Était-ce évident pour vous, après Persepolis, de ne pas refaire un film d’animation ?
Oui. Le plus intéressant, dans un projet artistique, c’est de pouvoir relever un défi, faire des choses qu’on n’a pas encore faites, qu’on ne sait pas faire. On a réalisé un film d’animation, on a beaucoup appris, c’était long et pénible même si, bien sûr, on a pris énormément de plaisir. Il était plus excitant d’aborder quelque chose de nouveau.
Vincent et moi fonctionnons comme ça, c’est notre moteur, ce qui nous fait avancer. En même temps, Persepolis était un film d’animation qui avait l’intensité, la profondeur et l’émotion d’un film “normal” et Poulet aux prunes qui est un film avec des acteurs et des images réelles (enfin, en grande partie) a la fantaisie, l’inventivité et la liberté d’un film d’animation…
Poulet aux prunes a été, pour nous, dès le départ, comme une suite logique, cohérente à Persepolis. Déjà, parce que le héros du film, ce musicien brisé d’amour, est le frère de mon grand-père, le communiste révolutionnaire prisonnier politique dont je parlais dans Persepolis - on retrouve d’ailleurs ici les fleurs de jasmin qui flottaient dans Persepolis et le cinéma du décor de Téhéran s’appelle Persepolis… Ensuite, parce qu’on ne peut pas oublier, ni Vincent, ni moi, le milieu d’où l’on vient. On est dessinateurs, il y a donc forcément des choses qu’il nous paraît normal d’utiliser - sans vouloir pour autant en faire une démonstration ou un manifeste. C’est juste un moyen d’expression qui nous est naturel. Enfin, parce qu’on a tous les deux une foi absolue dans le cinéma comme moyen d’explorer l’imaginaire et l’esthétisme. Le réalisme ne nous intéresse pas beaucoup.
Quand on a envie de raconter une histoire, on a tous les deux besoin d’aller au-delà, de dépasser cette réalité-là… Pour nous, le cinéma tient du rêve, du glamour, de la fantaisie. Cela vient des films qu’on a aimés, qui ont nourri notre imaginaire - que ce soit Le Magicien d'Oz, l’expressionnisme allemand, Hitchcock ou Fellini… C’est ce qui nous a fait rêver, c’est ce qui nous a donné envie de faire du cinéma, c’est ce qu’on a envie d’explorer, c’est à cela qu’on veut rendre hommage.
Qu’est-ce qui avait nourri l’écriture de Poulet aux prunes, l’album ?
Le point de départ, c’est l’histoire de cet oncle musicien de ma mère, mort dans des circonstances obscures que personne ne pouvait vraiment m’expliquer. Je suis allée en Allemagne voir le frère de ma mère qui, lui aussi, joue de la musique. Il m’a raconté que cet oncle était un homme remarquable, un des meilleurs joueurs de tar de son époque, et m’a montré des photos de lui. Il était très beau ! Comme je suis très sensible à la beauté, c’est le visage romantique de cet homme qui m’a inspiré et m’a donné envie de raconter cette histoire d’amour brisé. Et puis, il y avait aussi ce besoin de parler de la mort. C’est une idée qui me hante, qui m’obsède, que je ne peux pas accepter…
Je voulais depuis longtemps en faire un livre. Raconter une histoire nihiliste : à la fin, il n’y a rien, il n’y a pas de rédemption, quand c’est fini, c’est fini, tout est foutu ! Comme le dit le poète persan Omar Khayyam que je cite dans le film : « Et, témoin mes deux oreilles, nul n’a jamais pu me dire/ Pourquoi l’on m’a fait venir et l’on me fait m’en aller »… Je suis partie de ces deux envies-là, le reste s’est enchaîné. Il y a des inventions, il y a des souvenirs de famille… Je savais que la femme du musicien était prof et qu’elle était chiante. Ma mère avait une cousine qui buvait, fumait et jouait aux cartes et qui a fait trois crises cardiaques ! Je me suis inspirée d’éléments qui m’étaient familiers, d’histoires que j’avais entendues… De toute façon, toutes les histoires qu’on écrit viennent forcément de quelque part…
Poulet aux prunes n’étant pas, comme Persepolis, le récit de votre vie, son adaptation n’a-t-elle pas été plus simple pour vous ?
Oui. D’abord parce qu’il s’agissait d’un seul livre et pas de quatre ! Et surtout, il n’y avait pas pour moi le même poids affectif. Sur Persepolis, je suis morte cent fois ! J’avais vécu cette histoire, ensuite je l’ai revécue pour écrire les livres puis pour faire le film. Revivre tout ce qui s’était passé était difficile… Sans même parler de voir tous ces gens qui s’étaient mis à dessiner comme moi, et aussi à me dessiner moi. La charge affective était très lourde. Quand je voyais une scène avec ma grand-mère ou avec mon oncle, évidemment j’étais émue aux larmes. Il fallait pourtant que je me retienne sinon ceux qui travaillaient sur le film se seraient mis à marcher sur des oeufs.
C’était tout simplement impensable. En plus, il y avait tout cet aspect politique… Le régime islamique, les accusations, les menaces, les pressions… Enfin, c’était la première fois aussi que je ne travaillais pas seule. Cela avait beau être une expérience formidable, ce n’était pas si évident pour moi qui aime avoir le contrôle absolu sur tout ! Pour Poulet aux prunes, c’était en effet beaucoup plus simple. C’était juste une histoire d’amour, belle et triste. En même temps, quand j’ai écrit et dessiné Poulet aux prunes, j’ai dit que ce musicien blessé était le personnage le plus proche de moi, parce que, comme c’est un homme, je peux me cacher facilement derrière lui.
En quoi, vous est-il le plus proche ?
Tout ce que cette histoire raconte m’est proche… Et notamment cette interrogation sur ce que c’est qu’être un artiste. Un artiste, c’est un être magnifique et aussi un grand égocentrique, un grand narcissique… En être conscient vous fait forcément avancer.
Il y a aussi cette dimension romantique car, contrairement à ce qu’on pourrait croire, je suis très romantique.
Pendant plus de vingt ans, cet homme a joué de la musique pour cette femme perdue en étant persuadé qu’elle pensait à lui. Quand il la rencontre et qu’elle ne le reconnaît pas - en fait, elle fait semblant de ne pas le reconnaître, parce que c’est trop tard pour elle - tout perd son sens, il ne peut plus jouer. Aucun instrument ne pourra lui rendre ce sentiment qui avait été le sien pendant vingt ans…
Le maître de musique lui dit : « Tu souffres, c’est pour ça que tu joues aussi bien. » Est-ce que vous croyez vous aussi à la nécessité de la douleur pour créer ?
Il y a deux choses. D’un côté, c’est sûr qu’il faut être dans un état particulier pour écrire, pour dessiner, pour faire un film, et d’un autre, je ne crois absolument pas qu’il faille travailler dans la douleur… Sur le plateau, je préfère qu’on s’amuse. Je pense que plus on rit, mieux on travaille. La douleur, l’émotion, on ne les obtient pas parce qu’on met les gens dans une situation de souffrance mais au contraire quand on les met en confiance, quand on les prend en considération et quand on développe une complicité avec eux…
Dans le film, le tar de l’album est devenu un violon…
Tout simplement pour que l’anecdote ne prenne pas le pas sur l’essentiel. Le tar est un instrument très particulier, à la forme singulière, au son singulier. On ne voulait pas que son côté exceptionnel attire trop l’attention sur lui.
Ce n’est pas l’instrument lui-même qui est important dans cette histoire, c’est un prétexte pour raconter autre chose. Le violon, très présent dans la musique traditionnelle iranienne, est plus universel, et sa musique plus immédiatement accessible. De toute manière, je n’ai jamais voulu faire dans le folklorique, dans l’orientalisme. Ça ne m’intéresse pas. Je préfère toujours mettre l’accent sur les points communs plutôt que sur les points de divergence…
Vous êtes en revanche restés très fidèles à votre album, à la structure explosée qui mélangeait flash-back, avancées dans le temps, ellipses, mais vous avez décidé de traiter chacun de ces épisodes qui brisaient la continuité du récit de manière esthétiquement différente… Êtes-vous tombés d’accord assez vite, Vincent Paronnaud et vous, sur le style que vous alliez donner à ces “échappées” ?
Il y avait en effet dans le livre une structure à tiroirs, que j’avais voulue ludique, et qu’il était indispensable de retrouver dans le film. Et puis, comme je vous l’ai dit, il y a chez Vincent et moi une foi absolue dans le langage cinématographique et c’était très excitant et amusant pour nous de jouer avec toutes les possibilités, toutes les propositions, tous les styles, de s’amuser avec toutes ces choses qui nous ont fait rêver. On voulait partir sur un film qui, au fur et à mesure qu’il avance, prend de plus en plus de libertés avec le réalisme. On aimait bien cette idée de faire un grand film d’amour, un mélo à la Douglas Sirk mais avec de l’humour.
Le film oscille entre le burlesque et l’émotion, la fantaisie et la gravité et prône le mélange des genres. Justement, vous avez pris l’expression au sens propre et vous avez joué avec le mélange des genres cinématographiques...
On voulait en effet un film qui marie des modes de narration différents, des façons de faire différentes, des esthétiques différentes… On s’est beaucoup amusés à passer de la parodie d’une sitcom à un mélo italien, en passant par un film fantastique ou un clin d’oeil à Méliès. On s’est beaucoup amusés mais… on a réfléchi aussi. Il fallait passer d’une narration à une autre sans qu’on sente le mécanisme. C’est cela qu’on a sans doute le plus travaillé.
Pour qu’un film à tiroirs comme celui-ci fonctionne, il n’y avait pas d’autre solution. On est tombés assez vite d’accord sur le traitement de toutes ces séquences qui allaient donner son style au film. Avec Vincent, on discute beaucoup, on dessine et on essaie ensuite d’arriver au plus proche de ce qu’on a imaginé… Ce qui facilite les choses, c’est que Vincent et moi, on a le même goût esthétique. Mieux : on imagine la même chose. Il n’y a personne d’autre à qui je peux dire « Imagine ça » en étant aussi sûre qu’il voit la même image que moi.
Ce n’est a priori pas évident car vos univers graphiques sont très différents…
En effet. Dans le dessin, j’ai un côté plus sobre et Vincent un côté plus baroque et plus foisonnant - et en même temps nos univers sont très complémentaires. Il y a des choses qui nous sont propres et d’autres qu’on partage, comme le côté ludique, le regard humoristique et sans illusion qu’on porte sur le monde et les gens qui nous entourent.
Devant telle situation ou tel comportement, on réagit très souvent de la même manière : les bras nous en tombent ! On partage tous les deux le même point de vue sur les êtres humains. On est tous les deux fans de Dostoïevski qui est pour nous l’écrivain suprême. Comme lui, on pense que tout le monde est bon et que tout le monde est méchant à la fois ! Raskolnikov, on peut le détester au début mais à la fin on a de la compassion pour lui. Faringuisse, l’épouse de Nasser-Ali, jouée par Maria de Medeiros, est une vilaine femme mais à la fin, on finit par la trouver belle et on l’aime car on la comprend. Tout le monde peut être mauvais mais tout le monde doit avoir la chance de montrer qu’il peut être bon… Et puis, Vincent me fait beaucoup rire. Beaucoup. C’est justement parce qu’on est différents et complémentaires que ça fonctionne aussi bien entre nous. D’ailleurs, au bout du compte, c’est un peu difficile de dire qui fait quoi. Sur le plateau, nous nous étions partagés les tâches : Vincent s’occupait du cadre, de la lumière et des mouvements de caméra, et moi, des acteurs, de leurs costumes, de leur jeu. Mais ce n’était pas aussi vrai que ça puisqu’il avait un avis sur mon travail et moi sur le sien. C’est un véritable travail en commun. Et le plus beau, c’est qu’on arrive toujours à se surprendre l’un l’autre.
En quoi votre complicité a-t-elle évolué depuis Persepolis ?
On a travaillé beaucoup plus calmement et mieux. Il n’y a jamais entre nous de problèmes d’ego ou de rapports de force. On est amis, on n’est plus des jeunes gens, on sait que tout ce qu’on se dit n’est jamais dirigé contre l’autre mais juste pour le bien du film, dans l’intérêt du film. On a des vies artistiques séparées qui nous comblent individuellement. Il y a entre nous une admiration réciproque, aussi lorsqu’on décide de travailler ensemble, on met absolument toutes nos forces en commun.
Vous avez dit que pour vous Mathieu Amalric était le Nasser idéal. Qu’est-ce qui vous fait penser cela ?
Mathieu a la folie qu’il faut, la fantaisie, les yeux, la fièvre et les nerfs qu’il faut… C’était évident que ça devait être lui et personne d’autre. C’est un acteur tellement talentueux. Il peut passer de Desplechin à James Bond… Et jouer du violon aussi ! C’est un homme très ouvert et disponible. Sur 46 jours de tournage, il a dû être là pendant 44 jours, toujours concentré et patient.
Comment est venue l’idée d’Isabella Rossellini ?
C’est une artiste, une femme hors du commun. Quand je l’ai appelée, elle nous a dit oui tout de suite, sans même lire le scénario. C’est celle qui nous impressionnait le plus et c’est avec elle que nous avons dû commencer le tournage ! Isabella Rossellini, vous imaginez ! Cela fait longtemps qu’on la voit faire des trucs incroyables… Blue Velvet quand même ! Et puis, soudain, vous l’avez en face de vous, elle est vraiment gentille, elle rigole avec vous. En plus, elle est touchante : elle avait peur de jouer en français, et face à Mathieu parce qu’elle venait de voir un film de lui et qu’il lui faisait peur …
Et pourquoi Jamel Debbouze ? Chiara Mastroianni ? Edouard Baer?
Jamel est quelqu’un qui a une verve et une intelligence extraordinaires. Cela faisait pas mal de temps que j’avais envie de travailler avec lui. Je voulais qu’il joue plusieurs personnages ou plutôt le même personnage qui, comme dans les contes, revient sous plusieurs formes. Une sorte de génie… Il apparaît une première fois en commerçant sympathique et roublard pour dire à Nasser-Ali de profiter des plaisirs de la vie. Puis, il revient sous une autre apparence pour lui reprocher d’avoir renoncé à la vie, et il n’y a rien de pire que de renoncer à la vie…
Chiara, je l’aime beaucoup. On avait déjà travaillé ensemble sur Persepolis. Elle a un potentiel de femme fatale un rien sarcastique, ça m’amusait de jouer avec ça. Chiara a une grosse voix, elle rigole très fort, et j’étais ravie qu’elle accepte, même pour un rôle très court. Quant à Edouard Baer, qui fait la voix off et deux apparitions, il était pour nous l’ange de la mort idéal ! La mort aussi scandaleuse qu’elle soit, fait partie de la vie. L’ange de la mort n’a donc jamais été pour nous un vieux sage qui sait tout. Nous avons imaginé quelqu’un de plutôt jeune, un peu mondain, un peu nonchalant, qui a un boulot à faire et qui le fait même si, de temps en temps, il se prend d’amitié pour quelqu’un et regrette son travail ! Edouard a cette nonchalance, ce charme, cette distance à la fois ironique et mélancolique, et aussi une voix littéraire que j’aime beaucoup. Il est délicieux et magnifique, cultivé et intelligent. Il a su se mettre complètement au service du film. Il y a cru, il a joué le jeu à fond même s’il n’arrêtait pas de me dire : « Tu ne me veux que pour ma voix, tu ne veux pas mon corps sinon tu ne me peindrais pas tout en noir » !
Et Golshifteh Farahani ?
Golshifteh, j’y ai aussi pensé très vite parce que son époux est mon ami d’enfance. Je la connais donc depuis longtemps, je connais ses films et il se trouve que maintenant, à la suite des tracas que lui ont fait les autorités iraniennes après Mensonges d'Etat, elle habite ici. Poulet aux prunes se déroule dans les années 50, au moment du coup d’Etat conçu par les Américains, parce que l’Iran avait été le premier pays de la région à nationaliser son pétrole, et le personnage qu’elle joue, et qui est au coeur du film, s’appelle Irâne. C’est à dire Iran, comme il y a ici des filles qui s’appellent France. Elle joue cet amour perdu et elle s’appelle Irâne… Ce n’est pas par hasard. C’est un rêve d’un Iran enfui, d’une démocratie qui aurait pu exister, tous ces rêves d’un monde meilleur qui s’envolent… Si on connaît l’Histoire, on peut faire le parallèle et si on ne la connaît pas, ça fonctionne quand même. Pour quelqu’un qui s’appelle Irâne, il fallait donc que ce soit elle. Elle est belle à tomber et c’est une merveilleuse comédienne qui a une puissance d’émotion incroyable.
Et Maria de Medeiros ?
Ah Maria ! Maria ! Cette femme, je l’aime tellement fort. J’adore son parcours, le fait qu’elle ne fasse que les choses qu’elle aime. Elle n’a aucun plan de carrière. Elle tournait au Canada quand je lui ai proposé le rôle… Elle m’a dit oui dès le lendemain. Elle a tout de suite compris la complexité et la beauté de son personnage et n’a pas hésité à s’enlaidir pour le rôle. Elle a une force extraordinaire et raconte de superbes histoires très drôles. En fait, le casting s’est fait quasiment en une semaine. Côté artistique, on n’a jamais eu de soucis. Et ça a été pareil pour l’équipe technique : Christophe Beaucarne, le chef op’, Udo Kramer, le chef déco, Madeline Fontaine pour les costumes, Nathalie Tissier pour les maquillages. Pour les morceaux de violon, on a quand même eu la chance de travailler avec Renaud Capuçon, que nous avait fait rencontrer notre directrice de musique, Elise Luguern. J’ai assisté à l’enregistrement de ses solos en Allemagne, j’en avais la chair de poule, les larmes aux yeux. Et il y avait aussi bien sûr ceux de Persepolis qu’on a retrouvés : Olivier Bernet notre compositeur, Stéphane Roche notre monteur, Damien Gaillardon, Nicolas Pawlowski, notre story-boarder…
Avez-vous aimé ce travail avec les acteurs et sur le plateau qui était nouveau pour vous ?
Le plateau, j’ai trouvé ça génial ! Déjà que j’ai plus d’adrénaline que tout le monde, j’en avais encore davantage. J’ai beaucoup aimé cette énergie que demandait le tournage. J’étais contente de faire de l’animation mais c’est un marathon et je ne suis pas un coureur de marathon. Le tournage, en revanche, c’est une succession de petits sprints et j’adore ça. C’est fatigant mais tellement stimulant… J’ai adoré le travail avec les acteurs. Il faut dire qu’ils étaient tous très respectueux du texte et de ce qu’on leur demandait… Et ce qui se passait entre eux était magnifique.
Avez-vous suivi aussi toute la postproduction ?
Bien sûr ! Vincent et moi, on a tout le temps besoin d’être là. Et Stéphane Roche aussi. En fait, on est un trio. Stéphane travaille tout le temps avec nous, à chaque étape. Il a travaillé avec nous sur l’animatic, sur le rythme du film en amont… Donc, très naturellement, quand il a commencé le montage, on ne l’a pas quitté !
À la sortie de Persepolis, vous disiez que vous gardiez en mémoire le souvenir de cette montagne au sommet enneigé qui domine Téhéran et qu’elle vous manquerait toujours… On la retrouve dès l’ouverture de Poulet aux prunes…
Comment y échapper ? Elle est gravée dans mon coeur pour toujours. Je parle de ce que je connais. Le milieu que je montre dans Poulet aux prunes, c’est celui d’où je viens… À l’époque, par exemple, ils rêvaient tous d’avoir un intérieur occidental, surtout à Téhéran. Dans les années 50, l’Iran était très occidentalisé. C’est pour cela que, dans notre film, le mobilier de la maison de famille est très occidental… Et puis, au-delà de l’esthétisme du film, c’est une manière aussi de dire certaines choses, surtout en ces temps où l’on entend que le multiculturalisme est un échec. Comme si tous les Iraniens étaient identiques, comme si tous les Français l’étaient aussi ! Un gardien de la révolution iranienne et moi, nous ne nous comprendrons jamais. Je comprends mieux les Français que je rencontre au café… Il ne s’agit donc pas de pays, de langue, ou de religion, il s’agit d’êtres humains. La seule séparation très nette qui existe se situe entre les fanatiques de toutes les nationalités et les autres qui communiquent entre eux.
Ce film-là parle bien sûr de multiculturalisme même s’il raconte avant tout l’histoire de gens capables de mourir d’amour. Il est temps d’ailleurs de célébrer l’amour et l’humain et de les mettre au centre de tout. C’est merveilleux de tourner en Allemagne un film se déroulant en Iran, avec Isabella qui est italienne, Maria qui est portugaise, Golshifteh qui est iranienne, Rona qui est roumaine, Serge Avedikian d’origine arménienne, Jamel dont les parents sont marocains, Mathieu, Chiara … et que cela donne un film français !
Propos recueillis par Jean-Pierre Lavoignat