Votre grand-père, grâce à la turquification de son nom en 1914, a échappé au génocide arménien perpétré par les Turcs en 1915. Que connaissiez-vous de son histoire avant votre départ pour la Turquie ?

Sa vie en Turquie était une sorte de grand mystère ! Il a changé d’état civil en 1914 à Keskin. Son nom, Zeitounjian qui signifie "Le fils du marchand d’olives" en arménien, est devenu Zeitinjioglu (en France, le nom a été francisé en Zeitindjioglou). Je ne sais pas si ce changement était volontaire ou non ! Mais cela lui a permis d’échapper au génocide. Il a débarqué en France en 1920, avec une première vague d’immigration. Ensuite, je connais la vie de mon grand-père ici : il a fait la seconde guerre mondiale, il a été dans un camp de travail allemand dont il s’est enfuit…

A Nice, il s’est marié avec une Italienne dont il a eu trois enfants. Puis il a abandonné son foyer, changé de vie en prenant un nom bien français, fondé une autre famille que je n’ai jamais vue ! En fait, je ne l’ai jamais rencontré… J’ai hérité de son nom transformé, une sorte de cicatrice liée au génocide mais sans recevoir l’héritage culturel arménien.

Le film est une vraie revanche, une manière d’affirmer mon identité, construite autour de ce nom, afin d’exorciser cette sorte de malédiction qui a frappé toute ma famille paternelle (abandon, fratricide, folie…).

Comment avez-vous décidé votre voyage en Turquie ?

En fait, j’avais quasiment refoulé mes origines arméniennes et je connaissais très peu de choses sur le génocide, resté tabou dans la plupart des familles, depuis plusieurs générations. Quand j’ai épousé Anna, c’est elle qui s’est intéressée à mon nom. Elle m’a fait découvrir ce qu’était les Arméniens, une civilisation très ancienne, noble.

C’est le premier pays qui, en 301, a pris la religion chrétienne comme religion officielle. Il y avait des églises magnifiques partout en Anatolie. C’est un peuple avec un passé culturel intense, fort, riche… avec leur propre alphabet. Elle m’a fait prendre conscience que mes origines arméniennes étaient quelque chose de beau. J’ai aussi découvert le film de Laurence Jourdan Le génocide arménien, un documentaire très classique, historique.

Ayant moi-même travaillé sur pas mal de documentaires, j’avais l’envie de faire un film plus actuel, d’une manière moderne, dynamique et vivante pour le mettre à la portée d’un public large. Et venant de Pologne, Anna connaissait la question de génocide puisque dans son pays, Auschwitz est un musée à la commémoration des morts pour que cela ne se reproduise pas. Donc, c’est elle qui a pensé que l’on devrait aller là-bas, pour découvrir mes origines. On est réellement partis avec cette ambition d’en apprendre plus, en essayant de retrouver les traces de mon grand-père.

Vous alliez pour la première fois en Turquie. Quelles ont été vos impressions sur place ?

Ce fut une expérience douloureuse, d’autant plus que la situation était dangereuse car nous passions sous le coup de l’Article 301 qui interdit de critiquer Atatürk et la République, de parler du génocide, même de prononcer ce mot. Pour moi, c’était partir dans un pays ultranationaliste mais j’en sors grandi sur mon histoire personnelle. Il m’a délivré d’un certain poids. Le film a du sens, c’est une vraie démarche démocratique, puisqu’il peut aider la conscience citoyenne.

Les Turcs que vous rencontrez, ne connaissent pas l’existence du génocide. Pour eux, il s’agit d’un mensonge. Comment la Turquie a-t-elle pu effacer de son Histoire la mort de 1,5 million d’Arméniens sur 2 millions ?

Nous avons découvert que tout était effacé d’une manière magistrale. C’était impossible de trouver des traces administratives du changement de nom de mon grand-père… C’est ce qu’on appelle le négationnisme institutionnalisé, le plus bel exemple dans l’Histoire. Il est mis en place pour justifier le génocide. Contrairement à l’Allemagne nazie qui a perdu la guerre et qui n’a pas pu se débarrasser des traces ; la Turquie, dans les années 20 et sous la présidence d’Atatürk, a réécrit son Histoire en présentant certains bourreaux turcs comme des héros sauveurs de la nation alors que les Arméniens étaient considérés comme des rebelles à la solde des Russes qui voulaient déstabiliser l’Etat !

Pourtant, les évènements de 1915 avaient été jugés comme un massacre ! Dans toutes les villes de l’est de l’Anatolie, dans les musées archéologiques, il n’y a aucune trace des Arméniens qui vivaient là depuis 3 000 ans. On accuse même les Arméniens de génocide sur le peuple turc. C’est aberrant, inadmissible. C’est le pire des négationnismes ! Comment peut-on accepter cela ? Le peuple turc ne connaît pas sa propre histoire…

Anna, vous êtes d’origine polonaise, pays qui a aussi connu un génocide. Quel est votre ressenti par rapport à ce que vous avez découvert ? Connaissiez-vous ces évènements avant votre rencontre avec Mathieu ?

Je n’étais pas au courant du génocide arménien avant de rencontrer Mathieu. En Pologne, on reste enfermé sur la « martyrologie » de notre pays. Mais quand il m’en a parlé, j’ai commencé à me documenter, à lire… Ce qui m’a choqué le plus en Turquie, c’était l’effa cement total des références à l’arménité, sur tous les sites que nous avons visité. Je pense à Ani, aux nombreuses églises (souvent transformées en mosquées), konaks, citadelles, châteaux… Sur les panneaux d’information, il n’y avait aucune indication aux origines arméniennes de ces sites.

En 1987, plusieurs pays reconnaissent le génocide… pas la Turquie ! La situation changera-t-elle un jour, presqu’un siècle après les évènements ?

Vingt-deux pays, dont la France, la Pologne, certains en Amérique du Sud ont reconnu le génocide arménien. Les Etats-Unis ne l’ont jamais fait puisque cela leur sert toujours de monnaie d’échange quand ils ont besoin de négocier avec l’état turc. Il ne s’agit pas de reconnaissance mais de faire voter une loi contre le négationnisme concernant le génocide arménien et rwandais.

Mathieu, vous êtes aussi l’auteur de la partie animation du film, qui apparaît sous la forme d’un conte. Pourquoi cette direction artistique et le choix de Jean-Claude Dreyfus pour la voix ?

Mes origines arméniennes restaient pour moi comme quelque chose d’irréel, comme un conte pour enfant. Pour aborder le sujet, j’ai commencé par lire beaucoup de contes anciens. Dans la culture arménienne, peuple de marchands voyageurs, le conte revêt une importance culturelle et initiatique particulière. C’est aussi son universalité qui m’a intéressée car elle permet de s’adresser à tous, grands et petits, sur un sujet difficile à aborder…

C’était une façon de rendre honneur à mes origines et à celles de mon grand-père. J’en ai fait une sorte de fable imaginaire, en essayant d’être le plus proche de la vérité. C’était une bonne manière de traiter ce sujet tabou, et, en même temps, de l’alléger. Quant à Jean Claude Dreyfus, c’est un ami avec qui j’ai travaillé sur plusieurs projets et j’aime la texture de sa voix. Elle correspondait totalement à l’identité du conte, un peu ironique.

Comment s’est déroulée la production de votre documentaire ?

Cela a été difficile du début jusqu’à la fin. Aucun des producteurs avec qui j’ai l’habitude de travailler n’a voulu s’engager dans le projet, même s’il le trouvait intéressant ! Certains ont dit que ce n’était pas leur ligne éditoriale ; d’autres, que le sujet n’intéresse personne. L’un m’a dit : "Qui se soucie des Arméniens ?". Hitler a dit la même chose en 1939 !

J’ai, malgré tout, fait le film, en m’endettant, en trouvant des réseaux parallèles de financement, des partenaires comme Hérodiade Films, Kode Agency. J’ai monté un modèle économique totalement indépendant, que je vais certainement reproduire pour le prochain film.

A-t-il été montré dans des festivals ? Quelles ont été les réactions ?

Il a fait treize festivals, dont onze internationaux (Miami, Bruxelles, Toronto, Boston…). Il a reçu deux Mentions d’Honneur à deux festivals différents, à Los Angeles ; un Prix du Jury au festival Réanimania, à Erevan en Arménie. Il a été sélectionné dans des Festivals d’animation, de documentaires, de fiction… ce qui montre la vraie diversité, la richesse et la différence du film.

En France, il était au Festival du Film d’éducation à Evreux, en compétition. Il y a un retour magnifique des Arméniens du monde entier qui disent unanimement que c’est une manière tellement différente de parler de leur drame. C’est un film qui leur fait du bien. Pour moi, c’était important d’avoir cette reconnaissance.

Considérez-vous votre film comme un outil pédagogique qui peut faire évoluer les choses, comme une arme politique pour créer une polémique, ou tout simplement comme un devoir de mémoire ?

C’est un film initiatique, poétique et pédagogique. Il est évident que c’est un film dérangeant qui a la vocation de créer la polémique dans la société civile. C’est bien sûr aussi un film sur le devoir de mémoire. Je voulais faire un documentaire qui concerne tout le monde. Le but, puisqu’il essaie de parler au cœur et à l’esprit en même temps, était que chaque spectateur se sente Arménien le temps de la projection.

Quel regard ont aujourd’hui les Arméniens par rapport à cet événement ?

Ils sont tous dans la volonté de la reconnaissance, même s’ils portent en eux une colère et une tristesse, la peine de ne pas pouvoir enterrer leurs morts dignement. C’est un sujet très douloureux pour les Arméniens qui souhaiteraient qu’on les identifie autrement que par ce génocide. Le fait que la Tur quie le reconnaisse permettrait de les libérer. Ils sont dans une attente et une douleur permanente.

Quel a été votre parcours avant ce documentaire et quels sont vos projets ?

En tant que réalisateur, j’ai fait beaucoup de courts et de moyens-métrages très engagés, sur le trafic d’organes ; la misère quotidienne ; la réification, mon thème de prédilection… J’ai monté des documentaires pour ARTE, Canal+. J’ai réalisé des publicités, été directeur artistique… Je fais aussi de la peinture, ce qui m’a amené à l’image animée. Le Fils du marchand d’olives est l’aboutissement d’une démarche artistique totale et sans concession, où se mêlent sens et images. C’est le premier film d’une série de cinq films sur des problématiques universelles, des problèmes de société. Là, je travaille sur la suite…

Pour terminer, je vous laisse commenter la phrase signée Emile-Michel Cioran, qui ouvre votre film : « Une civilisation débute par le mythe et finit par le doute »…

Elle fait notamment référence au but du négationnisme qui est d’instaurer le doute dans l’esprit des gens.

Propos recueillis en Octobre 2011 par Hervé MILLET