aden : Code inconnu donne à voir plusieurs histoires en même temps. Mais la logique de leur lien n’est pas explicite. Il ressemble à un autre de vos films : 71 Fragments d'une chronologie du hasard
Dans chaque film, ce que je transmets, ce sont mes propres questions. Quand je vais au cinéma, je veux sortir différent du moment où je suis entré. Sinon, ce n’est pas la peine. Mais il est très rare de sortir d’un film avec une autre opinion. Car, je crois, le cinéma n'est pas là pour nous faire savoir quelque chose mais pour nous le faire sentir. Il nous fait comprendre mais à un niveau sensuel. Et ça ne fonctionne que si les conditions intellectuelles sont justes. Si le film est bête, pour moi, ça ne marche pas. Il faut réfléchir aux moyens que l’on utilise.
Et les moyens sont esthétiques...
Iinévitablement. Moi, je suggère les choses. Je préfère laisser des indices.
Funny Games était pourtant un film très brutal, insupportable et explicite...
Pas autant que vous le pensez. Mais Funny Games est un film polémique, avec un but très précis : donner une gifle au spectateur. Pour le faire réagir à la violence des images. C’est facile de parler de Funny Games, Au contraire, dans Code inconnu, ce sont des petits thèmes qui s'assemblent. A la fin, ils ne font plus qu’un seul théorème. Mais la difficulté, c’est que je suis dans le problème. A l’intérieur. Et je n’ai donc pas la solution.
C’est aussi que le film pose des questions générales : la culpabilité, la responsabilité...
Prenez Ken Loach : lui a un vrai but, et il est très concret. C’est une sorte de combat et il sait où il va. Pour moi, vous avez raison, c’est beaucoup plus diffus. Dans Code inconnu, on entend des plaintes d’enfant. L’instant d’après, on voit un enterrement. Tout le monde a connu une telle situation : on n’était pas sur, est-ce qu’il fallait intervenir. .. et on devient coupable, automatiquement. Voilà une situation. Et je me pose la question. Puis je me la pose en termes cinématographiques.
Pour l’exprimer, ce sont les fragments qui vous semblent lés plus justes ?
J’espère que la force du film est dans les détails. Je pense souvent à Tchékhov, qui est pour moi l’un des plus grands auteurs du monde. S’il faut raconter Oncle Vania, c’est très difficile. Le résumé ne dit rien de la qualité de cette pièce. Il faut aller dans les recoins, et être précis. D’ailleurs, aucun romancier n’oserait prétendre montrer la totalité de la réalité dans un seul de ses livres. Seul le cinéma de distraction a cette prétention. C’est évidemment un mensonge. On prend un grand problème et en 100 minutes il est résolu...
Pour le spectateur, ça rassure.
Mais si l'on prend le cinéma comme une forme d’art, il faut respecter un peu plus le spectateur. Dans la vie, nous n’avons accès qu’à des fragments. Et aujourd’hui, dans le cinéma contemporain, le spectateur est prêt à accepter des formes de narration plus sophistiquées qu’il y a un siècle. Pour moi, le point de départ est de casser cette sécurité qui dit que la réalité, c’est celle du film.
C’est pour ça que vous introduisez ici un film dans le film ?
Oui. Pour pousser à se poser la question : où est-on ? Un spectateur est toujours victime du réalisateur, mais il y a des moyens de s’en détacher, de faire sentir que l’on tombe dans lé piège de cette passivité qui permet la manipulation.
Pour vous, un film est une expérience active et réactive...
Un film, c’est un processus d’échange avec le spectateur. C’est son imaginaire qui doit foire le film. Si tout est donné, tout est aussitôt oublié en sortant du cinéma. Un livre vous touche s’il se crée en vous. Les mots entraînent les images. Or le cinéma amène ses propres images. Il fout donc chercher comment redonner au spectateur le plaisir de collaborer. Qu’il s’arrête sur vos images et entre à l’intérieur. Le film lui-même n’est rien. C’est une boîte de conserve. C’est le spectateur qui tient le film, dans son cœur et dans sa tête.
Dans Code inconnu, il y a des personnages, mais c’est comme s’ils étaient secondaires...
Parce que pour les approcher vraiment, il faut du temps. Surtout si on veut en mettre en scène plusieurs. Ce n’est pas un hasard si Magnolia ou Short Cuts sont des films très longs... Dans Code inconnu, peu importe finalement la nature du personnage : quand Juliette Binoche vit un moment très dur dans le métro, c’est la situation qui vous choque. C’est la question que pose cette scène qui vous marque. Pas le destin du personnage, Pas la présence d’une vedette dans une situation difficile. Et maintenant, cette scène vit encore en vous parce quelle vous a posé une question et que vous en cherchez encore la réponse. Le film est vivant.