DECEMBRE 1979
Nang-Chan (Thaïlande), un camp installe à proximité de la frontière cambodgienne. Des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants attendent sous le soleil. Certains ont parcouru à pied des centaines de kilomètres pour venir chercher les sacs de riz qu'apportent les camions de la Croix-Rouge et de l'UNICEF. Claude LeLouch est là avec sa caméra, moins en cinéaste qu'en journaliste-reporter.
21 JUILLET 1980
Paris, « Folies Bergère ». Premier jour de tournage en équipe complète. Un tournage qui redémarre sur les chapeaux de roue avec 500 figurants en tenue de soirée 1937, des numéros de music-hall chantés et dansés. Dans l'orchestre, caressés par la caméra, Nicole Garcia au violon et Robert Hossein au piano. Pas de dialogues, un accord de musique, un échange de regards et tout est dit.
29 JUILLET
Trocadéro. Le gala final du film. Début du tournage à 20 heures. Un plateau en folie. 1000 figurants, un orchestre de 100 musiciens, deux hélicoptères, des caméras de télévision, trois gros projecteurs type DCA, des dizaines de journalistes, quatorze acteurs principaux et la troupe de Maurice Béjart. Sans compter les innombrables badauds qui tentent de franchir les cordons de police. De quoi rendre définitivement fou le plus apathique des assistants !
21 heures, le pire, la pluie qui se met à tomber en fines gouttes taquines. Tel un collage surréaliste, une croix rouge géante brille sur la Tour Eiffel. 17 mètres sur 17, 13000 ampoules, l'accessoire le plus coûteux du film. Lorsque décollent les deux hélicoptères militaires, un véritable ouragan balaie le plateau. Chacun s'accroche qui à sa chaise, qui à son voisin. Arrimé avec sa caméra à la portière d'un troisième appareil, LeLouch, les pieds dans le vide, filme le ballet des deux autres autour de la Dame Eiffel.
22 heures, retour sur la terre ferme, ou presque. Fixée sur la grue, la caméra suit les moindres mouvements de tous les acteurs unis sur le plateau. Jorge Donn danse sans se lasser le « Boléro » sous la pluie et dans le froid.
Daniel Olbrychski dirige l'orchestre sous l'œil de Mâcha Méril et n'oublie pas, entre les prises, de distraire les musiciens par de petits gags mimés. Nicole Garcia tient sereinement son rôle de vieille dame (elle a pris un demi-siècle en deux heures de maquillage !). De Géraldine Chaplin, courageusement perchée sur la Tour Eiffel, nous n'apercevons que la robe scintillante. Le fond de l'air est de plus en plus frais. Heureusement les facéties de Jacques Villeret réchauffent un peu l'atmosphère. Les prises se succèdent.
5 heures du matin, c'est fini. La pluie a cessé. Il est 5 heures, Paris s'éveille... et l'équipe tombe de sommeil !
30 JUILLET
Tour Eiffel. Raccord avec le gala. Géraldine Chaplin et Manuel Gélin chantent en duo. 36 musiciens jouent dans leur dos. Le plan n'aurait rien de très extraordinaire si le tournage ne se déroulait sur le toit étroit du restaurant de la Tour Eiffel. Durant une nuit, l'équipe va vivre dangereusement, le technicien distrait risquant à tout moment de basculer dans le vide.
1er AOUT
Dans le salon rococo d'un grand hôtel situé près de l'Opéra. Le triomphe de Sergeï avant sa décision de rester à l'Ouest. Dans son costume maure d'or, Jorge Donn a l'allure de Rudolph Valentino dans Le fils du Cheikh. Trois caméras enregistrent simultanément le ballet. La première traverse la salle sur un travelling. La seconde reste fixe sur un trépied. La troisième, placée au ras de la scène, doit être dissimulée sous une bâche car elle figure dans le champ des deux autres. L'opérateur la déclenche du bout des doigts et disparaît rapidement par une porte de service. Transporté par la musique de Beethoven (« Septième Symphonie », quatrième mouvement), Jorge Donn bondit, virevolte et s'envole. Les figurants explosent spontanément en un tonnerre d'applaudissements.
13 AOUT
Au nord de Paris, un entrepôt désaffecté de la SNCF. Deux quais. D'un côté, le retour de prisonniers et de déportés français. De l'autre, des soldats allemands prisonniers embarqués par les MP américains dans des wagons. « Attention, pour le son, moteur ! Ça tourne ! Image ! Annonce ! Trente trois sur un, première ! Playback ! ».
Une fanfare militaire se fait entendre. La grue s'abaisse lentement face au train à vapeur qui entre en gare. Lelouch pose pied à terre et, toujours caméra sur l'épaule, suit au pas de course un MP sur le quai. Il remonte le train, fendant la foule compacte des figurants.
Chacun recherche ce visage familier tant attendu, tant chéri dans l'absence. Mais, personne n'est là pour les étreindre. C'est le cas d'Anne (Nicole Garcia) et de Jeanne (Geneviève Mnich). Lelouch poursuit son marathon. Soutenu par son chef machiniste, il grimpe à présent un escalier à reculons. La caméra n'a pas cessé de tourner et glisse sur la passerelle qui enjambe les quais. Des MP, des soldats allemands.
Où sont les vainqueurs, où sont les vaincus ? Un second escalier.
Cette fois, Lelouch le descend, puis longe une file d'Allemands pour finir à l'intérieur d'un wagon, sur le visage meurtri de Karl (Daniel Olbrychski). « Coupez ! ». Fin de la première prise. Il en faudra treize autres pour obtenir la bonne.
15 AOUT
Arc du Carrousel. Défilé des troupes d'occupation. Karl à la tête de la fanfare. En ce jour férié, l'équipe a investi les jardins des Tuileries dès 5 heures du matin. Il s'agit de prendre de vitesse les touristes et éventuels curieux qui paressent encore au lit. On ne fait pas défiler 500 soldats de la Wehrmacht (avec véhicules d'époque) sans se faire remarquer un tant soit peu. Outre le blocage de la circulation dans un large périmètre, il a fallu également retirer le mobilier urbain trop anachronique (arrêts de bus, corbeilles, etc.). Donnant une note burlesque à son personnage, Daniel Olbrychski garde obstinément son casque rejeté en arrière. L'acteur polonais ne tient pas à porter trop complaisamment l'uniforme nazi. Les jardins sont bientôt envahis par des promeneurs avec enfants et chiens, par des adeptes du jogging et par des automobilistes grincheux forçant les barrages. Le temps presse. A 9 heures 55, l'équipe réussit, malgré tout, à mettre en boîte la quinzième et dernière prise.
26 AOUT
Un vaste appartement à Montmartre. L'anniversaire des copains d'Algérie. Un anniversaire qui tourne au règlement de comptes.
Afin de créer une tension qui n'existait pas sur le plateau, Lelouch est obligé de ruser avec les acteurs. Il les prend à part et leur chuchote des indications contradictoires pour les monter les uns contre les autres.
Après les avoir laissés mijoter un moment sous les lampes à arc, le cinéaste les lance, pénétrant lui-même avec la caméra dans la cage aux lions. Les insultes les plus cruelles pleuvent à une cadence accélérée. Francis Huster et Jacques Villeret sont déchaînés. Robert Hossein semble légèrement inquiet de cette violence extrême digne de l'Actor Studio. Seul Jean-Claude Bouttier garde tout son calme habituel.
Très vite, les acteurs sont en nage, en pleurs, les cheveux en bataille et la chemise déchirée. On en vient aux mains. On frappe fort et dur. « Coupez! ». Il était temps que Lelouch sonnât le gong. Les acteurs s'embrassent ! Quel métier !
3 SEPTEMBRE
Salle Japy. Jean-Claude Bouttier a accepté de remonter sur le ring. Il s'est entraîné durant deux mois et se bat devant la caméra contre Philippe Jacques, autre boxeur professionnel. C'est du cinéma certes, mais les coups sont bien réels et les rounds durent ce qu'ils doivent durer. Un véritable arbitre contrôle le déroulement du match. Distillée par l'accessoiriste, une épaisse fumée envahit la salle, enivrant le public électrique des figurants.
Knock down. Philippe (Jean-Claude Bouttier) reste étendu au sol. Il a perdu son match, et ses copains leurs dernières illusions.
10 SEPTEMBRE
1980. On tourne un film sur la vie bien remplie du vieux Karl Kremer (Daniel Olbrychski). Dans cette séquence, il est amené à diriger un orchestre de 50 musiciens au sommet de l'Arc de Triomphe. Un plan qui répond symboliquement à celui de la Tour Eiffel. Les « Préludes » de Liszt s'élèvent dans le ciel de Paris. Lelouch aussi, installé dans la nacelle d'une grue immense dont la flèche atteint 54 mètres.
16 SEPTEMBRE
Montmartre, Place du Calvaire. 1944. Libération de Paris. Liesse populaire animée par Jack Glenn (James Caan) et son orchestre. Pour quelques uns, cependant, le Champagne de la victoire se boit noir et acide. Les corbeaux encore voraces de l'occupation s'en prennent sauvagement à Evelyne (Evelyne Bouix), une jeune fille douce, coupable d'avoir aimé un homme sans s'être souciée de la couleur de son uniforme. On lui tond le crâne (le maquillage, saisissant de cruauté, crée un certain malaise sur le plateau).
Les figurants en furie bousculent Evelyne. Doucement, doucement ! Ce n'est qu'un film ! Les autres ne se font pas prier pour danser indéfiniment sur le swing entraînant de Michel Legrand.
Le reste de la journée s'écoule dans la bonne humeur, probablement en partie grâce à James Caan qui s'amuse comme un enfant, et plaisante sans discontinuer entre les prises, et parfois pendant. Par ailleurs, il est vrai qu'approche la fin du tournage en France.
24 SEPTEMBRE
Tournage aux anciennes usines Citroën, dont les bâtiments et les terrains vagues ressemblent fort à ceux de Cinecittà. Edith (Evelyne Bouix) a réalisé son rêve, devenir danseuse.
La voici aux côtés de Nicole Croisille, au cours d'un ballet pour le moins surréaliste. Aujourd'hui, le Père Noël du cinématographe a déposé au pied de la caméra une noce complète, un cortège funèbre, un accident de voitures, une ambulance, un hélicoptère, des pompiers, des cow-boys, des gangsters, des soldats et mille autres surprises encore. Dans un lieu où l'on en fabriqua des milliers, l'équipe des effets spéciaux s'ingénie à démolir des voitures pour les besoins de la séquence.
Les maquilleurs éclaboussent les accidentés de sang artificiel. Le plateau se transforme rapidement en un chaos apocalyptique. La caméra ne sait plus où donner de la fête. Léchés par les hautes flammes, nous nageons dans la neige carbonique.
7 OCTOBRE
New York, enfiévrée à un mois des élections présidentielles. Aujourd'hui, le tournage a lieu dans les environs de la ville. 1960, une maison au bord de l'eau. Jason et Sarah Glenn (James Caan et Géraldine Chaplin) prennent le petit déjeuner sur la terrasse. On leur annonce au téléphone l'accident de voiture survenu à leurs parents. Tandis qu'on maquille Géraldine Chaplin près de la piscine, James Caan improvise quelques accords au piano.
En vue de la scène du petit déjeuner, l'accessoiriste prépare des litres de café et des kilos de toasts, « just in case». Les techniciens américains considèrent avec étonnement les méthodes de ce curieux cinéaste français qui se fatigue à tenir lui même la caméra.
Après le déjeuner pris sous les arbres, l'équipe se transporte dans un garage situé à quelques miles pour filmer l'accident des parents de Glenn. La voiture, prêtée par un collectionneur, est montée sur roulettes et tourbillonne devant la caméra. Des phares branchés sur rhéostat simulent les véhicules venant derrière et en sens contraire. Quatre tourniquets à eau arrosent la voiture de pluie. Lelouch et son assistant-cadreur sont protégés de l'eau par une bâche en plastique transparent, travaillant comme en plongée dans une cloche de verre. Les autres techniciens sont obligés de porter des cirés. C'est, ruisselants, que tous retrouvent le doux soleil du dehors. Le propriétaire de la voiture prie James Caan et Géraldine Chaplin d'apposer un autographe à l'intérieur du capot avant.
9 OCTOBRE
Greenwich Village. 1944, la maison de Jack Glenn, accueilli à son retour de la guerre par sa femme, ses enfants et son orchestre. Rien de plus aisé que de filmer en extérieurs à New York. Barrées par la police, les rues proches du lieu de tournage sont purement et simplement interdites à la circulation. De plus, le passant trop curieux est aussitôt intercepté par les assistants, certains étant aussi aimables que des chiens de garde.
Tournée en seul plan, la longue séquence donne lieu à une savoureuse partie de cache-cache. Acteurs et techniciens doivent se courber et ramper derrière un mur pour ne pas se trouver inopinément dans le champ de la caméra. Tout le monde s'amuse beaucoup.
A cinq cents mètres du plateau des Uns et les autres, Mïlos Forman achève les extérieurs de Ragtime. Il suffit de traverser l'avenue pour passer d'un film à l'autre. Comme dans un studio à Hollywood. 15 heures 45 : cinq jets traversent le ciel new yorkais, laissant derrière eux ces quelques mots de fumée : « Happy Birthday john Lennon, Love, Yoko »...
18-20 OCTOBRE
A bord du porte-avions Clemenceau qui manœuvre en Méditerranée. 1980, Patrick (Manuel Gélin) effectue son service militaire. L'équipe embarque à Athènes. 2000 hommes servent à bord du bâtiment, une gigantesque boîte de conserve sans hublots. Le tournage sur le pont est assez malaisé à cause du va-et-vient incessant des avions. Il faut souvent réintégrer les cabines où règne une chaleur étouffante. On filme Manuel Gélin dans le cadre d'une attaque fictive. L'équipe est interviewée par la chaîne de télévision qui fonctionne en circuit fermé sur le Clemenceau.
19 JANVIER 1981
Paris, Bourse du Travail. En fait, malgré les apparences, nous sommes à Moscou en 1936. Tatiana (Rita Poelvoorde) échoue à un concours de danse mais fait la connaissance de Boris (Jorge Donn). A quelques exceptions près, l'équipe française se retrouve au grand complet après un long entracte. Même le « Boléro » de Ravel ne manque pas à l'appel. Chacun reprend le tournage comme s'il avait cessé la veille.
21 JANVIER
La bataille de Stalingrad (1942-43), reconstituée quelque part en France. De fait, cette terre boueuse ressemble à s'y méprendre aux paysages des rives de la Volga. L'illusion est parfaite. Cette journée de tournage mobilise autant d'hommes et de matériel qu'une armée en campagne.
Deux séquences sont prévues : Boris trouvé mort de froid dans un champ, et Tatiana dansant pour les soldats du front. Parmi les véhicules militaires, figurent deux chars russes, loués au Musée des Blindés (l'un deux fut offert à la France par les Israéliens, qui l'avaient pris aux Egyptiens pendant la Guerre des Six Jours).
On a également fait venir des musiciens (avec balalaïkas), des chevaux de trait et un grand baraquement démontable qui abritera la cantine. Seule, la neige tant espérée n'est pas au rendez-vous. Il faudra se contenter de machines à brouillard et de 12 tonnes de glace industrielle pulvérisée sur le décor.
Le visage poudré de sucre (imitation de la glace), Jorge Donn patauge gaiement dans la boue du champ, un cadre assez éloigné des scènes internationales où il évolue d'habitude. Le tournage prendra fin dans quelques jours, définitivement cette fois. Le dernier plan sera filmé avenue Hoche, à deux pas des Films 13. Ainsi, la boucle sera bouclée.
Jérôme Tonnerre