Pourquoi ce film ?
Comme dans nos films précédents, la musique est un prétexte pour explorer des thématiques sérieuses et tordre le cou aux clichés. Dans L'Opéra du bout du monde, l’opéra composé par le Réunionnais Trulès, est un prétexte pour porter un regard sur l’Europe d’aujourd’hui et ses liens avec l’Outremer.
Comment est racontée cette histoire entre culture orale et érudition à La Réunion, à Madagascar et à Paris ?
Le film permet aux spectateurs de se réapproprier le mythe des origines, bousculer les idées reçues sur la hiérarchie des cultures. Ce qui nous intéresse ici c’est précisément l’origine métisse de l’Ile de la Réunion, à la fois française et enracinée dans les mythes et les rythmes de l’océan Indien. Tout au long du film les faits historiques s’immiscent dans la tournée de l’opéra, dans les décors qui sont les lieux mêmes où l’histoire a commencé.
C’est une histoire où les faits réels prennent des apparences de contes, où les arbres magiques et les passions amoureuses ont réellement existé. L’histoire orale et l’histoire écrite se rejoignent à propos des premiers habitants de la Réunion. On nous raconte la construction de l’Empire colonial qui ne se fait pas uniquement par la force et le glaive mais aussi par la créolisation, par des chemins de traverse, tels que les histoires d’amour qui... finissent mal. Comme dans tous les opéras !
L'épopée de la troupe
Elle nous mène de La Réunion à Fort-Dauphin, au Camp Flacourt, là où les officiers envoyés par Louis XIV ont rencontré les Malgaches pour la première fois. Les faits historiques rapportés par l’officier actuel du Camp Flacourt sont confrontés aux histoires orales racontées par les anciens Malgaches depuis des générations. Le descendant d’un prince Antanosy raconte les premiers instants de leur rencontre avec les Européens. Ces histoires font écho aux projets des Compagnies d’hier et d’aujourd’hui sur la route des Indes Orientales. Jean de Heaulme, dont l’ancêtre avait été attaqué par les Malgaches en 1674, nous fait traverser quatre siècles de présence de la France dans l’Océan Indien.
Le film tisse ces différentes perceptions avec le Livret de l’opéra qui raconte l’histoire du peuplement de l’île de la Réunion. Sous Louis XIV, deux Français et dix Malgaches, dont trois jeunes filles qui furent exilés sur une île totalement vierge qu’on appelait alors l’île Bourbon. Ces premiers habitants, étaient-ils exilés ou volontaires ? Cela aurait-il débuté comme une robinsonnade sur une île déserte ? Et l’esclavage dans toute cette histoire ? Etait-il là depuis le tout début ou bien n’a-t-il débuté que 50 ans plus tard comme le suggère l’opéra ?
Parfois, au fil des récits, le fantastique pénètre la grande Histoire. Parce que l’histoire est faite d’histoires humaines, d’histoires d’amour, comme celle du Gouverneur Pronis, celle de Louis Payen, celle de la vieille marchande de zébus. C’est sous un arbre, au Camp Flacourt, sur les lieux-mêmes où l’histoire a commencé, que Jean-Luc Trulès, les musiciens et les solistes vont jouer l’opéra, quatre siècles après cette première rencontre.
Une passerelle...
Ce film est une passerelle entre des univers qui ne se rencontrent que trop rarement, entre l’art lyrique et le grand public, entre le cinéma et l’opéra, entre l’histoire écrite et la mémoire orale, entre la métropole et l’outre-mer. Une passerelle vers une société utopique inventée au XVIIème siècle. Les solistes ultramarins interprètent des rôles inédits, rares, à mille lieues du cliché du « jeune de banlieue ». Ils nous permettent de relire l’histoire trop hâtivement reliée uniquement à la mémoire de l’esclavage.
L’aube (maraina en malgache) de l’histoire réunionnaise mérite d’être redécouverte, comme une frontière inédite, car elle est emblématique d’une période de l’histoire de France, en plein essor du commerce mondialisé. C’était une époque où il y avait une réelle nécessité de rencontrer « l’autre », au bout du monde. Chacun devait apprendre à s’apprivoiser mutuellement et tisser des liens au delà de sa propre culture.