À la fin des années 1970, en queue de comète de l’âge d’or du cinéma italien, l’horreur domine le crépuscule d’une industrie déjà considérablement rongée par le petit écran. Aux côtés de Dario Argento, Lamberto Bava et, un peu plus tard, Michele Soavi, le duo Lucio Fulci et Dardano Sacchetti est fondamental dans cette sanglante élégie. Le premier, réalisateur de son état, est dans une posture délicate à cette époque : cinéaste plébiscité de westerns et surtout de films policiers, il accumule drames personnels et déceptions au box-office lorsqu’il se lance, à contrecœur, dans le cinéma d’horreur. À l’inverse, Dardano Sacchetti est une figure très installée dans le genre. Il a accompagné les débuts de Dario Argento en signant le scénario de L’Oiseau au plumage de cristal (1970), puis est devenu un fidèle du maitre Mario Bava pour qui il écrit La Baie Sanglante (1971), film matriciel du slasher. En bon conteur, Sacchetti aime raconter que son enfance l’avait prédisposé au macabre. Sa grand-mère, prématurément veuve, aurait refusé d’accepter la mort de son époux. Et, si l’on en croit le scénariste, elle aurait déterré le cadavre de feu son époux à trois reprises, dont une fois accompagnée du très jeune Dardano.

L'Enfer des zombies © VOD Factory


L’enfer du bis


La réussite de ce duo dans le genre tient pourtant du miracle. L’Enfer des Zombies, première collaboration entre les deux hommes, est un modèle du chef-d’œuvre accidentel. L’intrigue en premier lieu, est initialement bien éloignée du résultat final : quand Dardano Sacchetti signe pour écrire le scénario, le producteur Gianfranco Couyoumdjian lui demande de s’inspirer d’une BD italienne de western, Tex, dans laquelle le héros éponyme affronte des morts-vivants. La première version du script relève donc moins de l’horreur que de l’aventure. Proposée initialement à un cador du cinéma d’action, Enzo G. Castellari, la mise en scène est finalement confiée à Lucio Fulci désespéré de voir son budget réduit à peau de chagrin. Faute de moyens, le scénario est revu en conséquence et orienté plus clairement vers l’horreur. La mutation de L’Enfer des zombies ne s’arrête pas là : suite au triomphe de Zombie (1978), les producteurs décident de transformer le film en un prologue officieux à ce chef-d’œuvre signé George A. Romero, en ajoutant un récit cadre situé à New York. En Italie, L’Enfer des zombies sera d’ailleurs exploité sous le titre de Zombi 2. Ultime ajout des producteurs : une hallucinante scène du combat entre un zombie et un requin, une pure séquence de BD tournée pourtant sans Lucio Fulci. Rebuté par ce tournage trop dangereux à son goût, le cinéaste est retourné dans ses pénates italiennes quand de valeureux Mexicains filment, seuls, la séquence avec une pauvre bête assommée par les sédatifs.


Le miracle horrifique


Pur film d’exploitation donc, L’Enfer des zombies est pourtant d’une cohérence stylistique miraculeuse. Scandé par la musique entêtante de Fabio Frizzi, l’œuvre de Fulci et Sacchetti délaisse l’environnement urbain et glacial des films de morts-vivants habituels, pour un exotisme moite qui baigne dans de capiteuses effluves de pourriture. Mais surtout, le film y expose un rapport frontal à une horreur très graphique. Dès cette première incursion dans le genre, Fulci détonne avec une séquence montrant l’œil d’une femme transpercé, en très gros plan, par une écharde. Il sera d’ailleurs beaucoup question de regards meurtris dans les films suivants du duo, qu’il s’agisse des larmes de sang de Frayeurs ou d’une épouvantable énucléation sur un clou rouillé dans L’Au-delà. Outre la volonté de secouer un public avide de sensations fortes, il est permis de considérer cette récurrence comme le signal que Fulci et Sacchetti nous donnent à voir des spectacles proscrits au regard des vivants. Une ouverture vers des territoires interdits qui va être considérablement élargie dans leur collaboration suivante.

Frayeurs © VOD Factory


Entre deux mondes


Si les producteurs de L’Enfer des zombies se gardent bien d’informer Fulci et Sacchetti du triomphe considérable de leur film, le duo ne peut ignorer que leur association est aussitôt prisée des argentiers italiens. Après avoir signé le polar La Guerre des gangs, Fulci retrouve donc le scénariste pour un film qui initie leur trilogie des « Portes de l’enfer ». Frayeurs est la parfaite synthèse des références littéraires des deux artistes. Fulci s’est replongé dans les écrits de H.P. Lovecraft et d’Edgar Allan Poe quand il commence à discuter avec Sacchetti. Ainsi, Frayeurs emprunte au créateur de Cthulhu la ville imaginaire de Dunwich tout en rendant hommage à Poe dans une séquence inspirée de la nouvelle L’Inhumation prématurée. Sacchetti, pour sa part, est plus versé dans les auteurs contemporains et américains. Lui qui, tout jeune, a été marqué par le film de fourmis géantes Des Monstres attaquent la ville (1954), cite volontiers Stephen King et notamment Salem comme influence de Frayeurs. Ce choc des générations explique en partie la singularité de leur second film. Comme chez Lovecraft, le mal imprègne toute la cité maudite de Dunwich mais demeure insaisissable, en particulier dans un plan final énigmatique. Et comme chez King, la peur émane d’une horreur très graphique, que ce soit dans de très gros plans sanguinolents ou une peinture clinique de la mort. Dans Frayeurs, on voit énormément de cadavres dans des contextes tristement banals : hôpital, morgue et même l’atelier d’un thanatopracteur. Ce mélange étonnant entre une terreur du non-dit et un visuel explicite vaudra à Fulci d’être qualifié, par ses exégètes, d’une jolie antithèse : « Le Poète du macabre ».


L'Au-delà © VOD Factory


Au bout de l’enfer


La troisième collaboration de Sacchetti et Fulci est possiblement leur chef-d’œuvre : L’Au-delà, second opus de leur trilogie des « Portes de l’enfer ». Si Sacchetti s’inspire pour le coup de Shining, l’enfant lumière de King et Fulci convoque Le Tour d’Écrou d’Henry James, les deux hommes optent cette fois pour une terreur plus versée dans le surréalisme. L’horreur viscérale n’est pas abandonnée pour autant : une femme se liquéfie en une mousse rougeâtre sous les yeux de sa petite fille. Et puis il y a cette fascination constante pour les attaques d’animaux : rats, araignées et autres nuisibles. On raconte d’ailleurs que Fulci déambulait sur les plateaux avec des vers plein les poches dont il aimait recouvrir le visage de ses comédiens. Mais L’Au-delà ne se limite pas aux excès gores. À plusieurs reprises, le film offre des visions picturales glaçantes (le récit s’articule autour d’un peintre maudit) jusqu’à offrir, dans sa dernière séquence, une vision infernale d’une beauté sidérante. Jugé à l’époque par les critiques installés comme relevant de la pure pornographie, L’Au-delà a, depuis, acquis une aura de classique totalement justifiée. Et quand bien même leur collaboration fut souvent houleuse, Sacchetti et Fulci continueront de travailler ensemble dans les années suivantes, notamment pour conclure leur trilogie des « Portes de l’enfer » avec La Maison près du cimetière (1981). Mais ils ne retrouveront jamais plus l’inspiration superbement abjecte de leurs glorieux débuts.