Comment est née l’envie de raconter cette histoire de famille ?
J’ai un tropisme pour les films qui décrivent les familles et dont on perçoit que le point de départ est personnel. Daddy Cool est une histoire qui me tient tellement à cœur ! J’ai commencé à l’écrire il y a sept ans. Je suis partie effectivement d’une expérience douloureuse et intime, que j’ai vécue lorsque j’avais six ans.
À cet âge, comme dans le film, mon monde a explosé. J’ai d’abord vu mon père dans un état d’exaltation incompréhensible à mes yeux de petite fille, qui l’a conduit à démissionner de son travail et à être hospitalisé pour grave dépression.
C’est compliqué pour les enfants de voir un parent, qu’ils aiment plus que tout et qui est leur modèle, agir en dépit du bon sens. Nous avons dû quitter la campagne pour déménager ma mère, ma sœur et moi, dans un minuscule appartement à Cambridge. Mon père ne gagnait plus d’argent, et ma mère ne réussissait pas à trouver un emploi décent. La famille richissime de mon père avait trop honte de la maladie de leur fils pour nous aider.
Une déchéance ?
Pas vraiment. Car l’énergie de ma mère a bouleversé la donne. Elle a décidé, exactement comme celle du film, de reprendre des études. Et elle a choisi pour s’occuper de nous une solution originale et audacieuse. Le psychiatre avait indiqué qu’une prise de responsabilité contribuerait à soigner mon père. C’est donc lui, qui nous a élevées, cette année-là. Bizarrement, j’ai un excellent souvenir, sans doute reconstruit, de cette époque. Il y avait aussi quelque chose de joyeux, dans la fantaisie de mon père et son désir de bien faire. Et c’était à contre-courant. Même dans les années soixante-dix, décennie glorieuse du féminisme, les pères qui laissaient tomber leur travail pour rester à la maison étaient rares. On les préférait machine à cash ! J’ai beaucoup d’admiration pour le courage dont ont fait preuve mes parents.
Votre film est avant tout une comédie, et l’on sent que l’amour circule, dans cette famille atypique...
L’amour est sans doute ce qui nous a sauvées. La plupart des films qui traitent de la maladie mentale ont une teinte tragique. Et quand ils sont comiques, c’est parce qu’ils prennent le parti de se moquer du " fou ". Mon ambition était toute autre. Faire preuve d’une empathie totale pour chacun des personnages, tout en essayant de faire une comédie trépidante. Car nous, les gamines, nous n’étions pas des anges. Nous avons donné du fil à retordre à notre père.
Avez-vous dû lutter contre une autocensure et la tentation d’enjoliver une situation tout de même avant tout angoissante ?
Je ne crois pas. À aucun moment, je ne me suis préoccupée de la réception de l’histoire, que ce soit par la famille ou les spectateurs, ou de savoir si les personnages paraîtraient sympathiques. Le défi, c’était d’être le plus sincère possible, et que le film, même s’il montre une situation compliquée, soit au moins aussi distrayant qu’émouvant. Pas de pathos, donc !
Considérez-vous que le regard de la société sur la maniaco-dépression ou bipolarité ait changé ?
Peut-être, même si cela prend du temps. Il me semble que les maladies mentales sont moins stigmatisées. En même temps, dans les années soixante, le romantisme de la folie était une valeur positive. Ça allait de pair avec les utopies de l’époque qui sont aujourd’hui anéanties.
Il ne s’agissait pas d’être raisonnable et de faire des plans de carrière pour les soixante-dix années à venir. En remplaçant le terme de maniaco-dépression par celui de bipolarité, le spectre des personnes concernées a été élargi - on est tous susceptible de connaître des sautes d’humeur - mais le romantisme a été évacué.
Il me paraît que les gens acceptent de plus en plus la folie comme un épisode qui peut arriver dans une vie. Heureusement, car la honte des familles les enferme et ferme toutes les possibilités d’y faire face. Le plus important, c’est de pouvoir parler de la maladie. C’est le meilleur moyen pour en sortir. Avec le film, je voyage dans beaucoup de pays. Et je m’aperçois que chaque culture a sa propre manière d’aborder les crises maniaques et de les considérer.
Vous montrez très bien comment en étant trop serviable ou trop gentil, le père fait peur à la voisine et honte à ses filles. N’est-ce pas la société qui est folle ?
Je peux comprendre tous les points de vue ! Aussi bien celui du père, qui ne comprend pas qu’en proposant à une femme qu’il ne connaît pas d’éplucher ses oignons, il ne lui paraît pas gentil et serviable, mais lui fait peur, que celui de la ménagère qui claque la porte au nez à ce voisin si collant.
Vos acteurs sont exceptionnels. Comment les avez-vous dirigés ?
Ce sont des stars, mais le projet leur tenait à cœur depuis des années, bien avant le tournage. Nous avons beaucoup parlé des personnages en amont, car l’enjeu était de capturer leur vérité et être le moins anecdotique possible. Nous nous sommes aussi donnés le temps de beaucoup répéter.
Mark Ruffalo et Zoe Saldana avaient tous les deux un point de vue très personnel sur leur personnage, qui ne correspondait pas forcément au mien, et j’ai intégré leur compréhension des rôles dans la mise en scène. Je voulais qu’ils se sentent complètement à l’aise, pour qu’ils puissent être le plus naturel possible. Quant aux petites filles, je les ai choisies très ressemblantes à ce qu’on était ma sœur et moi. Tendres et pas commodes. L’une d’elles est ma propre fille.
Ce qui est particulièrement réussi, c’est qu’on ne porte aucun jugement sur le père. Au contraire, le spectateur est avec lui jusqu’au bout. Mark Ruffalo rend intimes les troubles et changements d’humeur qui le traversent violemment. Que savait-il de cette maladie ? Comme beaucoup, Mark Ruffalo a sans doute été confronté à des proches qui souffrent de troubles bipolaires. Ce qui explique l’authenticité de son jeu. Il partage avec son personnage une générosité qui transparaît à l’écran.
Mis à part le désordre de la chambre, pourquoi Maggie, la mère, refuse de dormir dans la même chambre et d’avoir des relations sexuelles avec son mari ?
On peut penser - même si rien dans le film ne le montre - que ce soit préconisé par les psychiatres... Je ne sais pas du tout quel est le dogme officiel en la matière. Mais tout simplement, il est très difficile de partager la vie de quelqu’un qui souffre de cette maladie, car on peut toujours imaginer que c’est la vie de famille qui l’a fait exploser ! Maggie espère que Cam va se ressaisir, mais elle se méfie. Il est très douloureux pour elle de renoncer à sa vie de couple. Zoe Saldana a fait un travail fantastique pour montrer les sentiments contradictoires de son personnage, qui effectivement n’a pas pris de décision.
Le film est doux et drôle. Est-ce parce que la mémoire adoucit les angles ?
Bien sûr, les événements les plus tristes sont plus marrants lorsqu’ils se conjuguent au passé ! C’est particulièrement vrai pour la bipolarité qui peut conduire à des situations cocasses. Mais si le film est doux et drôle, c’est parce que je me souviens essentiellement de l’amour entre mes parents et à notre égard.
Avant tout, j’ai vécu avec des gens que j’aimais et qui m’aimaient ! Je suis très reconnaissante envers mes parents. Ils nous ont initiées à la littérature, à la musique, au cinéma, à tous les arts. Ma sœur et moi sommes devenues artistes – elle est la chanteuse du groupe Pink Martini. Je ne crois pas qu’ils ne soient pour rien dans nos choix.
Qu’est-ce que cela change dans sa vie, de raconter une parenthèse violente de son enfance ?
Ça a été très gratifiant. Mon père est mort en 1998. Ni mes trois enfants, ni le fils de ma sœur, ne l’ont connu. Grâce au film, ils savent un peu qui était leur grand-père. De plus, écrire et filmer cette histoire m’a permis de comprendre différemment le dilemme dans lequel ma mère se débattait et les choix qu’elle a faits. Au passage, j’ai appris que j’adorais faire de la mise en scène et agencer tous les ingrédients pour raconter une histoire vraie et émouvante.