Comment vous est venue l’idée et le désir de réaliser un premier film comme celui-là ?
Ces dernières années, je me suis beaucoup intéressé à la façon dont on aborde ces criminels et la notion même de criminel dans le débat public. Dans notre société, et à juste titre, il n’est certainement pas de crime plus fortement et unanimement condamné que les sévices sexuels infligés aux enfants.
Le paradoxe, c’est que face à ce genre de crimes, certaines personnes qui pourtant se sentent fortement liés aux notions de justice et de légalité en reviendraient volontiers à un droit moyenâgeux et auraient tôt fait d’envoyer l’accusé au gibet. Moi-même, je ne suis pas à l’abri de ça lorsque j’entends ou lis des choses qui dépassent mon entendement et mon imagination dans les journaux à scandales, auxquels on a pratiquement laissé l’exclusivité du traitement de ce sujet.
Ce constat m’a effrayé et j’ai voulu tenter de trouver des réponses, et chercher à approcher ce sujet de manière franche, ce que permet précisément la fiction cinématographique. Pour se faire, j’ai très consciemment refusé de m’inspirer d’affaires survenues en Autriche ou à l’étranger et créé des personnages qui n’avaient rien à voir avec des faits relatés dans les médias.
Il n’y a pas non plus dans cette histoire d’éléments autobiographiques. Ni moi ni mes proches n’avons jamais été, de près ou de loin, confrontés à la pédophilie. Après avoir écrit le scénario, j’ai demandé au Dr. Heidi Kastner, une psychologue experte auprès des tribunaux dont la compétence est internationalement reconnue, d’analyser le personnage et son comportement.
Avec une thématique comme celle-là, il aurait été stupide et dangereux de se fier uniquement à une imagination débridée … Dans ce travail, il s’agissait de raconter les cinq derniers mois de la vie commune forcée d’un garçon de dix ans avec un homme de 35 ans, et pour moi l’essentiel, c’était de voir comment on pouvait raconter une histoire comme celle-là.
Je voulais partir de l’univers du criminel, cet univers idyllique artificiel qu’il se crée, et construire le récit de son point de vue. Je trouvais donc très important de n’introduire aucune instance extérieure de jugement, aucune morale, de ne pas laisser mes propres conceptions éthiques déteindre sur l’histoire. On ne voit donc que l’homme, le petit garçon et leurs interactions. Je voulais créer une situation à laquelle on est forcé de s’exposer, comme à un danger. Où chacun doit examiner précisément ces sentiments. Je crois que cela peut aider une société, nous tous, à aller plus loin, à avancer. On mesure le degré de développement d’une société à la façon dont elle est capable de se confronter à ses criminels.
Dans les médias, les auteurs de ces crimes sont souvent présentés comme des monstres …
Les journaux à scandales aiment bien employer des formules-choc comme “le monstre de …”, etc … Mais les monstres ne sont pas des êtres humains : un monstre est un être fabuleux, un personnage de conte de fées. En procédant ainsi, on dénie au criminel sa qualité d’être humain. Nous accordons visiblement une extrême importance à la distance que nous devons mettre entre nous et les criminels. Et peu importent les moyens qui permettent de la créer. Car la seule chose qui compte, c’est que cette distance entre nous et les personnes qui ont commis de tels actes soit la plus grande possible. On n’a pas envie de devoir regarder un type pareil, et encore moins de se trouver rapproché de lui par une possible identification.
La plupart du temps, nous cherchons des caractéristiques intérieures et extérieures qui nous permettent de définir ces gens. Non pas pour nous obliger à les comprendre et à les reconnaître, mais pour les éloigner de nous. On en revient toujours à des formules, on cherche obstinément une “délivrance” à travers des explications psychologiques. C’est justement ce mécanisme que j’ai tenté de neutraliser dans Michael. Le point essentiel pour moi, c’était celui- ci : je ne peux établir un rapport avec un comportement criminel, quel qu’il soit, que si je reconnais son existence. Cela ne signifie ni pardonner, car seules les victimes sont fondées à le faire, ni condamner, ce qui est l’affaire de la justice.
Finalement, le plus effrayant, c’est aussi la part de normalité dans la vie de ce criminel-là …
Comment ça se passe lorsqu’on vit ensemble dans de telles conditions ? Pour chacun d’eux ? Comment ça se passe lorsqu’au bout d’un certain temps les premières résistances de la victime sont dépassées, que commence pour elle la phase de résignation, et qu’une sorte de routine s’installe malgré tout ? Selon nos critères habituels, il existe une relation entre deux personnes qui vivent ensemble. Mais quelle est ici la nature cette relation ? C’est ce que je voulais raconter et questionner.
En abordant aussi une forme de sexualité, parce qu’elle est un des éléments de cette vie commune, bien entendu totalement contrôlée par le criminel. Je crois effectivement que c’est aussi cela qui fait peur dans ce film : un homme cherchant la normalité dans le cadre d’un crime extrême et qui vit pourtant comme beaucoup d’entre nous… Car le criminel ne tente pas autre chose que de vivre de manière très conventionnelle. Il essaie d’être comme les autres. Il tient beaucoup à observer les rites de la normalité, parce que le normal masque le crime.
Si je m’intéresse à ces mondes “idéaux” que certains se créent en les prétendant “naturels” et “normaux”, c’est parce que pour moi ils remettent en cause la normalité et le quotidien dans lesquels je vis. Savoir que dans une situation extrême on cherche la normalité, qu’on en a besoin afin de rendre vivable pour soi-même cette situation et la pérenniser, voilà qui éclaire d’un autre jour le quotidien et sa normalité. Qu’est-ce que cela signifie pour ma propre normalité – qu’est-ce qui en elle relève de la simple autoprotection ou du besoin de se raccrocher à une sécurité ?
Ce qui rend le film intéressant et aussi effrayant, c’est que non seulement le criminel cherche la normalité, mais qu’en plus la normalité ne le trouve pas du tout anormal. Il est très efficace en tant qu’employé dans une compagnie d’assurances, il obtient même de l’avancement, il est apprécié au point d’être invité à un séjour au ski, etc …
Même si l’anormalité devait être le contraire de la normalité, je ne crois pas qu’elle s’étende à tous les domaines de la vie. L’anormal n’est qu’une facette. Dans Michael, l’anormalité du criminel, la pédophilie, l’a amené à enlever cet enfant. Mais cela ne le distingue en rien, cela ne permet pas de prendre immédiatement ses distances vis-à-vis de lui. Et lorsque les voisins accourent, comme souvent en pareil cas, pour dire “Il était pourtant si gentil”, ils tentent seulement, tant bien que mal, de compenser ce qui dysfonctionne par ce qui fonctionne. Il y a toujours cette incompréhension : comment quelqu’un qui a pris soin de mes chats peut-il soudain être anormal ? Cela nous paraît invraisemblable parce que cela met en péril notre propre normalité.
Dans Michael, les personnages réagissent avec une certaine froideur, les larmes coulent rarement … Précisément là où les mass-média en rajouteraient dans le registre sensationnel, votre mise en scène fait trois pas en arrière.
L’horrible est déjà suffisamment horrible. Je ne vois pas au nom de quoi j’aurais dû pousser le film encore plus loin dans cette direction en choisissant d’autres procédés narratifs. C’est pourquoi dès le début de l’écriture, j’ai décidé que sur ce thème-là je ne voulais pas faire un film qui prenne la victime comme personnage principal. Cela aurait été de très mauvais goût.
Premièrement parce que j’en sais trop peu sur la question, et deuxièmement j’ai souvent constaté que les “films de victimes” exploitent ces dernières à leur profit. Je ne voulais pas de ça. Je ne pouvais pas aborder cette histoire dans la sentimentalité, dans la surenchère émotionnelle.
Je protège les comédiens qui l’interprètent et j’ai laissé leur propre espace aux personnages, à celui de la victime comme à celui du criminel. Il n’y a pas de gros plans obscènes où des larmes coulent sur les joues. Je trouve que ce serait tout simplement irrespectueux. Mais je ne voulais pas non plus faire l’erreur de croire qu’il y a une seule vision, un seul accès émotionnel – ce n’est jamais le cas.
Vous venez de parler des comédiens : faire jouer un enfant dans un film pareil est une lourde responsabilité …
Le plus important était d’abord une sincérité absolue. Lors de l’un des derniers castings, une mère s’est levée et est partie parce que je ne pouvais pas lui promettre que je pourrais protéger son fils à l’avenir et empêcher que l’enfant qui aura joué ce rôle soit l’objet des moqueries de ses camarades d’école. Je ne le peux pas et ce serait un mensonge de le prétendre.
Nous avons essayé d’accompagner cet enfant par la discussion et l’écoute, pour qu’il puisse aussi exister par lui-même, en tant que personne, dans cette histoire. L’essentiel était donc de trouver des parents qui ne se contentent pas d’autoriser leur enfant à jouer ce rôle, mais qui soient aussi des interlocuteurs intéressés ; de trouver un enfant qui ait suffisamment de talent, et qui ait un ancrage sain et fort dans sa propre personnalité.
Je ne peux pas faire un film sur la maltraitance et maltraiter moi-même mon personnage. Cela concerne essentiellement l’enfant, bien sûr, parce qu’il joue la victime, mais aussi le comédien qui joue le criminel, Michael Fuith. C’était très important que nous nous soyons confrontés de façon très intensive à la question : “nous-mêmes, qui sommes-nous ?” avant de commencer à parler des personnages.
Comment un enfant de dix ans vit-il une histoire comme celle-là ?
J’ai déjà beaucoup travaillé avec des enfants. En particulier, j’ai beaucoup appris sur le tournage du Ruban blanc avec Michael Haneke. Sans toutes ces expériences, je n’aurais pas osé me lancer dans Michael. J’ai appris qu’il faut rencontrer les enfants là où ils sont, c’est-à-dire dans leur être d’enfant. Ça, c’était très important.
Il ne s’agissait pas, surtout dans une thématique comme celle-là, de tirer l’enfant vers le monde des adultes. Nous avons souvent parlé de tout cela très ouvertement avec notre jeune comédien. Je lui ai toujours donné la possibilité de réfléchir lui-même à ce qui pouvait arriver à son personnage. Il était important aussi qu’il participe à l’aménagement de sa pièce dans la cave ; tous les dessins qu’on y voit sont de lui.
Il a imaginé des scénarii de fuite, par exemple qu’il creusait un tunnel, et comment il allait se venger. Il connaissait le scénario et savait comment ça finissait. Et il a décidé pour lui-même comment il allait s’en sortir, en tant que personnage. Et bien qu’il ait toujours été clair de quoi il retournait, nous avons trouvé avec le petit et ses parents un langage approprié pour parler de tout cela.
Il était très important de ne pas le saturer d’informations, mais de faire en sorte qu’il puisse appréhender la situation de façon concrète. Il ne faut pas sous-estimer les enfants. Ils sont beaucoup plus clairvoyants que ce que nous souhaiterions parfois, et aussi pour cette raison, ils doivent être protégés afin d’éliminer toute forme de voyeurisme et d’obscénité.