Aux yeux du réalisateur, l'amour est un combat incessant pour conserver une marge de liberté et lorsque la passion s'émousse, il ne reste bientôt plus rien. « Je n'accepte la relation amoureuse que s'il s'agit d'une liaison passionnée », dit-il.

La recherche

Les Rêveurs de Tykwer, ce n'est «surtout pas un modèle», mais un film porteur d'une idée - ou plutôt d'une ambiance montrant comment se trouver et se perdre, comment se quitter ou rester ensemble. Alors que Tykwer tournait jusqu'à présent toujours des histoires de son propre cru, il est surprenant que ce second film s'inspire du roman d'Anne-Françoise Pyszora, Expense of Spirit.

C'est là qu'il découvrit ce portrait d'une génération approchant la trentaine, qui «végète et tourne en rond sans le moindre but». Tykwer élabora six autres versions de l'ouvrage, lui conférant au fur et à mesure beaucoup plus de densité et créant le personnage de Théo, qui s'avéra comme le pendant archaïque des quatre personnages postmodernes.

Mais les changements les plus importants de la dramaturgie sont dus à l'intervention d'un sixième personnage décisif, à savoir le Destin, héros secret de toutes les œuvres de Tykwer. Tout se tient; le monde, c'est ce que nous en faisons et c'est ce qu'il fait de nous, tel est le sujet des Rêveurs.

Ce pays, c'est mon pays

Tenant compte de la démarche de l'auteur du roman, qui se passait en France, Tom Tykwer a transposé l'intrigue à Berchtesgaden en Allemagne.

« On obtient une meilleure sobriété visuelle dans la neige qu'au soleil du Midi de la France. En lisant le roman, j'ai tout de suite fait l'association avec des personnages qui s'isolent et j'ai eu envie de les enfermer dans ce châlet qui fonctionne, un peu comme un cocon. L'atmosphère y est à la fois familière et inquiétante tandis qu'au dehors, le paysage glacé est éblouissant et froid, avec une grande netteté. Dans la neige, tu ne peux pas te cacher ».

Du point de vue du fond comme de la forme, le choix de cette région frontalière entre l'Autriche et l'Allemagne, au relief tourmenté et balayé par les tempêtes de neige, constitua un préalable essentiel. Dans l'imagination de Tykwer, les contours de l'immense page blanche de ce tableau abstrait se précisèrent de jour en jour davantage comme une terre en friche où les quatre protagonistes ont trouvé refuge. Ce paysage disséqué, froid et aride, est le principal ennemi de Théo, le fermier, dans sa lutte pour l'existence.

Le bonhomme de neige

Dans un studio de Cologne, le décorateur Alexander Manasse et Uli Hanisch, l'accessoiriste, ont conçu l'aménagement exubérant de l'intérieur du châlet, avec une profusion de coins et de recoins bourrés d'objets de collection et une quantité délirante de bibelots de toutes sortes. «A l'époque du tournage, il était impossible de trouver encore le moindre accessoire un peu exotique dans toute la Nord-Rhein-Westphalie». Hanisch n'avait épargné aucun magasin d'accessoires et Frank Griebe, le directeur de la photographie, put s'en donner à cœur joie en filmant les innombrables détails des scènes d'intérieur, tout comme il avait pu auparavant exploiter les motifs pour ainsi dire mythiques des ravines de Berchtesgaden. Mais trêve d'images délirantes et de cadrages réussis, «le tournage fut un véritable cauchemar».

Alexander Mariasse, également «responsable de la neige», dut lutter sans cesse contre les forces de la nature. «La neige ne se trouvait jamais là où elle aurait dû être». Manasse était le jouet d'une zone climatique parmi les plus complexes d'Europe ; il arrive qu'en l'espace d'une heure et demie, on passe de 20 degrés à l'ombre à une tempête de neige.

Du chauffeur au réalisateur, tout le monde se retrouvait alors à 4 heures du matin en train de pelleter de la neige par un froid glacial. Et lorsque la fonte des neiges débuta inopinément au beau milieu du tournage de la scène de l'accident, il fallut aller chercher de la neige avec un camion-benne sur la montagne voisine, il dut faire 125 fois la navette !

Ouvrir les yeux

Une grande conscience de la forme et une volonté inconditionnelle du style caractérisent Les Rêveurs, que soulignent avec élégance des costumes créés par Aphrodite Kondos et un format cinémascope.

Pour conférer aux personnages le caractère d'archétypes d'une génération, Kondos a conçu un strict concept de couleurs qui s'applique à toute la réalisation. Ainsi, chacun des personnages ne porte qu'une couleur déterminée, de la lingerie jusqu'à la combinaison de ski. Laura et Rebecca sont vouées au vert et au rouge, Marco est en bleu et René, mystérieux et hésitant, se trouve logiquement vêtu de gris. Théo, lui, porte bien sûr des couleurs terres.

Cette idée aussi simple que radicale trouve son équivalent au niveau de la conception des images ; révélant un faible pour le «format le plus suggestif possible» et son souci de conserver l'opinion de Tom Tykwer, selon lequel le cinémascope convient surtout aux épopées et aux drames à huis clos, Griebe a réussi un «drame à huis clos épique» où le mysticisme et la majesté des paysages sont en contraste absolu avec la complexité des espaces intérieurs.