Le film s’inspire d’un fait divers ?
Oui, Reality plonge ses racines dans une réalité encore beaucoup plus dramatique que celle de l’histoire que je raconte. Elle a touché une famille que je connais, et je ne me serais pas permis de m’en inspirer, de créer une fiction qui la revisiterait, si les conséquences ne s’en étaient pas adoucies pour les personnes qui l’ont vécues. Dont j’ai d’ailleurs obtenu le plein accord avant de me lancer dans l’écriture avec mes coscénaristes Massimo Gaudioso, Ugo Chiti et Maurizio Braucci. L’histoire « vraie » n’a donc été que le point de départ de l’aventure. Je trouvais le sujet passionnant, mais craignais presque qu’il ne donne matière qu’à un court-métrage ! Petit à petit, il s’est nourri, s’est enrichi, s’est amplifié jusqu’à devenir ce qu’il est.
Le processus d’écriture a été long, difficile ?
Non, l’écriture n’a pas posé de problème, le véritable écueil était de montrer la télévision au cinéma, ce qui, la plupart du temps aboutit à un désastre. Il fallait trouver une idée pour raconter le monde de la télévision sans l’imiter, sans tenter de lui ressembler. Raconter une histoire qui se déroulerait sur deux plans, l’un géographique - on voyagerait à travers l’Italie, de Naples à Rome -, l’autre psychologique : le voyage du personnage principal obsédé par le désir de devenir le héros de l’émission Il Grande Fratello, à travers sa propre identité. C’était assez difficile à appréhender, la frontière entre la réalité et le rêve, entre la vérité et l’illusion, nous semblait imprécise, nous avions l’impression de nous déplacer sur des sables mouvants. J’étais très conscient du risque que je courais, celui de tomber dans le métaphorique, le pédagogique, la dénonciation moralisatrice de la télévision. Cet aspect là, sans doute plus facile, ne m’intéressait pas.
Je voulais montrer la télévision comme un Eldorado, un Olympe inatteignable, un lieu magique qui permet de s’évader de sa propre réalité. Mais c’est en fait une rue barrée. La question que l’on peut se poser est celle-là : pourquoi un homme, une famille, un quartier, une ville, une grande partie d’un pays, rêve-t-il de s’évader de sa propre réalité, qui finalement n’est pas si déprimante ? La télévision va devenir le détonateur de la folie de Luciano : il a pourtant une famille vaste et affectueuse, sa poissonnerie marche bien, les quelques arnaques qu’il a montées arrondissent ses fins de mois et il jouit même d’une petite gloire locale d’amuseur…
Le film est l’histoire d’une contagion. Le personnage de Luciano est contaminé par la pression de sa famille, de son quartier, de sa ville, comme si à un certain moment, le rêve collectif se substituait aux besoins quotidiens, prenant le pas sur tout. C’est cela qui me semblait intéressant, dans la mesure où le désir somme toute légitime - mais dans Reality exacerbé -, d’avoir une vie plus belle, plus riche, plus facile, peut être éprouvé par chacun de nous. La télévision, aujourd’hui, d’une certaine façon, ne recrée-t-elle pas la réalité ? Et donc « entrer » dans la télévision ne correspondrait plus à la seule volonté de participer, d’être dans la lumière, mais répondrait à une question existentielle. Comme si le fait d’être « dedans » rendait vivant, devenait le signe irréfutable et visible par tous de son existence. Bien sûr, il y a là le ressort d’une fable. Reality est mon septième film, et le fil conducteur de tout mon cinéma est bien la morale (ou l’amoralité !) de la fable. Même Gomorra, où une forme documentaire me semblait la plus juste, comporte des personnages appartenant au ressort de la fable.
Dès sa projection au Festival de Cannes, Reality a été inondé de références flatteuses. On a évoqué à son sujet Fellini, le Comencini de L’Argent de la vieille, le Scorsese de La Valse des pantins…
Très flatteur, en effet ! Mais il n’y a pas eu de ma part de volonté préalable dans ce domaine. Pour l’ouverture, ce mariage outrageusement somptueux où l’on voit un carrosse doré tiré par des chevaux blancs - et malgré les apparences, je confirme que ce genre de cérémonie extravagante existe ! - j’ai pensé à Cendrillon, au conte de fées. Ce n’est que lorsque le film a été terminé qu’en effet, j’ai vu que la scène pouvait passer pour un hommage au grand Fellini, celui du Cheik blanc. Si pour Gomorra mes références allaient vers Rossellini, disons qu’au départ, pour Reality, le film étant d’essence napolitaine je me suis évidemment référé à Eduardo De Filippo, et pour l’atmosphère, plutôt à Mariage à l'italienne et à L’Or de Naples de Vittorio De Sica. Je voulais une Naples décadente mais chaleureuse. La décadence des « palazzi » décrépits et authentiques entourant la place animée et amicale, qui est pour sa part un décor entièrement construit.
On m’a posé la question : « Après Gomorra, pourquoi Naples une nouvelle fois ? ». Parce que Naples me semblait le lieu idéal pour faire se confronter plusieurs réalités. Parce que le film est composé de plusieurs mondes qui se rencontrent, entrent en collision, s’interpénètrent. Des lieux de vie - la place, la maison, des lieux qui n’en sont pas, qui ressemblent déjà à des plateaux de cinéma - le centre commercial, l’aqua-parc, des lieux enfin qui paraissent dans leur abstraction glaciale totalement inventés, et qui sont pourtant, à Cinecitta, les véritables studios d’Endemol, les temples de la téléréalité… J’ai donc fait se confronter ces réalités diverses et contradictoires, mais en me refusant de verser dans une nostalgie stérile.
Le héros de Reality, Aniello Arena, est un acteur impressionnant et un personnage hors normes…
Ô combien ! Je suis toujours beaucoup allé au théâtre, mon père étant critique dramatique, et la première fois que j’ai vu Aniello Arena, c’est sur une scène. Pas n’importe laquelle. Celle où se produisait la Compagnia della Fortezza (la Compagnie de la Forteresse), une troupe fondée dans la prison de Volterra en Toscane par Armando Punzo. Signe particulier, la troupe est exclusivement composée de détenus, jouant un vaste répertoire classique et contemporain, les rôles de femmes étant tenus par des hommes, comme au temps de Shakespeare. Aniello était là, et j’ai été tout de suite saisi par sa force, sa présence, son talent. Il a aujourd’hui 44 ans, il est incarcéré depuis vingt ans pour avoir été mêlé à un règlement de comptes sanglant entre deux clans. C’est en prison, il y a douze ans, grâce à Punzo qu’il a trouvé sa voie. J’avais déjà pensé à lui pour Gomorra, mais il est évident que le sujet n’était pas très compatible avec sa situation !
J’avais déposé une demande d’autorisation auprès du juge, qui l’avait refusée, mais l’a, en revanche, accordée pour Reality. Et j’ai donc pu engager un comédien exceptionnel, sans tenir compte de son passé, sans rien changer au scénario, sûr de mon choix, certain que le costume de personnage principal ne serait pas trop grand pour lui. J’ai l’habitude de tourner dans l’ordre chronologique, et je n’ai pas fait exception à la règle. Nous avons donc entrepris ce voyage ensemble, et lorsqu’il y avait sur le plan dramaturgique des problèmes cruciaux à résoudre, j’étais toujours très attentif aux états d’âme d’Aniello. Le scénario n’est qu’un projet. Si vous savez écouter l’acteur qui le vit, il peut vous être d’une grande aide. Au moment de tourner une certaine scène, j’ai senti Aniello abattu, triste. Ce qu’il ressentait, ce qui l’atteignait, c’était le désarroi dans lequel à ce moment-là se trouvait Luciano…
Un autre élément a été, je crois, déterminant dans l’interprétation d’Aniello : son personnage doit avoir une candeur, une pureté, une certaine innocence. Et pour lui qui avait passé les vingt dernières années en prison, tout ce qu’il voyait, tout ce que je lui faisais vivre était réellement une découverte. Ainsi dans ses yeux, à son arrivée à Cineccittà, se lit une immense surprise. Et cette surprise, je peux vous l’assurer, n’est pas feinte, n’est pas jouée. Anniello Arena a entrepris le voyage dont je parlais avec le coeur et les yeux ouverts, avec la curiosité d’un explorateur. Je lui dois beaucoup d’avoir su exprimer tout ce qu’il ressentait et d’avoir offert ses sentiments, ses sensations les plus intimes à son personnage.
Avait-il bénéficié d’un aménagement de sa peine pour tourner Reality ?
Oui, il passait ses journées sur le plateau, et allait dormir la nuit en cellule. Cela paraît un peu étrange à dire, mais c’est vrai : la production avait cherché pour qu’il y passe ses nuits, la prison la plus confortable des alentours… La route désormais s’éclaire pour Aniello, il bénéficie déjà d’un régime de semi liberté, mais ne peut toujours pas sortir d’Italie. Il a tout de même pu vivre l’énoncé du palmarès de Cannes… à la télévision !
D’où viennent tous vos autres acteurs, cette grande famille exubérante qui encercle Aniello, sa femme Maria, notamment ?
Loredana Semioli vient de la télévision napolitaine où elle est très connue pour ses sketches comiques, d’autres du cabaret, du théâtre et certains, comme l’actrice qui joue la mère de Luciano, ont débuté dans la troupe d’Eduardo De Filippo. Ce qui m’importait c’est que les personnages secondaires soient très colorés, qu’ils apparaissent d’une grande vivacité, un peu BD, un peu Pixar ! Mais que jamais, absolument jamais, ils ne soient méprisés, ridiculisés, caricaturaux.
Vous avez réfuté la référence volontaire à Fellini, mais la belle musique d’Alexandre Desplat n’évoque-t-elle pas immanquablement celle de Nino Rota ?
Là, oui, ce n’est pas l’effet du hasard, et Nino Rota a été notre guide. C’était assez risqué, qui dit parfum, évocation, ne dit pas imitation. Mais c’est vrai qu’Alexandre Desplat a évoqué comme référence pour le thème principal de Reality, la partition du Casanova de Fellini. Il a, je crois, parfaitement réussi. Sa musique discrète, émouvante, devient comme une voix intérieure qui vous accompagne en sourdine.