Madame Aldjéria, qui fait, entre autres, dans le commerce de charmes, aurait pu s'appeler Bella, Chouchou ou simplement Madame... En rajoutant Aldjeria, elle n'est plus désormais une simple femme mais un symbole. Tout comme Biyouna, son interprète, est depuis déjà longtemps, en Algérie, le symbole de la femme drôle et combative auquel aiment se mesurer les Algériens.
Cette proximité entre Biyouna et Madame Aldjéria installe une étrange évidence. La même qui fit de l’italienne Anna Magnani non plus une simple mamma mais « la » Mamma Roma, filmée par Pasolini. Un corps d’actrice, mais indissociable de son histoire, incarne alors une mythologie populaire, un état d’âme, un peuple, une terre, un accent… un rythme de vie. Le parallèle entre visage et paysage devient soudain tout à fait pertinent. Les visages marqués et rayonnants de Magnani et de Biyouna ressemblent bien à une terre imaginaire. On pourrait dire « leur pays » - en réalité, le territoire que le spectateur lui assigne.
Un visage plus lisse peut-il en dire autant ? Oui, si c’est celui de Deneuve filmé par Bunuel dans Belle de jour. Le même mimétisme souterrain est à l’œuvre. Comme Madame Aldjeria, comme Mamma Roma, Severine- Belle de jour, bourgeoise en tailleur Chanel se fantasmant attachée à un arbre, outragée et couverte de boue (par plaisir ?), aurait très bien pu se prénommer France. Ou Madame France. Ou Marie-France. Puisqu’il y a dans cette Deneuve-là l’image d’une France qui s’affiche sans faux-plis et se retrouve sens dessus-dessous dans des chambres de maisons closes. Séverine-Deneuve, si belle, si froide, si exempte de la moindre émotion, incarne le rêve d’être une France moderne et propre dans les années soixante… et qui se trouva fort sale quinze ans plus tôt. De là à déterminer le degré de masochisme satisfait de cette dualité, seul Bunuel pouvait se le permettre, suggérant que tout était possible aux pervers de bonne volonté. Soit tout homme ayant choisi de s’installer face à l’écran projetant son film.
Ainsi Madame Aldjeria appartient à tout le monde. Chacun la façonne. Et comme Séverine, et comme Mamma Roma, elle est, bien évidemment une pute. Maman et putain. Mère courage, mère poule, maquerelle…Mère-patrie ! Tout ça, par amour, bien sûr. Elle bouscule ses voisins, trahit son fils, débauche une pure jeune fille… Par-A-Mour. Madame Aldjeria a trouvé le raccourci idéal pour se définir : « bienfaitrice », précisant « nationale ».
Tel est le nerf du film de Nadir Moknèche. Une bienfaitrice qui manie sans effort les mensonges, trafics, abus, manipulations… en serrant dans ses bras les victimes pour mieux les embrasser. Ce serait ça, aussi, l’Algérie ? En s’attribuant, un tel surnom, instinctivement, Madame Aldjéria assume d'un coup l'histoire d'un pays, ses symboles (son héritage de soleil méditerranéen et de tempérament nécessairement chauffé à blanc) et puise jusqu'à ses racines.
Car le but ultime de Mme Aldjéria est devenir propriétaire. Pas d’un appartement ou d’une maison, mais d’un domaine bâti aux temps les plus anciens : les termes de Caracalla. Derrière ces murs, s’abritent ainsi le prestige d’un pays, et l’enfance d’une petite fille passée à l'ombre d’une Algérie dont les ancêtres portaient haut la gloire, à l’égal des Romains, et qui leur disputaient un sens de la fête et du plaisir.
Philippe Piazzo
> A noter, Nadir Moknèche est également l'auteur de :
2000 Le Harem de Mme Osmane avec Biyouna et Carmen Maura2004 Viva Laldjérie avec Biyouna, Nadia Kaci et Lubna Azabal2007 Délice paloma avec Biyouna et Nadia Kaci