir une bonne éducation; à un autre niveau, Minakshi, Manisha et Chanchal, les femmes qui jouent les employées de l'hôtel que Trishna rencontre, ont toutes suivi des études universitaires. Elles ont un travail et veulent faire carrière. Pour elles, le secteur du tourisme est un moyen d'avoir une carrière intéressante avec de bons revenus.
La situation des femmes au Rajasthan est en pleine évolution. Mais quand la société évolue, les individus peuvent souffrir. Trishna peut espérer mener une vie qui aurait été totalement impossible pour sa mère ; mais ses espoirs et ses rêves sont exactement ce qui va la mener vers la tragédie.
Quels défis logistiques s'imposent au quotidien quand on tourne en Inde ?
Je crois que c'était le pays le plus difficile dans lequel j'ai jamais tourné. Mais sur ce tournage, les choses se sont bien passées, surtout au Rajasthan. Nous avons travaillé avec un régisseur et nous avons tourné dans beaucoup d'endroits différents où les difficultés sont anticipées, mais les habitants d'Osian, Jodphur, Jaipur et Samode ont largement coopéré avec nous. Tout le monde était incroyablement généreux et serviable, et franchement, on n'a pas vraiment eu de grosses difficultés. Ça a été plus compliqué à Mumbai parce que c'est une grande métropole.
Vous aviez déjà travaillé avec Riz, mais pas avec Freida : comment avezvous préparé le tournage avec les acteurs ?
Je savais que Riz était l’homme qu’il me fallait pour interpréter Jay. Nous avons discuté du rôle en Angleterre, alors qu’il finissait à peine le tournage de L'Or noir de Jean-Jacques Annaud avant d’arriver au Rajasthan.
Nous disposions de plus de temps avec Freida. Elle est venue au Rajasthan et est partie à la rencontre des employés dans les hôtels. Elle a passé du temps avec quelques familles susceptibles de ressembler à celle de Trishna. Elle a répété pour la danse et a travaillé sur toute la partie « technique » du rôle.
Comment travaille Freida ?
Il est facile de travailler avec elle, elle est très directe et compréhensive. Toutes ces qualités comptaient beaucoup pour jouer Trishna. Mais dans le roman de Hardy, ce qui compte, c'est qu'on ignore ce qu'elle ressent ou ce qu'elle pense. Il y a un manque de transparence, elle est une énigme. Je crois que Freida illustre cela très bien. Il faut deviner ce qu'il se passe dans sa tête. Et parfois, on peut être frustré par sa passivité.