On a souvent apparenté le second long métrage de Jean Cocteau aux bandes féériques que concevait minutieusement Georges Méliès dans son studio de Montreuil. Il est vrai que, dans les deux cas, seule une foi absolue dans la magie du grand écran pouvait forger ces irrésistibles invitations à fuir le réel. Cocteau perçoit d’ailleurs l’impérieuse nécessité de concevoir cette échappée merveilleuse au lendemain de la Seconde Guerre mondiale : à ses yeux, La Belle et la Bête sera un réconfort salutaire pour un peuple qui commence tout juste à panser les blessures laissées par des années de cauchemar. L’évasion qu’il compte proposer promet d’être d’autant plus séduisante qu’elle sera aussi la célébration d’une certaine idée de la splendeur française. L’œuvre sera donc la somme de références littéraires classiques (le conte de Madame Leprince de Beaumont mais aussi La Chatte blanche de Marie-Catherine d'Aulnoy), d’une esthétique très picturale, d’une dramaturgie parfois quasi théâtrale et, plus prosaïquement, des splendeurs architecturales de l’hexagone. Mais si l’époque avait besoin de La Belle et La Bête, ces temps douloureux vont également s’échiner à rendre la conception du film particulièrement éprouvante.

Rationnés
Quand on l’invitait à replonger dans ses souvenirs, Jean Marais n’y allait pas par quatre chemins : « Le tournage de La Belle et la Bête a été une tragédie ! ». Tout semble concourir à faire chavirer le projet. C’est tout d’abord la Gaumont qui se désiste du financement, redoutant le rejet du public. Venu in extremis à la rescousse, le producteur André Paulvé craint à son tour que le budget ne soit trop dispendieux, en particulier au regard des décors exigés par le récit. Mais Marais et Cocteau le rassurent, en lui promettant qu’ils travailleront savamment les ombres de l’image pour suggérer plus que montrer. Contrairement aux visions plus conventionnelles du genre, leur conte de fées sera ténébreux. Si le montage financier du film est houleux, le pire reste à venir. Quand le tournage est lancé en août 1945, l’équipe est constamment rattrapée par la dure réalité de l’époque. Les studios Éclair à Épinay-sur-Seine, où est tournée la plupart des intérieurs, subit régulièrement des coupures de courant qui malmènent le plan de travail. Certains des objectifs loués sont défaillants. Des lots de pellicule se révèlent inexploitables, quand ce n’est pas le laboratoire qui rate le développement ! Et l’équipe doit compenser en permanence avec un terrible manque de matériel. Les costumes, notamment, sont conçus à base de chutes de tissus. Et même récupérer des draps blancs se révèle être une mission quasi impossible dans un pays encore soumis aux tickets de rationnement. Ce combat perpétuel laissera au film les marques de l’âpreté de son temps. Mais non contente de témoigner de la magnifique ténacité de Cocteau et de son équipe, ces cicatrices contribuent à la séduisante fragilité de cette œuvre miraculée.

La belle équipe
Avec une personnalité aussi imposante que Jean Cocteau à la tête de ce projet fou, il serait tentant de céder à l’exégèse d’un auteur démiurge. Dans le cas de La Belle et La Bête, ce serait une erreur grossière, tant ce chef d’œuvre est la somme de talents fabuleux. En premier lieu, la difficulté du tournage impose à ce cinéaste somme toute débutant (il n’a signé à l’époque que Le Sang d’un poète) de s’adjoindre les talents d’un artisan d’une redoutable efficacité : René Clément. Malgré son jeune âge, Clément est déjà à l’époque un homme d’expérience. Il s’est essayé à l’animation, a tourné quantité de documentaires et fut formé aux côtés d’un cinéaste d’une folle minutie : Jacques Tati. Fort de ce passif éclectique, Clément épaule considérablement Cocteau, allant jusqu’à tourner seul des pans entiers du film quand le cinéaste, assailli de terribles allergies, est souffrant. C’est notamment lui qui réalise l’arrivée du père au domaine de la Bête. Autre membre proéminent de l’équipe, le directeur de la photographie Henri Alekan aura, pour le coup, une relation houleuse avec Cocteau. Personnalité artistique déjà très affirmée, Alekan penche pour un merveilleux conventionnel avec, notamment, une image diffuse, là où le réalisateur souhaite une lumière plus crue. Cocteau ne cautionne pas non plus les références que son chef opérateur fait aux peintres flamands dans les séquences situées dans la maison de Belle. En revanche, les deux hommes se rejoignent sur une influence majeure pour représenter le domaine de la Bête : les gravures de Gustave Doré qui inspirèrent également Georges Méliès. Enfin, Alekan a travaillé aux côtés du directeur de la photographie allemand Eugen Schüfftan, génie des effets spéciaux qui a aidé à la conception de la cité dantesque de Metropolis. Un trucage optique très prisé à l’époque, l’« Effet Schüfftan », porte même son nom ! Fort de cette formation, Alekan conçoit la plupart des effets spéciaux de La Belle et la Bête, à base de doubles expositions, de rails cachés, de décors renversés et de film inversé.

Bérard et Auric
Parmi les membres de cette équipe que Cocteau surnomme « mes enfants », deux autres personnalités se distinguent plus particulièrement, comme le cinéaste le reconnaitra : « Sans Bérard et sans Auric, je ne pouvais rien. » Christian Bérard est un vieux complice de Jean Cocteau. Ce personnage truculent, à la vie dissolue, est nommé directeur artistique. S’il supervise la création des costumes (cousus, pour la plupart, par un jeune Pierre Cardin), il conçoit surtout les décors, parvenant à un équilibre délicat entre reconstitution historique et distance poétique. Le second, Georges Auric, écrit la musique. Un temps protégé d’Igor Stravinsky et d’Erik Satie, il fait publier ses premières critiques musicales en 1913… alors qu’il n’a que quatorze ans ! Et il n’a pas 17 ans lorsqu’il rejoint les Six, un groupe de compositeurs qui compte, notamment, Darius Milhaud et Francis Poulenc. Enfin, comme Christian Bérard, ce prodige est un proche de Cocteau. Les deux hommes ont d’ailleurs fait ensemble leurs premiers pas sur grand écran avec Le Sang d’un Poète. Sur La Belle et La Bête, l’apport d’Auric est fondamental : le compositeur évite toutes les facilités du merveilleux, n’hésitant pas à désarçonner le spectateur. Ainsi, après la musique quasi héroïque qui accompagne la chevauchée nocturne de Belle, il vire brusquement vers un onirisme évanescent lors de sa découverte du château magique du monstre. Et il contribue à accroître le caractère magique de cette demeure via une utilisation des chœurs qui évoque le Daphnis et Chloé de Maurice Ravel. Car dans ce château où les portes parlent, la musique d’Auric semble être la voix des candélabres et des statues de pierre qui scrutent les déambulations de Belle.

Par-delà le temps et l’espace
Si le film est porté par une cohérence formelle ahurissante, il n’a en revanche rien d’évident. Déjà parce que La Belle et la Bête détonne dans un cinéma français qui n’a jamais fait grand cas du merveilleux. Mais aussi parce que cette production contraste fortement avec son époque. Et il est finalement éloquent que La Belle et La Bête reparte bredouille de la première édition du Festival de Cannes en 1946, tandis que La Bataille du rail de René Clément, ode aux exploits de la Résistance française, est multi récompensé. Et puis le film bouscule les attentes du public, notamment en jouant des sentiments confus qui troublent Belle. Cocteau prend en effet ses distances avec les poncifs du conte de fées, notamment lorsqu’il rend l’apparition finale du prince magnifique, certes, mais surtout désincarnée. À l’inverse, il travaille constamment le charme vénéneux du monstre pour que, selon ses propres dires, la « transformation en prince Charmant soit pour la Belle une déception terrible. » Après tout, la jeune femme n’avoue-t-elle pas au monstre qu’elle « aime avoir peur » ? Marlene Dietrich, proche de Cocteau, ne s’y était pas trompée. Au terme de son visionnage, elle déclara outrée à son ami : « Rendez-moi ma bête ! ». Il fallait donc laisser le temps au public d’apprivoiser une œuvre aussi farouche. Si les spectateurs boudent le film lors de sa sortie, ils finissent, au bout de quelques semaines, par céder à cette œuvre atypique.

Cette fascination était amenée à perdurer. La Belle et la Bête devient déjà l’un des titres emblématiques du cinéma français. À tel point que Walt Disney, quand il découvre le film à la fin des années 1940, abandonne aussitôt son projet d’adaptation du conte de Madame Leprince de Beaumont en dessin animé. Et le temps ne semble pas avoir d’emprise sur le film, comme en témoignent les évènements qui accompagneront son quatre-vingtième anniversaire. La remastérisation en HDR destinée, notamment, au Blu-ray 4K, va ainsi permettre de débusquer les secrets cachés dans les ténèbres de l’image. Et il sera enfin possible de se plonger dans la musique de Georges Auric, jusqu’ici quelque peu délaissée par les éditeurs. La veuve du compositeur a en effet fourni les partitions originales, pour que le travail de son époux bénéficie d’un traitement idoine, avec un réenregistrement assuré par l’Orchestre philharmonique et le chœur de Radio France. Autant dire que le charme étrange du chef-d’œuvre de Cocteau n’a pas fini de hanter nos songes.