Que veut dire ce titre « Công-Binh » ?

Công Binh , veut dire littéralement en vietnamien : ouvrier-soldat . C’est le nom exact qu’il faut donner à ces 20 000 Vietnamiens, enrôlés de force pour aller venir travailler dans des usines en France lors de la Seconde Guerre mondiale. J’insiste sur ce mot, car c’est justement parce que ces hommes ont été mal « nommés » qu’un tel malentendu règne sur leur situation. Au Viêt Nam, ils étaient connus comme des « Linh Tho », étymologiquement : soldat-ouvrier . C’était un terme très péjoratif qui sous-entendait « collaborateurs de l’Armée Française ».

Moi-même, comme beaucoup de Vietnamiens pendant très longtemps, j’ai eu une image très déformée et fausse des « Linh Tho », celle des traîtres à leur pays d’origine et ou de ceux qui avaient frayé avec les Français. Ces malheureux ont été les oubliés de l’Histoire en France, certes, mais aussi au Viêt Nam qui les a considérés depuis toujours comme des traîtres, alors que la France leur avait volé leur jeunesse... Dans les campagnes, ils étaient enrôlés de force, ils ne savaient souvent pas lire, ne savaient pas ce qui les attendait. Les familles étaient forcées de donner au moins un fils. Mon père, heureusement, n’a pas été enrôlé : nous vivions en ville, il a pu échapper aux mailles du filet.

Pourquoi vous êtes-vous intéressé à l’histoire de ces hommes ?

J’ai rencontré l’un d’eux. Un hasard total. Au début des années 80, j’avais eu beaucoup de mal à trouver en France un réfugié vietnamien âgé pour jouer le rôle d'un maquisard dans mes précédents films Rencontre des nuages et du dragon et Poussière d’Empire. Mais, à mon grand étonnement, j’ai trouvé un vieux monsieur que cela ne gênait pas de jouer ce rôle. Installé en France, juste après la Seconde Guerre mondiale, il était très secret sur son passé. Il m’a avoué bien longtemps après qu’il était un « Linh Tho ». En fait, il en avait honte et se sentait gêné que je le sache. Il savait ce qu’impliquait ce mot au Viêt Nam. Un comble alors que c’était un héros pour ses camarades Công Binh, fervent partisan de Ho Chi Minh !

Quand j’ai entendu parler du livre du journaliste Pierre Daum sur ce sujet, publié chez Actes Sud en 2009, je l’ai tout de suite contacté. Il a approfondi un mémoire de maîtrise d'histoire rédigée par une étudiante franco-vietnamienne sur ce sujet dans les années 90. Ce fut le déclic. J’ai su qu’il était temps que je m’attelle à ce film. Je ne suis ni journaliste, ni historien, mais cinéaste : je voulais raconter cette histoire, mais en y mettant ma subjectivité et avec ma vision de Vietnamien... En la revendiquant, même. Je voulais apporter mon regard, en tant que Vietnamien, sur cette histoire.

In fine, Công Binh, la longue nuit indochinoise n'est pas juste un documentaire de plus, mais un film de cinéma comme tous mes autres films de fiction. Il est même l'un de mes films les plus intimes.

Vous y parlez de vous-même ?

En quelque sorte. Ces hommes sont partis du Viêt Nam à vingt ans, en se disant souvent qu’ils ne reverraient plus jamais leurs pays . Moi aussi, je suis parti à cet âge de Saigon sous domination US vers la fin des années 60, c'est- à-dire sans espoir de retour : la victoire communiste sur tout le pays était inéluctable. Je sais, dans mes tripes, ce que cela veut dire d’être exilé. Comme eux, je n’ai plus rien de mon passé, pas de photos de classe, de cahiers d’écolier, rien de ma jeunesse vietnamienne. Nous sommes des déracinés de la mémoire. Ce qui se joue là, c’est une histoire de transmission.

J’adore cette citation de Pasolini mise en exergue du film : « l’Histoire c'est la passion des fils qui cherchent à interroger les pères ». Eux, les hommes de mon film, justement, personne ne les avait interrogés. Ils ont toujours caché leur tragique histoire à leurs enfants, car ce qui comptait, c’était l’avenir, pas le passé. J’ai des heures et des heures d’entretiens filmés avec ces hommes : ils se sont complètement livrés à moi. Il y a eu une relation très forte de confiance, une relation père-fils. Ils ont vite compris qu’il fallait qu’ils transmettent cette mémoire. Ils sont tous nonagénaires.

Moi aussi, je me suis senti investi de cette mission. Pour moi, ce film, c’est l’héritage que je n’ai pas eu de mon propre père que j'ai quitté à dix-huit ans, l’héritage que je veux laisser aussi à mon fils né en France, moi qui n’ai pas eu de mémoire à lui transmettre, pas de photos, pas d’albums de familles.

Ces hommes sont les derniers survivants de ce passé. Il y avait effectivement urgence à recueillir leur parole...

Pendant le montage, cinq de mes témoins sont morts. Alors, oui, j’ai eu l’impression de courir contre la montre. J’ai déjà montré le film aux Công-Binh encore valides résidant en France. J'avais initié cet automne une projection exceptionnelle en avant-première lors d’une journée de commémoration à Sorgues, où se trouvaient à l' époque 5 000 Công Binh dans plusieurs camps avec une prison exclusivement réservée aux Indochinois. C’était important pour moi de leur montrer le film à eux, à leurs enfants et petits-enfants venus de tous les coins de France. J’irai aussi au Vietnam dès que possible montrer le film à ceux que j’ai rencontrés là-bas .

Depuis Poussière d’empire, il semble que cette question coloniale continue à vous tarauder.

Je suis né en 1948 au Nord Viêt Nam. Je fais partie de la génération qui a vécu directement la colonisation, c'est-à-dire celle des « indigènes » d'Indochine. Gamin, je me souviens avoir été giflé par un enfant de colon dans la rue, exactement comme le raconte l’un des Công Binh dans le film. C’était courant à l'époque. A Hanoï où j’ai grandi, on n’avait pas le droit d’aller dans les quartiers des colons. A la piscine, il y avait des horaires réservés. Mes parents voulaient que nous, les enfants, nous nous en sortions. La seule solution, c’était de travailler dur, et de réussir un concours dès la maternelle pour être admis dans l’école « française ». Et après, encore être dans les premiers pour espérer obtenir un passeport et faire des études supérieures à l’étranger.

Le seul salut, c’était la France, ce pays qui pourtant nous asservissait : cruel paradoxe. J'avais dû suivre le même parcours que mes deux aînés, l'un Polytechnicien et l'autre Centralien, donc les classes prépas aux Grandes Ecoles... et pourtant, nous gardions en tête ce sentiment d’infériorité. On est toujours colonisé dans sa tête.

Au Viêt Nam, pour dire aller à l’étranger, on disait « di xu nguo i » , littéralement « aller au pays des hommes ». Vous imaginez ? Cela veut dire qu’on se considérait, nous les Vietnamiens, comme des sous-hommes. Puisque on nous avait enseigné qu’on n’était pas des citoyens à part entière, mais juste des indigènes.

Et comment expliquez-vous que la mémoire algérienne soit beaucoup plus « revendiquée », avec foison de livres, de mémoriels, voire de films. Par rapport à l’Algérie, l’ex-Indochine semble avoir été gommée, tombée dans l’oubli.

Le problème algérien et indochinois sont pourtant cousins : il ne faut jamais oublier que c’est après Dien Bien Phu que l’Empire Français colonial se désagrège et que les leaders indépendantistes algériens ont été formés par les maquisards indochinois !

Mais évidemment, il y avait une proximité plus forte avec l’Algérie. L’Indochine, c’était tellement loin. Et puis, il y a peut-être un facteur culturel. La mentalité vietnamienne, avide de modernité, a tendance à gommer le passé. C’est un pays très tourné vers le futur. Beaucoup de jeunes que j’ai interrogés là-bas ne savent pas par exemple que la France avait colonisé le pays. Je ne sais pas si c’est un bien ou un mal. Quant aux immigrés vietnamiens de la seconde génération installée en Occident, leurs parents n’ont jamais été dans la revendication. Ils ont choisi l’invisibilité, ils voulaient à tout prix s’intégrer, rester discrets, gommer le passé.

C’est le cas par exemple des Công Binh, qui n’ont jamais exigé d’être payés pour leurs années de labeur quasi gratuites, qui n’ont jamais parlé de leur peu glorieux passé à leurs enfants, et dont l’histoire n’est reconnue que maintenant, plus de soixante ans après... Il était grand temps, surtout pour leurs enfants, de faire connaître cette mémoire.

Vous avez l’impression que la France a du mal à faire face à son passé colonial ?

Oui, bien sûr. Il y a finalement très peu de films sur le vrai passé colonial de la France. Cela reste un sujet tabou. Quand on compare avec l’énorme production américaine sur la guerre du Viêt Nam, c’est vrai que cela pose problème.

Quand mon film Poussière d’Empire est sorti en 1983, c’était un peu la première fois qu’on parlait de l’Indochine coloniale, en prenant le point de vue du colonisé. Et le fait de faire mourir Dominique Sanda, la star française du film en plein milieu du film, ça a pas mal choqué. Pour moi c'était logique par rapport à la vérité historique de la France en Indochine : après la défaite f rançaise à Dien Bien Phu (symbolisée par la mort de Dominique Sanda) exactement à la moitié du film, c’était au tour des colonisés de reprendre leur histoire en main...

Mais j’ai réalisé que je touchais un point sensible, en tuant métaphoriquement l’Empire français. En plus de trente ans, la situation a certes évolué, mais pas tant que cela finalement : notre ex-président de la République Française voulait tout de même enseigner les bienfaits de la colonisation, valoriser certaines civilisations par rapport à d'autres, non ? Ça montre qu’on n’a encore rien réglé.