Entretien avec Sophie Fillières
Arrête ou je continue s’ouvre sur un plan fixe d’une photo exposée, imposante et monochrome sur laquelle est inscrite sous forme de graffiti ce précepte : Le Christ nous demande d’être parfaits.
Sophie Fillières : C’est une injonction religieuse que j’ai entendue je ne sais plus où et qui m’a tapé dans l’oreille. J’aimais bien l’idée de l’interpellation, que quelque chose leur soit “demandé“. De fait Pomme et Pierre se demandent, l’un à l’autre, quelque chose dont ils ne connaissent pas bien la teneur. Non pas d’être parfaits, ça c’est sûr, mais ils n’osent ni l’un ni l’autre formuler cette exigence qu’ils ont encore pour leur histoire. Cette injonction désarçonne ; elle désarme et pointe d’une certaine manière leur vulnérabilité.
En écrivant le personnage de Pomme, aviez-vous à l’esprit Claire et Fontaine Leglou, les héroïnes de Aïe et de Gentille également interprétées par Emmanuelle Devos ?
Absolument, mais pas seulement. Très naturellement, mes personnages principaux s’accumulent quand j’écris, sans que j’y réfléchisse. Je ne les invoque pas mais elles sont là dans les interstices et les strates qui composent un personnage. Il y a peut-être comme une lignée...
On pourrait presque imaginer retrouver Fontaine ayant vécu 150 ans de vie conjugale avant de devenir Pomme dans Arrête ou je continue ... et de mettre fin à cette quasi asphyxie...
Pourtant Pomme est venue comme si je m’attelais pour la première fois à un personnage de femme. Elle est femme, épouse, mère, je n’avais jamais réuni ça auparavant.
Vous pensiez à Emmanuelle Devos dès l’écriture ?
Même si en écrivant je cherchais vaguement qui d’autre pouvait interpréter Pomme, Emmanuelle s’imposait à chaque fois comme une évidence. J’avais très envie de retravailler avec elle. Elle a quelque chose d’éminemment vivant, une solidité qu’elle tient de la force de son jeu, elle se love dans les personnages, ne les débordant jamais malgré sa forte personnalité.
Je trouve qu'elle attrape toutes les nuances et les facettes d'un personnage au gré du texte mais qu'elle tient compte aussi d'un dessin plus grand qui implique une attitude générale, une façon d'être là, de se poser. Ça a aussi été une aventure physique, concrète, matérielle et bien que son personnage soit vacillant et versatile, Emmanuelle a cette facilité de jouer avec son corps. Elle a cet ancrage dans le réel dont j’avais besoin pour le film. Elle peut plier, mais pas rompre... elle a cette souplesse.
Sauf que précisément, Pomme est en train de rompre avec Pierre, son compagnon...
Disons qu’elle ne peut pas se rompre. Est-elle vraiment en train de rompre ? Je dirai plus qu’elle s’extrait, elle s’extirpe.
Dans mes films précédents les personnages féminins se démenaient dans une espèce d’attente, certes chaque fois un peu plus circonscrite, mais par exemple, l’héroïne d’ Un chat un chat , jouée par Chiara Mastroianni, était encore dans une grande interrogation par rapport à elle-même, alors que Pomme agit, c’est l’immense différence.
Si Pomme est enfermée au sein du couple, elle n’est pas névrosée, elle n’est pas fragile psychologiq uement. Elle a été attaquée physiquement, se retrouve en arrêt maladie après une opération d’une tumeur bénigne au cerveau, mais elle est saine, équilibrée, juste saisie d’épouvante devant ce que les choses sont devenues entre elle et Pierre. Il y a une sorte de hantise mortifère à s’accrocher l’un à l’autre au-dessus d’un vide creusé par leur conjugalité.
Le personnage masculin prend beaucoup plus de place que dans vos films précédents...
C’est vrai que dans mes films précédents, il s’agissait davantage de portraits de femmes. Avec ce film je voulais parler du couple, mettre en scène la violence, plus ou moins sourde de la conjugalité, les malentendus raides et rageants, la jalousie possiblement fantasmée, comme point de faillite. La perte de confiance en l’autre mais en soi aussi, quand cette bataille pour l’énergie nécessaire devient trop dure, quand la vitalité s’étiole et qu’on ne veut, ni peut le montrer. Dès le début de l’écriture, le personnage masculin avait un rôle très important, mais plus difficile à cerner.
Quand Mathieu Amalric a accepté de faire le film, j’ai tout de suite senti que son mystère - au sens ou il est indéchiffrable - allait rejoindre Pierre, et ça c’était capital pour moi.
Sachant que c’était Mathieu, j’ai retravaillé le rôle, portée par son opacité, son charme et son pouvoir de séduction. Mathieu apporte c e grain, ce point de folie qui à mes yeux emporte la rudesse et l’aspérité du rôle de Pierre. La puissance de Mathieu comme comédien m’a scotchée dès la première lecture, il incarne cette inquiétante étrangeté dont j’avais besoin pour Pierre, il sait quoi faire des mots mais aussi des silences qui en disent long, il habite à chaque instant le personnage, un regard suffit parfois et sa masculinité affleure sans cesse. Il a su rendre Pierre insaisissable, indiscernable tout en jouant de façon souterraine l’amour qu’un jour il a porté à Pomme. Et qu’il lui porte peut être encore. Mathieu a saisi avec justesse et force cette ambivalence.
Dans Gentille, Fontaine Leglou n’arrivait pas à dire oui à l’homme qui la demandait en mariage. Dans ce nouveau film, en pleine randonnée dans la forêt, en pleine habitude conjugale, votre héroïne dit non ! Il ne s’agit plus de dire oui...
Non il ne s’agit plus de dire oui ! Leur couple a cessé de s’inventer : ils ont été. C’est vraiment important qu’on comprenne qu’ils se sont aimés, ne se sont pas trompés l’un sur l’autre, ni l’un l’autre d’ailleurs. Le film questionne et met en scène ce qu’est devenu leur amour. Elle et lui ont perdu tout ce qui les avait réunis il y a longtemps, même s’il reste quelques élans, cela bute, comme sur des murs. Rester seule dans la forêt, n’être plus avec lui, sous son regard, la rend à elle-même.
S’ouvre à elle un espace plus grand et mystérieux, un territoire sans porte, fait de profondeurs et de hauteurs, qui exige d’autres contraintes qui ne concernent plus qu’elle. Il lui faut agir pour elle-même hors du confinement conjugal, hors de sa relation avec son fils, où, là aussi, elle bute tout le temps.
C’est un décor. Dans lequel elle décide de basculer, presque de disparaître,elle est dans le décor... Et là se joue quelque chose d’oublié, qu’elle avait perdu. Elle doit avoir un rapport premier aux choses : le froid, la faim, la fatigue. Néanmoins je ne voulais pas insister sur la déchéance physique du personnage, ce n’est pas le sujet. Car si la forêt est un lieu où elle doit survivre, c’est essentiellement à Pierre qu’elle survit, pas à la vie sauvage en pleine nature.
Je souhaitais que Pomme se retrouve dans un espace où elle n’ait pas d’ interlocuteur. En pleine nature, elle ne peut pas beaucoup parler. Ça m’intéressait d’observer ce qui se passe quand il n’y a personne à qui s’adresser.
J’avais aussi très envie de travailler au découpage de cet espace à ciel ouvert avec des promontoires, des lieux de repos, des obstacles ou pas, avec ou sans vue, et d’y inventer des cadres. Avec Emmanuelle Collinot, ma chef-opératrice, on a aimé trancher dans l’image, jouer avec le relief.
Pomme s’éloigne du cercle conjugal où elle n’arrive plus à se raconter d’histoires, elle s’installe dans la forêt : l’espace du conte. Lorsqu’elle quitte les bois, on comprend que son retour en société correspond au fait qu’elle ait quelque chose à raconter : elle a sauvé un chamois !
Elle a agi, elle l’a vraiment fait ! Il n’y a plus rien à faire pour que l’histoire de leur couple se raconte, plus rien à dire... Elle va tenter une première fois un retour, où elle se retrouve dans une chambre d’hôte, à l’orée des bois, où séjourne un groupe de musiciens. Autour de la table du restaurant, tous se présentent les uns aux autres en s’identifiant à leur instrument : violon, piano... une sorte de micro société dans laquelle elle prend place en faisant l’effort de mentir et de décliner une fausse identité, Pomme, Piano, tout en se rendant compte qu’elle n’est absolument pas prête à y revenir.
Et c’est à ce moment qu’elle repart en forêt, et en musique. Elle fera la rencontre de ce chamois bouleversant, avec lequel elle a véritablement un échange...
En aidant le chamois à sortir de l’espèce d’excavation, qui est à la fois un refuge et une tombe, dans laquelle il l ’a rejointe, elle le sauve d’un danger où elle est également, comprenant ainsi qu’il ne faudrait pas qu’elle reste trop longtemps recluse. Aider le chamois provoque un déclic et la volonté de sortir elle-même du trou sans savoir ce qui l’attend.
Son séjour prolongé dans la forêt l’a fait se dessiner à nouveau, elle a repris forme, à l’abri de tous les regards, même du sien. Quand elle se met du noir d e s uie sur les joues, sans ignorer que personne ne peut la voir, ni un miroir la réfléchir, elle est elle-même, sachant très bien ce qu’elle fait, grâce à une solitude chèrement gagnée, comme si peut-être, elle se déclarait.
Pour la musique, je n’y ai pas pensé au moment de l’écriture. Je ne me sens pas capable d’y penser trop en amont mais je savais qu’il y en aurait. La rencontre avec Christophe s’est f aite au montage, quand la musique pouvait commencer à influer sur des durées de plans, sur une scansion du film, même si le rythme interne était trouvé. Je voulais une musique qui “chante“ sans que cela nécessite forcément des paroles. Qu’il y ait quelque chose d’un peu amer dans cette musique, mais aussi qu’elle vienne de loin, qu’elle vienne de quand Pomme et Pierre s’aimaient avant que tout, peu à peu, ne fuie, ne parte, ne s’évapore.
Elle revient à la ville et vers Pierre, déterminée mais incertaine...
Oui, elle va naviguer à vue... La dernière scène est d’ailleurs en plan séquence, ça se joue en direct au fil des mots et des sentiments qui affleurent chez elle, et chez lui qui en somme, n’a pas changé. Elle, si.
Quand elle se sépare de Pierre, elle nous apparaît vraiment. Quand on est avec elle dan s la forêt on ne pense plus à lui. Lorsque Pomme ferme la porte de leur appartement, on a envie de sortir avec elle, laissant à Pierre tout seul, le dernier plan. C’est lui qui incarne vraiment la solitude. Mais pour l’un comme l’autre, il y aura un après.