En 1960, elle se donne cinq ans pour réussir à atteindre son objectif : réaliser un long métrage de fiction. Ce désir est animé entre autres par une prise de conscience de la manière dont les cinéastes hommes filment les femmes, un regard masculin qui impose ses codes, ses normes, réduisent la femme et son image à leur propre vision d’homme cisgenre hétérosexuel. C’est le « male gaze », ce concept théorisé quinze ans plus tard par la réalisatrice et critique de cinéma britannique Laura Mulvey.

Les Amoureux ©Carlotta Films


L’avant gardisme de Zetterling est tout autant technique que narratif. En 1964, elle signe son premier film Les amoureux qui conte le destin de trois femmes sur le point d’accoucher à la veille de la Première Guerre Mondiale. Présenté à Cannes en 1965, le film bouscule par certaines scènes de nudité et sa façon crue de raconter la sexualité, le mariage et la maternité. Sa manière de filmer les femmes, moderne voire sulfureuse, capte avec sa caméra de sublimes portraits au féminin accentués par certains gros plans : le visage de Gunnel Lindblom dans Les amoureux (1964) face à un miroir imaginaire où elle se caresse sensuellement ; ou sur le lit du docteur gynécologue où l’expression de son visage n’est qu’angoisse et peur ; ou des contre-champs inattendus bruts et violents notamment dans Jeux de nuits (1966) sur le visage d’Ingrid Thulin, la mère dégoutée et choquée par son jeune fils se masturbant en pensant à elle (et qui pourtant entretien avec lui - sciemment ou inconsciemment - des rapports de diva et d’amoureux transi).

Une pléthore d’actrices célèbres, les plus emblématiques du cinéma suédois de l’époque, tournent sous sa houlette (Gunnel Lindblom, Ingrid Thullin, Bibi Andersson, Harriet Andersson) et la cinéaste sait sublimer leur beauté réelle et leur talent par une promiscuité de la caméra sur leurs visages et un montage nerveux voire parfois violent.

Plus influencée par Luis Buñuel et son avant-gardisme surréaliste voire expérimental, que par son compatriote Bergman (bien qu’elle souligne avoir beaucoup aimé ses premiers films), Mai Zetterling en 1968 tourne Les Filles, en phase avec la nouvelle vague et son courant révolutionnaire, qui mêle théâtre et vie réelle. Dans le film, les comédiennes de la pièce se révoltent sur scène comme dans la vraie vie, face à la domination masculine qu’elles subissent. Les critiques (tous des hommes !) furent terribles, ce qui provoqua un flop total, tous démontèrent le film, sauf une critique écrite par une femme (!).

Les Filles ©Carlotta Films


Mai Zetterling devra attendre sept ans avant de refaire un film, sept ans de punition, sept ans sans aucun financement, sept ans de réflexion et un regard qui dérange, une vision toute personnelle qui lui attire les foudres de l’establishment patriarcal face à des œuvres d’une modernité saisissante et d’une grande liberté de ton. Ses personnages féminins contrastent par leur force et leur tenue avec cette Europe puritaine et sous domination masculine qui n’entend pas cesser d’exercer son pouvoir.

Dans les années 1970, Mai Zetterling crée l’Association Internationale des femmes cinéastes aux côtés d’autres grandes réalisatrices comme Agnès Varda. Dans une interview en 1975, elle dit « Quand j’ai commencé il y a environ douze ans, je me considérais avant tout comme cinéaste, et maintenant ce qui compte davantage pour moi c’est d’être d’abord une femme avant que d’être un metteur en scène ».

Jusque dans les années 1980, elle continue à réaliser et à coréaliser des longs métrages, des documentaires et des séries télévisées.

Elle meurt en 1994 à Londres d’un cancer, laissant derrière elle des œuvres malheureusement peu connues ou tombées dans l’oubli. Quatre de ses films furent restaurés par la Svenska Filminstitutet et ressortent en salle.

Mai Zetterling, cinéaste de films conspués ou admirés de son vivant, mais qui viennent irrémédiablement confirmer son statut de cinéaste talentueuse et provocante, de cinéaste féministe et engagée.