Quelle est la genèse du film ?
Avant que je ne tourne Eastern Plays, je me suis rendu sur l’île où se passe le début de mon nouveau film. J’occupais, avec ma petite amie française de l’époque, la même chambre que mes personnages. J’ai commencé à imaginer et à écrire The Island à ce moment-là. Au cours des dix années suivantes, j’ai continué à travailler le projet. J’y ai intégré, au fil du temps, des éléments autobiographiques. Mes films commencent souvent avec un lieu, dans lequel mes récits s’engouffrent. L’île où se situe l’action est toute petite, avec deux maisons tout au plus. Dans le film, on n’en voit pas les limites mais la métaphore est limpide : elle renvoie à une autre île, celle qui nous enferme à l’intérieur de nous-mêmes. Notre identité se définit par ces limites. Les entrevoir, c’est entrer dans un processus de libération.
La séquence d’ouverture avec le tarologue est programmatique et renvoie précisément à cet enfermement intérieur. Pouvez-vous la commenter ?
Le divinologue exhorte en effet Daneel à sauter dans l’inconnu, à sortir de son carcan. Il lui fait comprendre qu’à chaque instant, on peut s’affranchir des limites qu’on s’est assignées pour accueillir la vie et tous ses possibles. Je suis très heureux d’avoir convaincu Alejandro Jodorowsky de jouer ici son propre rôle, lui qui s’est éloigné du cinéma pour se consacrer aux arts divinatoires et à l’ésotérisme. Il est une sorte de figure tutélaire pour mon film. La carte du Fou qu’il tire emblématise votre héros et annonce son parcours original… Le Fou est effectivement un personnage qui a la faculté d’oublier et d’évoluer dans le monde comme un nouveau-né, à l’instar de Daneel. Sans mémoire, ni attaches, il peut vivre son existence pleinement.
La chanson des Beatles, The Fool on The Hill, illustre bien sa posture : on le prend pour un idiot mais lui, continue de sourire et son visage est lumineux. En tirant cette carte, il prend conscience qu’il peut célébrer la vie, sans se préoccuper du jugement d’autrui.
Est-ce que la scène où Daneel plonge dans la mer représente une catharsis pour vous, en plus de ce saut dans l’inconnu que vous évoquiez ?
C’est un plongeon dans l’inconnu, conforme à la prédiction de la carte, et qui convoque la symbolique très évidente de l’eau. Daneel est à bout de forces physiquement et décide de se laisser aller. Il n’a plus l’énergie pour définir son identité, avant sa confrontation avec la nature. dans l’émission, il affirme qu’on ne voit que ce que l’on veut voir. C’était important pour moi que cette partie commence avec une figure de simple d’esprit qu’il reprend à son compte, pour mettre en valeur les mécanismes de rejet liés aux apparences.
Dans la construction dramaturgique du film, le personnage n’est plus là : il s’efface derrière cette représentation et ce, bien avant sa disparition effective et mystérieuse du jeu. C’est pourquoi la seconde partie de mon film représentait un challenge, dans la mesure où l’on abandonne le point de vue du personnage principal, au profit de celui de sa compagne. Sophie comprend que Daneel est sorti de lui-même et cela l’inspire à son tour.
L’arrivée sur l’île dérègle l’équilibre du couple et pose la question des origines…
L’identité de Daneel est questionnée à un double niveau à son arrivée dans le lieu : à la fois par rapport à sa future paternité mais aussi vis-à-vis de sa nationalité. La découverte des tests de grossesse agit comme un déclencheur : s’il menait une vie ronflante et monotone à Paris, l’île réveille chez lui l’envie de savoir qui il est. Il se lance alors dans une quête farouche, au point de voir dans Irina, sa mère. Cette question identitaire enclenche, chez Daneel, un processus de transformation. L’île le sort de sa zone de confort.
Comment avez-vous pensé la photographie, en fonction des trois parties de votre film ?
Je filme à l’instinct et j’aime cette idée de ne pas conceptualiser l’image. Evidemment, j’ai cherché des références, réfléchi à la palette graphique mais mon approche est beaucoup plus émotionnelle que théorique. Le trajet de mes personnages relève davantage des sentiments également. Il en va de même pour la musique. Composée par Jean-Paul Wall, elle donne aux scènes la vibration nécessaire, tout en suivant l’évolution des personnages.
Comment Laetitia Casta s’est-elle imposée à vous pour le rôle ?
J’ai pensé à elle dès l’instant où j’ai écrit l’histoire. Elle incarne parfaitement le personnage, à travers sa capacité à être dans la vie, sa spontanéité. Sophie est tout à fait à l’opposé du personnage masculin, très cérébral, introverti. Elle, au contraire, s’inscrit dans l’émotion et vit dans le fantasme du couple. Je trouvais que Laetitia Casta exprimait ces aspects avec justesse. Son visage est très lumineux et représente cette sensibilité et cette sensualité qui passent par les sentiments. Je savais qu’elle avait le potentiel pour faire évoluer son personnage. Le scénario, au départ, se focalisait un peu trop sur Daneel. Sophie contrebalance son point de vue et apporte au film son équilibre. À travers ses yeux, la folie de Daneel transparaît. En revenant à Sofia pour le suivre, elle oublie ses ambitions personnelles et découvre que l’amour n’obéit pas à une idée prédéfinie.
Thure Lindhardt multiplie les transformations dans le film. Comment l’avez-vous dirigé ?
Notre rencontre a été assez particulière. J’ai longtemps cherché un acteur bulgare, capable de jouer en anglais et en français. Finalement, j’ai abandonné cette idée, au profit d’un acteur étranger qui parlerait un bulgare phonétique. Grâce à un directeur de casting américain, j’ai trouvé cet acteur danois ! Nous avons travaillé via Skype et nous ne nous sommes rencontrés en vrai qu’au moment de la préparation du film. Nous avons beaucoup discuté pour qu’il aborde son personnage versatile. Je lui ai montré des discours de gourous contemporains de diverses nationalités qui m’inspirent. Thure avait énormément de travail car ses scènes sont nombreuses et contrastées. Mais il a beaucoup d’expérience. Il a rencontré ce type qui joue le fou à l’aéroport et qui m’a inspiré la seconde partie de mon film.
En effet, tout le monde pensait que le vrai Toshko était réellement un simplet, ce qui n’est pas le cas. Thure prenait son rôle très à coeur. Le week end, il se baladait dans les boutiques de ma ville natale, en se faisant passer pour un demeuré, afin de tester les réactions des gens.
Quels sont vos prochains projets ?
Je planche sur l’écriture de mon troisième long métrage qui va faire à nouveau le grand écart avec mes films précédents. J’aime partir d’une base réaliste pour introduire des éléments fantastiques. C’est comme lorsque Daneel croise Irina dans la forêt : cette séquence n’appartient déjà plus tout à fait au réalisme. Mon nouveau film s’inscrira dans cette démarche mais sera très différent dans ses développements.