L’écriture du scénario

À l’époque, je vivais avec Amy Belk, ma co-scénariste, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. J’avais envie de me remettre à travailler sur un scénario, et très vite Amy et moi avons décidé de faire quelque chose ensemble.

C’est un script que j’avais commencé en 2007, à propos d’une étudiante étrangère travaillant à Ocean City, dans le Maryland, qui a été le germe de ce scénario. Au cours des étés que j’avais passés dans cette station balnéaire, j’avais rencontré un grand nombre d’étudiants européens, britanniques et latino-américains venus là pour se faire une première idée des États-Unis. Je trouvais que c’était un endroit singulier. Ce fut le point de départ.

Après avoir dépoussiéré le texte, Amy et moi avons commencé à réfléchir à ce qui pourrait arriver à l’héroïne si elle quittait cette ville pour filer à Baltimore. En 2011, au moment de la sortie de Putty Hill, nous avions un script provisoire et cherchions activement un financement.

C’était la première fois que j’écrivais vraiment un scénario en collaboration, et Amy, qui venait de la littérature, n’en avait jamais écrit. C’était très amusant de jouer avec des formes traditionnelles ; pour moi la construction en trois actes était un défi. C’est mon troisième scénario, mais sur bien des plans c’est le plus rigoureux et le plus traditionnel. Il m’a fourni l’occasion d’exercer mes muscles de conteur d’histoires – de même que pour Amy. Nous sommes arrivés jusque-là par des chemins différents, mais nous voulions tous deux raconter une histoire intéressante et aboutie.

Nous avons d’abord montré le script à des amis, à des producteurs, à des gens de l’IFP (Independent Filmmaker Project) et, de façon informelle, aux labos pour recueillir des avis et des conseils. On s’était efforcé de bâtir un scénario très précis ; bien entendu, au cours du tournage, j’ai pu éliminer des choses. Il me semble que plus j’avance, plus j’ai envie de me situer quelque part entre les deux. C’est difficile de financer et de mener à bien un film à partir d’un traitement, par exemple Putty Hill.

Il faut présenter un scénario pour trouver des acteurs et un financement, c’est en tout cas ce que je dois faire à ce stade de ma carrière. Il y a donc des raisons pratiques. Mais pendant le tournage, ces conditions pratiques peuvent devenir gênantes, surtout quand on est vraiment décidé à tourner un certain nombre de pages par jour. Si on a du mal à arriver en « B », on n’arrivera jamais en « C ». C’est un peu restrictif ; Putty Hill était beaucoup plus ouvert.

Le sujet

Mon propos était de raconter honnêtement l’histoire d’un divorce et c’était pareil pour Amy. Nous étions passés par là l’un et l’autre, deux fois en ce qui me concerne, si on tient compte de la séparation de mes parents, l’été où j’étais rentré de ma première année de faculté.

Nous voulions faire partager notre expérience et ce qu’elle nous avait appris de la complexité et de la vitalité qu’il y a même dans un divorce ; que c’est autant un commencement qu’une fin pour les deux couples concernés et pour leurs proches.

C’était une affaire personnelle. Il me semble qu’il y a beaucoup de choses que je n’avais jamais pu dire à mon ex ou à mes parents. C’était pareil pour Amy. Nous avions envie de transmettre à un niveau personnel quelque chose de ce que nous ressentions à l’époque et aussi manifester un peu de sympathie, même tardive, à nos ex, à nos parents, aux gens avec qui nous n’avions pas été capables de nous réconcilier totalement, mais que nous évoquons et à qui nous rendons hommage à travers cette histoire, ce film.

Je n’avais pas tout dit de ce que j’avais éprouvé quand mes parents s’étaient séparés, mais façonner le personnage d’Abby m’a permis de mieux expliciter et de mieux rendre ce que j’avais ressenti. Écrire pour Bill et Kim a été intéressant et je trouve que c’était important qu’Amy soit une femme et que nous ayons eu la possibilité de nous renvoyer la balle. Nous avions pour objectif de poser un regard vraiment pondéré sur cette famille, afin de permettre à tous ses membres de faire entendre leur voix.

 

La musique

Je ne suis pas musicien, mais il me semble avoir cette difficulté à communiquer dans la vie. Quelquefois, on communique plus facilement à travers son travail, son activité professionnelle, que par sa vie quotidienne. Nous avons écrit le script avec des chansons qui ponctuent le film çà et là. Nous les connaissions parce qu’elles avaient été enregistrées et éditées par Ned. Elles existaient donc déjà et c’était épatant. Nous avons trouvé une place appropriée pour "American Child" et "Days Like This" nous a fourni une conclusion parfaite pour Kim et pour le film.

Pour d’autres chansons, le choix a été le fruit d’une collaboration. Nous avons laissé Ned choisir celle qu’il interprète avant de casser sa guitare et, dans cette chanson : il a mis en musique des paroles tirées d’un recueil de poèmes écrits par mon père dans les années 1970. C’était super. Nous pouvions donc leur dire : " Nous adorons votre musique. Nous avons de l’estime pour votre savoir-faire. Nous avons écouté quelques enregistrements de ces chansons et trouvé qu’elles collaient bien avec l’univers du film. Accepteriez-vous de transposer ces chansons qui vous concernent personnellement pour les intégrer au film et de permettre à ces personnages de les chanter ? Aimeriez-vous les chanter vous-même en même temps que vous interpréterez un rôle dans cet univers fictif ? "

C’est une bonne façon de mêler le documentaire et la fiction, un peu comme nous l’avons fait dans les interviews qui ponctuent Putty Hill. Les interprétations de ces chansons sont parmi les meilleures qui existent et je pense par conséquent que nous avons trouvé un moyen de mettre en valeur le talent de Kim et de Ned comme compositeurs. Cela les nourrit aussi bien eux que nous.

J’ai appliqué la règle consistant à employer uniquement de la musique d’écran, qui prend sa source dans l’action du film, sauf pour la séquence d’ouverture. À un certain niveau, ce film peut être considéré comme un exercice de partition naturelle. La musique est très présente dans ce film ; plusieurs personnages sont des musiciens et ils interprètent des chansons originales. Leur univers est plein de musique, voilà tout. J’ai pris beaucoup de plaisir à rechercher l’origine de la musique qui accompagne chaque scène.

Par exemple, Dustin Wong – un musicien de Baltimore – a composé la chanson de la séquence qui se déroule dans le sous-sol, quand Abby rentre chez elle. Pour cette scène, je voulais que la musique ait l’air de faire partie de la bande son jusqu’à ce qu’Abby diminue le volume sonore en entrant.

Une autre chose que je voulais faire dès le début et qui a été préservée au montage c’était de ne pas couper les chansons. Nous les avions choisies avec soin et en avions même inséré un certain nombre dans le scénario. Par conséquent, je tenais à leur donner la place qui leur revenait. Nous avons beaucoup discuté pour savoir s’il fallait enchaîner sur autre chose ou en tronquer certaines qui étaient un peu longuettes, mais je voyais dans ces chansons un équivalent des interviews dans Putty Hill, en ce sens qu’elles cassent le récit et nous permettent de voir les personnages de l’intérieur. Nous apprenons à les connaître de leur propre bouche. Dans un sens, c’est une sorte de discours direct.

Le casting

Il a été le résultat d’un heureux hasard. Amy avait rencontré Kim Taylor dans une autre vie (croyez-le ou non, elles étaient toutes deux étudiantes au Florida Bible College). Elle m’avait fait écouter sa musique et on a commencé à sélectionner sur Internet des vidéos de ses prestations. C’est là que nous avons inclus quelques-unes de ses chansons dans le script. J’avais connu Ned quand il enseignait à Baltimore. Nous nous sommes retrouvés tous les quatre à Charlottesville, en Virginie, où Ned vit aujourd’hui, pour parler, écouter de la musique et lancer des idées. Cette première réunion coïncidait avec la présence de Kim dans cette ville, à l’occasion d’une tournée et, le soir, nous sommes tous allés l’écouter. Une fois qu’il a été évident que le courant passait entre Ned et Kim et qu’ils étaient en phase avec les rôles, on a eu des bases sur quoi construire.

J’avais fait la connaissance de Deragh et Hannah quand elles étaient venues de Toronto pour voir Putty Hill la première semaine de son passage à New York. On avait commencé à parler et j’étais resté en correspondance avec elles. J’avais découvert que, de même qu’Abby dans le film, Hannah suivait des cours d’art dramatique à la New York University. Je l’avais trouvée formidable et après une audition, je l’ai engagée. Deragh me confia ensuite qu’elle avait très envie de jouer Taryn et je lui ai donné le rôle peu après. J’ai appris par la suite qu’elles se connaissaient depuis qu’elles avaient trois jours. Leur audition m’avait fait une grosse impression et l’idée que l’amitié profonde qui les liait dans la vie pourrait transparaître dans le film me plaisait beaucoup.

C’est la raison pour laquelle j’aime travailler avec des acteurs novices : il me semble qu’il est plus facile de transposer leur vraie vie sur l’écran. (...) Taryn est originaire de Toronto, mais sa mère est de Belfast. L’accent lui était donc familier mais elle a également travaillé avec un coach de sa propre initiative. C’est une chose assez rare, c’était bien. Ensuite des amis de Baltimore ont complété la distribution.

 

Baltimore

On me pose très souvent des questions sur mes liens avec Baltimore et généralement je réponds en énumérant les choses qui m’intéressent dans cette ville : les bruits de l’été, la qualité de la lumière, la ligne Mason-Dixon et ses retombées culturelles, les traditions maritimes, l’industrie somnolente.

Mais à dire vrai, ce qui m’inspire le plus c’est son insondable mystère. Baltimore, et plus généralement l’état du Maryland, est plein de mystères. Je pourrais y passer ma vie entière et faire cent films sans jamais les résoudre. C’est ce qui la rend si fertile, me semble-t-il.

Après Putty Hill

J’ai appris d’abord et avant tout à faire confiance aux acteurs. Je consacre beaucoup de temps à essayer de connaître les gens avec qui je travaille, avant de démarrer la production. Pour Putty Hill, j’avais été stupéfait de constater que les acteurs étaient prêts à prendre des risques incroyables et qu’ils avaient une grande intelligence de leur personnage. La collaboration qui s’était établie pendant le tournage de Putty Hill a été si fructueuse que j’ai pu faire confiance aux acteurs d’I Used To Be Darker, dès le début.

J’ai appris également à me fier à mon instinct – couper et continuer quand quelque chose ne fonctionne pas. Là encore, c’est plus difficile quand on a un scénario de cent pages à partir duquel on tourne, mais il y a cependant des façons de se sortir de situations dans lesquelles on s’englue. Sur le plateau, avec la distribution et l’équipe de création, il arrive qu’on obtienne quelque chose de mieux que ce qui avait été écrit au départ. Nous avons dû procéder ainsi en plusieurs occasions – au moins trois fois – pendant le tournage de I Used To Be Darker.

Sur le papier il y avait des scènes écrites par Amy et moi que nous aimions beaucoup mais qui ne fonctionnaient pas pour une raison quelconque ; j’ai donc pris une décision radicale et les ai tout simplement coupées pour essayer de faire quelque chose de complètement différent.

Et aussi s’efforcer de rester attentif au moment présent dans l’espoir de capturer la magie qui naît en dehors du scénario et du plan de travail. Quand il se produit quelque chose, il faut rester ouvert et à l’écoute parce que c’est le genre de chose qui donne vie à un film. Dans Putty Hill, il n’était pas question d’autre chose…