Noir océan est votre dixième film ...
Je venais de lire un roman d’Hubert Mingarelli La dernière neige. J’ai trouvé que cet auteur avait une écriture limpide, fragile et très émouvante. Il racontait l’histoire d’un père et d’un fils. Le thème de la filiation m’intéresse et se retrouve dans certains de mes films. Je l’ai appelé et il m’a parlé de trois nouvelles dont l’action se passait dans le Pacifique. Il venait juste de les terminer, elles venaient d’être éditées. J’ai tout de suite été séduite : il y avait la mer, la période grave des essais nucléaires français et toute la réflexion qui en découle. Je l’ai rencontré chez lui, près de Grenoble et je lui ai expliqué comment je voulais adapter deux de ses textes en les reliant dans un même scénario. Le lendemain, juste avant le départ de mon train, il m’a dit d’accord.
Ici, malgré l’addition de deux textes, j’ai dû encore puiser dans les souvenirs d’Hubert Mingarelli. Il s’est plongé dans la mémoire de ses dix-huit ans et de sa vie d’engagé volontaire sur le bateau militaire “La Rance”. Il a retrouvé des anecdotes, des détails, des émotions qu’il n’avait pas mis dans ses nouvelles. C’était très émouvant de voir comment un souvenir en entrainait un autre, et l’étonnement qu’il manifestait devant ce déroulement d’évènements qu’il croyait disparus ou qu’il avait occultés.
Votre film précédent Si le vent soulève les sables avait pour thème la sécheresse et la migration climatique. Ici vous abordez le problème des essais nucléaires.
Le cinéma donne accès à un public qu’il soit grand ou petit et permet de dire ce que l’on pense et ce que l’on croit. Quand on exerce un métier comme cela que ce soit écrivain, journaliste, un métier public, il est important de parler de ce qui touche la société, de faire réfléchir, peut être changer les mentalités. Je crois que cette responsabilité fait partie de la tâche qui incombe aux artistes. Le cinéma coûte très cher et cet argent doit être solidaire des préoccupations du monde et des spectateurs.
Quelle a été la réaction des services militaires français ?
Noir océan se passe dans le cadre des essais nucléaires français à Mururoa. J’ai communiqué mon scénario au service compétent du ministère de la Défense et de la Marine à Paris. Je n’ai jamais eu de confrontation directe et claire avec les militaires de ce département et, pendant un an, ils m’ont laissé entendre qu’ils pourraient collaborer avec moi, que j’aurais un bateau de la Marine Nationale mis à ma disposition. J’ai même pu aller voir le “Jacques Cartier” qui était ancré en Nouvelle Calédonie. J’ai rencontré le capitaine, fait des repérages et des photos et reçu une estimation du coût très précise. Des mois plus tard, j’ai reçu une lettre d’un amiral me disant que c’était impossible parce que mon traitement n’était pas fidèle à l’atmosphère qui régnait sur les bateaux et ne reflétait pas l’enthousiasme des équipages. Il ne faut pas oublier, précisait-il, qu’à ce moment-là de la guerre froide, armer la France nucléairement était très important. Bref, c’était non. Les archives par contre me sont restées ouvertes.
Votre documentation est rigoureuse.
Dans un premier temps, mon scénario a été lu par ces messieurs de la Marine, des erreurs ont été relevées... Cette collaboration technique et gratuite m’a été très utile ! J’ai pu mieux appréhender le bon fonctionnement de l’armée et le phrasé du commandement. Ensuite j’ai pris un conseiller, un ancien de la marine qui avait assisté à des essais nucléaires. Maintenant à la retraite, il m’a raconté la détresse qui régnait à bord où ces jeunes hommes pendant des mois étaient coupés de tout. Il est venu sur le tournage et a donné de nombreux conseils aux comédiens qui n’avaient aucune expérience de l’armée, le service militaire n’étant plus obligatoire. L’armée ne met pas à disposition des uniformes. Le chef costumier Yan Tax a eu un moment de panique quand il a vu qu’il ne trouvait rien et qu’il fallait tout faire confectionner, rechercher les tissus traditionnels, se documenter avec précision. Les vareuses d’un bleu très particulier, les modèles des shorts, tout a été copié scrupuleusement à l’identique.
Où avez-vous tourné le film ?
La Méditerranée remplace le Pacifique. On a tourné au large, entre la Corse et la Sardaigne. Pour les séquences tournées à quai, on a eu l’autorisation, en toute dernière minute, de s’amarrer dans une ex-base nucléaire de l’Otan désaffectée en Sardaigne dans l’archipel de La Maddalena. C’est une vraie base militaire et comme elle a été abandonnée récemment elle n’était pas dégradée. La scène de la permission sur un atoll a été tournée en Guadeloupe et celle de la guinguette, en Corse avec une figuration de vraies polynésiennes, épouses ou compagnes de mercenaires français qui après un séjour là-bas dans le Pacifique les avaient amenées dans leur nouvelle vie.
Comment avez-vous choisi vos comédiens ?
Les personnages de mes films sont des solitaires, qui cherchent à aimer ou à être aimés. Ils sont à un instant de fragilité où ils interrogent leur identité, le sens de leur vie. Ils ont besoin d’être rassurés sur la tendresse que le monde leur donne. Les trois garçons de Noir océan sont à un moment de quête, d’interrogation sur eux-mêmes et sur ce qu’ils font.
Tous les trois sont jeunes, à peine sortis de l’adolescence, donc il fallait que je fasse un casting “découverte”. Je me suis adressée à une professionnelle, Sylvie Brocheré. Je lui ai demandé de trouver des acteurs et non des amateurs. Sylvie va voir énormément de films, repère tous les petits rôles. Elle avait fait le casting des Choristes et certains des enfants – ils ont maintenant grandi - se retrouvent dans mon film. Cette recherche a duré une année et j’ai vu beaucoup de candidats. Il fallait aussi que s’établisse un équilibre entre les trois personnages principaux... Massina et Moriaty devaient être complémentaires. Le troisième supposait un garçon en surpoids, le gros dont tout le monde se moque mais je ne voulais pas qu’il soit une caricature du lourdaud. Nous l’avons trouvé au conservatoire de Liège où il avait eu Olivier Gourmet comme professeur et dont il venait de sortir avec un Premier Prix. J’ai travaillé aussi sur les petits gestes d’une vie à bord, où le quotidien est fait d’attente et de routine. Il y a celui qui comme par hasard n’a jamais de cigarette et vient taper les autres, celui qui espère un courrier qui ne vient jamais, le macho de service... J’ai trouvé tout ce vécu dans le livre de Mingarelli. Et il y a aussi un chien, la mascotte du bateau, qui est un vrai protagoniste de l’histoire. Lui aussi a demandé un casting sérieux. Il devait être de taille moyenne et bien dressé comme un vrai professionnel. D’ordinaire je fais peu de prises, mais là avec Tao le chien j’ai dû pour certaines séquences en faire six ou sept avant d’obtenir ce que je voulais.
Vous racontez une histoire d’amitié.
Les deux comédiens Adrien Jolivet et Nicolas Robin sont dans tous les sens du terme embarqués dans le même bateau. Ils vont être conduits à s’épauler l’un l’autre. Le premier, Moriaty dans le film, est le plus mûr, le plus fort, le plus angoissé aussi. Il forme avec le second, Massina, plus enfantin, perdu, une “paire” juste. Ils se comprennent et installent un rapport de camaraderie où ils se protègent d’un extérieur angoissant. Ils ne savent pas très bien qui ils sont et où ils vont et partagent la peur d’entrer dans l’âge adulte, de perdre l’innocence d’un âge où l’on ne doit pas montrer que l’on est un homme. Entre eux se met en place une tendresse certaine, une confiance pudique, mais elle reste, du moins consciemment, sans ambiguïté. Y a-t-il un trouble qui pourrait laisser se glisser, une attirance autre ? Ces garçons sont beaux, jeunes et attirants. Mais est-ce qu’il y a une relation d’amitié qui deviendrait plus sensuelle, je crois que c’est un fantasme ouvert sur l’imaginaire des spectateurs... Que pour certains il y ait cette lecture possible ne me dérange pas. D’autres ne la sentiront pas.
Ils se sont très bien entendus, aidés avec amitié. Je n’ai pas eu besoin de longues explications pour les faire entrer dans leur personnage, ils en étaient directement très proches... J’ai bien sûr lu avec eux chaque scène pour que l’on soit au clair sur son sens et l’émotion qu’elle devait susciter. Pour le reste, eux-mêmes s’étaient chargés de se documenter sur l’époque, les essais nucléaires, la marine militaire. Romain David qui joue le rôle du “bon gros” n’avait jamais fait de cinéma mais il a une très bonne formation théâtrale. Il a tout de suite senti la caméra. Tous les trois viennent d’horizons culturels et sociaux très différents ce qui est exactement ce qui se passait dans l’armée du service militaire obligatoire.
Vous travaillez depuis votre tout premier court métrage avec l’ingénieur du son Henri Morelle.
Henri m’a suivie, a fait le son de tous mes films. Ici, cela tombait on ne peut mieux parce qu’avant d’être ingénieur du son, il était radio opérateur dans la marine marchande française. Il connaît depuis toujours les bruits liés à la navigation. Il ne sous-estimait pas les difficultés attachées au moteur, aux souffleries. Il fallait trier les grondements des aérations, les clapotis des vagues, les rumeurs du vent pour qu’on entende bien les dialogues, que l’on fasse un maximum de sons directs et très peu de post synchronisation. Sans oublier que sur un bateau, le moteur fait un raffut terrible... Henri a pris beaucoup de sons seuls que Michèle Hubinon qui a fait le montage son a incrustés sur les scènes tournées en studio. Au mixage Bruno Tarrière a dû encore nettoyer les parasitages. Le montage son a été plus long que le montage image. Pour la musique, j’ai fait appel à René-Marc Bini qui avait déjà signé la composition de mon film précédent “Si le vent soulève les sables”. Il a lu le scénario, et est venu sur le bateau pour s’imprégner de l’atmosphère. Je lui ai fait parvenir des morceaux très divers du Purcell, des voix de castrats, du Garbarek au saxo, de la musique religieuse. Il a fait son chemin parmi toutes ces propositions qui partaient dans tous les sens. Il m’a envoyé ses premiers essais composés en électronique et puis il a fallu qu’il définisse l’orchestration et les instruments. Il m’a aussi fait écouter une voix magnifique qui interprétait une composition qu’il avait faite pour un téléfilm. J’ai mis cette musique sur le projet de bande-annonce et le ton juste était là. Il avait trouvé la clé. A partir de là, sa composition fut limpide et sereine. Il a vu le film au montage et a calé sa partition sur les images.
Et le chef opérateur ?
Il y avait de nombreuses contraintes : un tournage long, sur un bateau, en cinémascope, de nuit souvent avec un éclairage “sombre” qu’il fallait inventer. Cela en a découragé certains, sauf un chef opérateur flamand Jan Vancaille. Nous avons dû par ailleurs aller à Singapour sur un bateau en tout point semblable au nôtre parce que justement celui que j’allais employer était encore retenu dans les eaux libyennes et il était impossible d’avoir un visa. Restait pour Jan Vancaille le double problème du trop ou du trop peu : d’un côté, une lumière éblouissante comme sur l’atoll avec la blancheur du sable et la réverbération de la mer, de l’autre les nuits qu’il fallait éclairer a minima. J’ai tourné en scope. J’aime ce format et ce sujet-là, avec la mer, les paysages, cet énorme bateau le demandait et le méritait. De plus, L’action est censée se dérouler dans le Pacifique alors qu’on n’y est pas. La non-profondeur de champ du scope permet de brouiller les arrières plans qui deviennent comme des tâches de couleur indéfinissables ce qui gomme les possibles irréalismes géographiques.
Restait à régler les effets spéciaux qui doivent reconstituer l’explosion atomique. Je me suis calée sur les documents d’archive du ministère de la Marine. On a retrouvé trois explosions tournées en 35 mm dont les négatifs avaient été conservés. J’ai pu les faire scanner dans un laboratoire et ces images ont servi de base de travail. On a filmé le plan où cela devait être incrusté en suivant toutes les indications repérées pour l’exacte position du soleil, la place des nuages etc.... Généralement la durée d’un effet spécial est courte. Ici, la difficulté venait de la longueur du plan, le développement du champignon se prolongeant pendant plus d’une minute. Et autre challenge, les séquences documentaires de l’époque étaient muettes. Henri Morelle a dû réinventer le son d’un essai atomique et tenir compte de l’onde de choc qui se propage plus vite dans l’eau que dans l’air.
Vous faites peu de prises. Quel impact cela a-t-il sur le montage ?
Je suis une cinéaste économe et au début les jeunes comédiens étaient angoissés parce que je ne faisais pas de nombreuses prises. Ils étaient étonnés que j’arrête et qu’il n’y ait pas de multiples chances d’être meilleur. Ils ont vite compris que cette manière de travailler apporte une concentration immédiate. Il faut être “sur la balle” tout de suite. Je fais plusieurs répétitions non filmées et on y va. L’équipe technique aussi se cale sur ce rythme qui met dans l’air une électricité très stimulante. Pas question de traîner parce qu’on sait qu’on va recommencer systématiquement.