Pourquoi ce titre Pauline Détective ?
Parce que mon film est en premier lieu une comédie policière et que cela m’amusait de faire un clin d’oeil aux romans de la Bibliothèque rose ou verte, à la manière de Fantômette ou du Club des cinq. Le spectateur pourra d’ailleurs remarquer que Pauline collectionne ces livres, puisqu’ils figurent en bonne place dans la bibliothèque de son appartement parisien. Ce titre me permettait aussi de faire allusion à la dimension très ludique du film : Pauline semble jouer une partie de Cluedo grandeur nature, comme une grande enfant qui, par désoeuvrement, travestirait le réel. Bien qu’elle n’en ait plus l’âge, elle agit et enquête à la manière d’une adolescente, et entraîne Simone dans le flux de son énergie effrénée.
Car Pauline Détective est également une comédie romantique. Selon un principe assez classique, Pauline et Simone sont à l’évidence faits pour s’aimer, mais que de péripéties et de chamailleries avant que Cupidon ne consente à leur décocher ses flèches !
Et puis, il y a peut-être dans ce titre un lointain hommage à Rohmer et à son célèbre Pauline à la plage. Toutes proportions gardées, Pauline Détective peut être aussi considéré comme une comédie très littéraire, très dialoguée, qui tourne volontiers au marivaudage.
Pauline Détective semble puiser à de nombreuses références cinématographiques...
J’avais envie de ressusciter un genre un peu disparu aujourd’hui, mais que j’affectionne tout particulièrement : ces comédies effervescentes et légères, menées tambour battant grâce à une adorable peste, enquiquineuse mais malicieuse, qui triomphe de toutes les embûches. Généralement aux côtés d’un bougon somme toute assez conciliant, et bien sûr sous le charme. Je pense notamment à L’Homme de Rio de Philippe de Broca, Le Sauvage et Tout feu tout flamme de Jean-Paul Rappeneau, Vivement dimanche de François Truffaut, ou encore Charade de Stanley Donen et Meurtres mystérieux à Manhattan de Woody Allen.
Cela dit, même si j’ai l’air d’égrener un chapelet de références, je n’ai jamais cherché à copier ou égaler les cinéastes qui m’ont marqué. Disons que j’ai voulu m’inscrire dans cette mouvance-là, celle d’un cinéma dit « du dimanche soir », mais construit avec ma propre grammaire de l’image.
Pauline Détective se présente comme une comédie très stylisée...
Je me suis autorisé toutes les fantaisies en termes de mise en scène. Pour l’image, je voulais d’abord une lumière très sophistiquée, aux couleurs saturées, qui puisse lorgner du côté de l’âge d’or hollywoodien.
Pour autant, lorsque je travaillais au découpage, je m’étais donné pour mot d’ordre de toujours préserver un esprit bon enfant et facétieux. Ainsi, lorsque Pauline se fait larguer, je trouvais amusant de la filmer dans deux plans au cadre parfaitement identique, pour mieux traduire le contraste de l’avant et de l’après : on la suit de dos dans un couloir, avec l’arrogance d’un top model qui se la pète, puis s’en revenant piteuse et déplorable.
À sa seule démarche, on comprend que la superbe qu’elle affichait un instant auparavant en a pris un sacré coup… De même, j’ai joué la carte d’une artificialité toute ludique en adoptant une structure symétrique : le film s’ouvre et s’achève sur un même plan. Le visage de Pauline apparaît sur un fond rouge, d’abord en top shot sur le divan de son psy, puis dans l’appartement de Simone, dans des lumières qui évoquent un giallo italien.
Vous semblez avoir pris plaisir à remettre au goût du jour des effets surannés.
Je souhaitais raviver une esthétique aujourd’hui délaissée au prétexte de la désuétude, mais à laquelle je trouve beaucoup de ressources expressives, ainsi qu’une vraie modernité. Je me suis donc amusé à utiliser des effets techniques aux antipodes de la 3D d’aujourd’hui : fermetures à l’iris, split-screens, zooms, apparitions d’images en tourbillon… Je trouve qu’ils contribuent à l’espièglerie du film, et participent de sa dramatisation pour rire…
De la même façon, j’ai joué d’un anachronisme très fifties avec les unes du Nouveau Détective, telles qu’elles ont été longtemps illustrées par Angelo di Marco. Ce qui m’a donné l’idée de figer mes acteurs dans de véritables tableaux vivants, à la faveur de ce flash-back en images arrêtées, où est reconstituée, si je puis dire, « la nuit du crime ».
La musique ne contribue-t-elle pas à la dimension « rétropop » de votre film ?
Je m’y suis montré extrêmement attentif, car je la voulais tout à la fois contemporaine et travaillée par la mémoire de ce cinéma dont je parlais tout à l’heure. Et je ne voulais surtout pas que la BO se contente d’enchaîner des tubes nostalgiques pour créer un effet facilement vintage. C’est la raison pour laquelle j’ai fait appel à des musiciens issus de la scène actuelle, Tim Gane et Sean O’Hagan. Je leur ai demandé de s’inspirer des compositeurs italiens des années 1960 et 1970 (Ennio Morricone, Piero Umiliani ou Stelvio Cipriani) pour créer une musique qui puisse flirter avec l’easy listening.
Ce genre m’apparaît comme l’équivalent musical du film que je voulais réaliser. C’est une musique très orchestrée, avec des arrangements luxuriants à base de cuivre et de cordes, mais qui paradoxalement est d’un abord très facile. L’art de la légèreté est beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît.
Avez-vous délibérément mis la réalité à distance au profit du pur enchantement ?
Certes, j’ai assumé une esthétique très forte, mais il ne s’agissait en aucun cas d’abdiquer tout réalisme : le film devait rester plausible et s’inscrire dans notre époque, mais avec une coloration particulièrement chatoyante. D’un côté, il y a l’histoire d’une jeune femme un peu paumée, prise en charge par une soeur aussi autoritaire que bienveillante, et qui se retrouve sans l’avoir demandé dans un palace de la riviera italienne investi par de nouveaux Russes.
D’un autre côté, cette villégiature chic me permettait tous les débordements de sophistication. À commencer par cet exotisme que j’ai voulu de pacotille, en jouant la carte des clichés italiens : on danse la tarentelle, on joue la sérénade à la mandoline, on boit des expressos au soleil et le soir, c’est limoncello pour tout le monde !
Sans parler de Giovanna, la réceptionniste ténébreuse et sexy, qui ne déparerait pas la vulgarité d’un prime time sur la Rai Uno. Tout est un peu trop beau et pourrait sembler factice, et pourtant tout est vraisemblable.
Ce palace est un théâtre mondain où jouer avec les apparences. On note le soin extrême que vous avez apporté aux costumes des personnages...
S’il est un film où je pouvais pousser mon goût du détail jusqu’à une certaine outrance, c’est bien celui-ci, du fait de sa dimension fondamentalement festive. Alors, c’est vrai, les personnages semblent un peu sortis d’une image d’Épinal. Pauline et sa soeur sont glamour à souhait, elles ne cessent d’arborer des tenues que n’auraient pas désavouées Audrey Hepburn ou Grace Kelly. Avec ses talons hauts, son noeud dans les cheveux et ses jupes trapèze, Jeanne a tous les attributs d’une nouvelle Betty Page. Lorsqu’elle se rend à la plage, Pauline porte comme par hasard une robe dont le bleu est parfaitement assorti aux serviettes de bain.
De même qu’elle est coiffée d’une extravagante capeline noire quand elle doit s’introduire en catimini dans un bureau, et se voudrait habilement dissimulée. Quant à Mademoiselle Blanchot, elle se présente comme un modèle achevé de la femme de lettres, évoluant en pyjama de soie dans des éclairages subtilement tamisés, un cigarillo dans une main, un bloody mary dans l’autre. Par ce jeu sur les apparences, j’ai poussé les personnages aux limites du travestissement, pour en faire des figures très typées, comme on peut en trouver dans les romans d’Agatha Christie.
Dans Pauline Détective, le langage est lui-même mis en scène au point de devenir une forme d’action.
J'avais la ferme envie de retravailler avec Sandrine Kiberlain et de retrouver son phrasé. Je l’ai rencontrée sur le tournage de La Vie d’Artiste, mais nous n’avons travaillé que quinze jours ensemble, ce qui m’avait laissé un goût de trop peu. Je voulais lui offrir un rôle taillé sur mesure.
Sandrine a l’art de faire résonner toutes les nuances d’une réplique, d’en faire cingler l’ironie ou d’en exalter la saveur, mais avec une fluidité très naturelle - et cette élégance qui fait d’elle la parfaite incarnation de la Parisienne, mais aussi d’une héroïne de screwball comedy. Je ne vois pas quelle autre actrice aurait pu incarner ce personnage qui réfléchit tout le temps à voix haute, et que sa déformation professionnelle amène à fantasmer des faits divers et des complots permanents.
Sans parler des stratégies de sa mauvaise foi qui sont inépuisables. Je ne sais pas pourquoi, mais j’adore que le langage tisse une véritable parure et puisse théâtraliser une existence. Il est vrai que je suis moi-même quelqu’un qui parle beaucoup, qui a peur des blancs… Il faut croire que je conçois le dialogue comme une façon de s’affirmer et de se protéger tout à la fois.
Le seul protagoniste que je voulais silencieux est Wilfried, le beau-frère de Pauline. Il est celui qui intériorise constamment ses affects et ses mélancolies, mais en même temps, c’est lui qui détient la parole de vérité. Il devient donc l’orateur de la révélation finale, ce qui revient à dire qu’il n’est pas lui-même épargné par l’éloquence.
Justement, ce rapport que Pauline entretient avec la parole semble dessiner en creux une psychologie très combative : ne cherche-t-elle pas à se ressaisir à travers ses flux de paroles, comme pour mieux se réapproprier son existence ?
Je ne voulais pas faire un film trop psychologisant, pour ne pas en miner le dynamisme comique. D’ailleurs, dans la première scène, Pauline décide de mettre fin à son analyse. Malheureusement pour elle, son mec la quitte juste après, et la dépression soudain la menace. Alors, oui, c’est vrai, elle cherche à s’en sortir avec des moyens qu’elle invente au fil de ses imaginations criminelles.
C’est quelqu’un qui ne peut pas tenir en place. Même chez le psy, elle ne peut pas s’empêcher de se lever du divan et de l’affronter de visu. Dans le fond, elle refuse d’être soumise à des morosités qui pourraient la terrasser.
C’est un personnage qui a besoin d’aller de l’avant et qui apprend à se relever. Mais ce trop-plein de paroles dissimule son anxiété face à la possibilité d’un nouvel amour. Elle refuse d’admettre que Simone lui plaît et commence par décréter qu’il n’est pas du tout son genre. Mais Simone est justement celui qui parvient à lui tenir tête et à la faire taire, notamment lorsqu’il l’invite à danser la tarentelle sur la scène d’une boîte de nuit, puis quand il dégrafe sa robe.
Il me semble que derrière l’espièglerie de votre film pointe une vraie gravité : la menace de la solitude pèse sur chacun de vos personnages. À cet égard, Mademoiselle Blanchot ne tend-elle pas un miroir du pire à Pauline ?
En effet, Mademoiselle Blanchot est celle que pourrait devenir Pauline si elle se laissait aller. La détestation que lui voue notre héroïne n’est pas sans dissimuler une forme de terreur fascinée. Pourquoi tient-elle tellement à élucider le mystère de sa disparition, sinon pour lui rendre justice, mais aussi pour conjurer la menace qu’elle incarne à ses yeux ?
De son côté, Mademoiselle Blanchot ne cesse de la traquer, comme si elle avait besoin de puiser en elle une vision de sa jeunesse évanouie et de ses possibles perdus. J’aime à penser qu’elles auraient pu devenir amies en d’autres circonstances. D’ailleurs, lorsque Pauline quitte sa suite pour s’installer dans sa propre chambre, Mademoiselle Blanchot semble ravaler une amertume, intérioriser un chagrin. Sans doute regrette-t-elle de n’avoir su l’aborder avec plus de tact et d’avoir échoué à s’attirer son affection.
Quant à Pauline, elle se laisse hanter par cette femme au point de vouloir publier ses écrits, une fois son enquête achevée. Leur relation est ambiguë parce qu’elles se ressemblent beaucoup, peut-être même un peu trop : ce sont de grandes observatrices qui ont fondé leur travail sur l’écriture et l’affabulation. Sauf que Mademoiselle Blanchot s’est laissé vaincre par la vie, ce à quoi Pauline refuse désespérément de consentir.