Pourquoi ce film ?

Deux raisons m’ont poussé à faire un film d’après ce fait divers. Cela traite du lien indestructible entre un père et son enfant, ainsi que de l’affrontement entre les citoyens et la bureaucratie. Je pense que n’importe où dans le monde, dès qu’il y a des lois et une bureaucratie pour les appliquer, des tragédies comme celle-ci peuvent arriver.

Dans cette histoire, le père et la fille font partie du prolétariat, ils tentent de se battre contre un système construit par les classes supérieures, ils n’ont pas d’autre bien que leur attachement mutuel. Quand le père décide de se battre, il ne renonce à aucun moment. J’ai été très touché par sa volonté de préserver sa dignité en tant que personne, mais aussi en tant que père.

En 2003, j’ai, comme la plupart des Taiwanais, regardé en direct à la télévision cet homme qui menaçait de se jeter d’un pont. Mais ce n’est qu’après avoir suivi un reportage, deux ans plus tard, que j’ai compris les raisons qui avaient poussé cet homme à un tel acte. J’ai eu honte de ne pas avoir pris conscience, sur le moment, du désespoir de cet homme. Je suis parti de Taipei, je me suis complètement isolé pour écrire un scénario sur cette affaire. J’en ai écrit sept versions différentes, au total.

A chaque réécriture, je simplifiais encore et encore. Pour moi, la simplicité était une forme d’honnêteté. Le film débute sur les gens agglutinés en train de regarder le reportage en direct à la télévision. L’un d’eux dit que l’attitude absurde de l’homme fait perdre du temps à tout le monde ; d’autres prétendent qu’il devrait en finir tout de suite et sauter. D’autres encore commencent à parier s’il va sauter ou non. En fait chacun d’eux est un reflet de ma propre réaction à l’époque. J’espère qu’en voyant le film, les spectateurs réfléchiront à comment ils auraient réagi eux-mêmes, face à cette histoire.

Le choix du noir & blanc

Pour les cinéastes de ma génération, filmer en noir & blanc nécessite de tout réapprendre. Après avoir fini d’écrire le scénario, j’ai passé beaucoup de temps à réfléchir sur la façon de traduire cette histoire sur le plan visuel. Mais je n’arrivais pas à trouver le ton et des couleurs justes. Et puis je me suis rendu compte que si les lieux dans lesquels se déroule le film étaient filmés en couleur, cela déprimerait les spectateurs de Taiwan. Parce que ces endroits sont pour la plupart gris, sales... J’espère que le public pourra faire appel davantage à son imagination et donner à ces images leurs propres couleurs.

La collaboration avec Wen-Pin Chen (acteur, coscénariste, coproducteur)

Je n’avais pas assez d’argent pour ne prendre ne serait-ce qu’une seule star. Donc j’ai demandé à des amis de m’aider. Wen-Pin Chen a accepté de jouer le rôle principal, il n’avait jamais joué avant. On a tendance à paniquer lorsque l’on se trouve face à quelque chose que l’on ne connaît pas. Jouer est particulièrement angoissant, la première fois. Parce que jouer, c’est livrer son intimité au regard de tout le monde. Chen est un homme très cultivé. J’ai dû donc recourir à une méthode très cruelle pour le faire entrer dans le personnage. Deux ans avant le tournage, je lui ai demandé de ne plus se faire couper les cheveux. Au fur et à mesure que ses cheveux poussaient, il devenait une sorte de vagabond dans le regard des autres. Dans la rue, les gens s’écartaient sur son passage. Je voulais que Chen ressente le changement dans le regard des autres, et ce que c’est que d’être traité comme un marginal. Le personnage de mon film est un perdant, en marge de la société. Il se satisfait probablement d’être simplement en vie. Il place tous ses espoirs et ses attentes dans sa fille. Il ne peut donc pas imaginer qu’il puisse la perdre, pour lui ce serait pire que de mourir. Pendant toute la durée du tournage, j’ai traité Chen comme s’il était vraiment son personnage, j’ai été très cruel avec lui !

Le cinéma taiwanais aujourd’hui

Au cours des dix dernières années, les films taiwanais se sont focalisés sur des histoires d’amour ou d’entrée dans l’âge adulte. C’est avant tout une question de box office. Mais je pense qu’à l’intérieur même du système, il devrait y avoir des films qui servent de plateforme à la discussion, sur des sujets de société. Peu ont voulu investir dans mon film, parce qu’on pensait qu’il ne serait pas très attractif. Mais j’étais convaincu que ce projet valait la peine de se battre. Dès l’instant où il y a une bonne histoire, chargée de vérité, il y a moyen de toucher les gens. On ne devrait pas étiqueter les films comme "commerciaux" ou non, du fait de leur sujet.

Il y a huit ou dix ans, le cinéma taiwanais était à son point le plus bas. Nous avons pu nous sortir de ce passage à vide, ça me rend très optimiste pour l’avenir. Dans les cinq à huit prochaines années, nous avons un défi à relever en provenance de Chine. La Chine a tant de ressources, elle représente un immense marché, et on y tourne énormément de films chaque année. Comment doivent réagir les cinéastes de Taiwan face à ce défi ? Personnellement, je pense qu’on ne devrait pas aller dans la direction que tout le monde suit. On ne devrait pas courir après le marché. On devrait cultiver l’identité du cinéma de Taiwan. Nous devons savoir quelle sorte de film nous pouvons, et voulons, faire. Si nous arrivons à quelque chose que seuls nous nous pouvons faire, nous trouverons toujours une place sur le marché.