Retrouvez sur Universciné The Act of Killing en version longue, première partie du diptyque de Joshua Oppenheimer sur les exactions commises en Indonésie où le réalisateur donne la parole aux bourreaux. Un document exceptionnel.
" Je me suis rendu en Indonésie pour la première fois en 2001, afin d’aider les ouvriers d’une plantation d’huile de palme à faire un film qui documenterait et mettrait en scène leurs efforts pour créer un syndicat, après la dictature de Suharto, soutenue par les Etats-Unis, et sous laquelle les syndicats étaient interdits. Dans les villages reculés du nord de Sumatra, entourés par les plantations, il était difficile de croire que la loi martiale avait officiellement cessé trois ans auparavant.
J’y découvris des conditions de vie déplorables. On obligeait les femmes qui travaillaient sur la plantation à répandre des herbicides sans tenue de protection. Les fumées entraient dans leurs poumons et leur système sanguin, jusqu’à détruire leur foie. Ces femmes tombaient malades, et nombre d’entre elles mouraient vers l’âge de quarante ans. Lorsqu’elles protestaient contre leurs conditions de travail, l’entreprise belge à qui appartenait la plantation engageait des troupes paramilitaires pour les menacer et parfois les brutaliser.
La peur était le principal obstacle à la mise en place d’un syndicat. L’entreprise belge pouvait se permettre d’empoisonner ses employés en toute impunité parce que les ouvriers avaient peur. Je découvris rapidement la source de cette peur : les ouvriers de la plantation disposaient d’un syndicat puissant jusqu’en 1965, quand leurs parents et leurs grands-parents furent accusés d’être des « sympathisants communistes » (pour le simple fait d’appartenir au syndicat), puis placés dans des camps de concentration, réduits en esclavage, et finalement assassinés par l’armée et des milices civiles.
En 2001, non seulement les assassins bénéficiaient d’une impunité totale, mais eux et leurs protégés avaient en outre la mainmise sur les différentes strates gouvernementales, depuis la plantation jusqu’au parlement. Les rescapés vivaient dans la peur que les massacres se reproduisent à tout moment.
Une fois le film terminé (The Globalisation Tapes, 2002), les rescapés nous ont demandé de revenir le plus rapidement possible pour réaliser un autre film sur la source de leur peur – c’est-à-dire un film qui raconterait ce que signifie vivre au milieu des assassins de leurs proches, des hommes qui détenaient toujours le pouvoir.
Nous sommes retournés là-bas presque tout de suite, début 2003, et avons commencé à enquêter sur l’un des assassinats de 1965, que les ouvriers de la plantation évoquaient très souvent. La victime s’appelait Ramli, et son nom était fréquemment utilisé comme synonyme des massacres en général.
Je finis par comprendre la raison pour laquelle on parlait si souvent de ce meurtre en particulier : il y avait des témoins. On ne pouvait pas l’effacer impunément. À la différence des centaines de milliers de victimes qui avaient disparu des camps de concentration pendant la nuit, la mort de Ramli était publique. Des témoins avaient assisté à ses derniers instants, et les assassins avaient abandonné son corps dans la plantation d’huile de palme, à quelques kilomètres à peine de la maison de ses parents. Des années plus tard, la famille put discrètement ériger une pierre tombale, bien qu’ils ne puissent venir se recueillir sur la tombe qu’en secret.
Les rescapés tout comme les autres Indonésiens parlaient souvent de Ramli parce que son sort, je crois, était une preuve sinistre de ce qui était arrivé à tous les autres, et à la nation dans son ensemble.
Ramli était la preuve que les massacres, aussi tabous soient-ils, s’étaient réellement passés. Sa mort confirmait aux villageois les horreurs que le régime militaire essayait de dissimuler, et menaçait pourtant de reproduire. Parler de « Ramli » et de son assassinat revenait à se pincer pour être sûr qu’on est réveillé ; c’était un rappel de la vérité, une commémoration du passé, un avertissement pour l’avenir. Pour les rescapés et les habitants de la plantation, se souvenir de « Ramli » consistait à accepter la source de leur peur, et constituait donc un premier pas pour pouvoir la surmonter.
Par conséquent, quand je revins là-bas au début de l’année 2003, il était inévitable que le cas de Ramli revienne souvent dans la conversation. Les ouvriers de la plantation parvinrent rapidement à trouver sa famille, et me présentèrent à Rohani, sa mère pleine de dignité, Rukun, son père âgé mais espiègle, ainsi qu’à ses frères et sœurs – y compris le plus jeune d’entre eux, Adi, un opticien, né après les massacres.
Rohani considérait Adi comme un substitut de Ramli. Elle a eu Adi pour pouvoir continuer à vivre, et Adi a vécu toute sa vie avec ce fardeau. Comme les enfants de rescapés à travers toute l’Indonésie, Adi a grandi dans une famille officiellement désignée comme « impure politiquement », rackettée par les dignitaires militaires locaux et traumatisée par le génocide.
Né après les massacres, Adi n’avait pas peur de prendre la parole et d’exiger des réponses. Je pense qu’il s’est rapproché de mon travail documentaire pour comprendre ce que sa famille avait vécu, une manière d’exprimer et de surmonter une terreur que tout le monde autour de lui avait eu trop peur de reconnaître.
Adi et moi sommes tout de suite devenus amis et ensemble nous avons commencé à rassembler les autres familles de rescapés de la région. Ils venaient en groupes raconter des histoires et nous les filmions. Pour beaucoup, c’était la première fois qu’ils parlaient ouvertement de ce qui s’était passé.
Une fois, une rescapée arriva à la maison des parents de Ramli, toute tremblante, terrifiée à l’idée que si la police avait vent de ce que nous faisions, elle serait arrêtée et réduite en esclavage. Pourtant elle était venue parce qu’elle était décidée à témoigner. À chaque fois qu’une moto ou qu’une voiture passait, nous arrêtions de filmer et cachions notre équipement. Après des années d’apartheid économique, les rescapés pouvaient rarement s’offrir quelque chose de plus sophistiqué qu’un vélo et un bruit de moteur signifiait un visiteur inconnu.
L’armée, présente dans tous les villages en Indonésie, ne tarda pas à découvrir ce que nous faisions et menaça les rescapés, y compris les frères et sœurs d’Adi, pour qu’ils ne participent pas au film.
Ces derniers me pressèrent : « Avant que tu n’abandonnes tout et que tu ne reviennes chez toi, essaie de filmer les bourreaux. Peut-être qu’ils pourront te dire comment ils ont tué nos proches. » Je ne savais pas s’il était prudent d’approcher les tueurs, mais lorsque je le fis, je les trouvai tous fiers d’eux-mêmes, se rappelant immédiatement les détails macabres des massacres, le plus souvent en souriant, en face de leurs familles et même de leurs petits-enfants.
Devant ce contraste entre des rescapés tenus au silence et des bourreaux se vantant d’histoires toutes plus compromettantes les unes que les autres, je crus m’être égaré en Allemagne quarante ans après l’Holocauste, mais pour y trouver les Nazis encore au pouvoir.
Lorsque je montrai ces témoignages aux survivants qui souhaitaient les voir, y compris à Adi et aux autres frères et sœurs de Ramli, tout le monde me dit plus ou moins : « Tu as mis le doigt sur quelque chose de terriblement important. Continue à filmer les bourreaux, parce que ceux qui voient ces témoignages seront obligés de reconnaître le cœur pourri du régime que les tueurs ont construit. »
À partir de ce moment-là, je me suis senti investi par les rescapés et la communauté des droits de l’homme d’une tâche qu’eux-mêmes ne pouvaient pas accomplir sans se mettre en danger : celle de filmer les bourreaux. Tous m’invitaient avec enthousiasme aux endroits où ils avaient commis des crimes, et se lançaient dans des démonstrations spontanées pour expliquer comment ils avaient tué. Par la suite, ils se plaignaient de ne pas avoir pensé à amener une machette comme accessoire, ou un ami pour jouer la victime.
Un jour, au début du processus, je rencontrai le chef d’un escadron de la mort sur la plantation où nous avions réalisé The Globalisation Tapes. Lui et l’un de ses camarades bourreaux m’invitèrent sur une étendue sur la rive de Snake River, un endroit où il avait aidé à assassiner 10 500 personnes. Tout à coup, je me rendis compte qu’il était en train de me raconter comment il avait tué Ramli. Je venais de rencontrer par hasard l’un des assassins de Ramli.
Lorsque je parlai de cette rencontre à Adi, lui et les autres membres de sa famille demandèrent à voir les images. C’est ainsi qu’ils apprirent les détails de la mort de Ramli. Les deux années qui suivirent, de 2003 à 2005, je filmai chaque bourreau que je pouvais trouver à travers le nord de Sumatra, allant de milice en milice, jusqu’au sommet de la chaîne de commandement, et de campagne en ville. Anwar Congo, l’homme qui deviendrait le personnage principal de The Act of Killing, était le 41ème bourreau que j’ai filmé.
Je passai les cinq années qui suivirent à filmer The Act of Killing, et tout le long du processus, Adi demandait à voir des rushes. Il visionnait tous ceux que je trouvais le temps de lui montrer. Il était captivé.
Lorsqu’ils sont filmés, les bourreaux nient en général les atrocités qu’ils ont commises (ou s’en excusent), parce qu’au moment où les cinéastes les approchent, ils ne sont plus au pouvoir, et leurs actions ont été condamnées et expiées. Ici, je filmais les auteurs d’un génocide qui avaient gagné, avaient construit un régime de terreur basé sur la célébration du génocide et qui étaient toujours au pouvoir. On ne les a pas forcés à admettre que ce qu’ils ont fait est mal.
C’est en ce sens que The Act of Killing n’est pas un documentaire sur un génocide qui s’est produit il y a cinquante ans. C’est un exposé sur un régime de peur contemporain. Ce n’est pas un film historique. C’est un film sur l’histoire elle-même, sur les mensonges que leurs vainqueurs racontent pour justifier leurs actions, et les conséquences de ces mensonges ; c’est un film sur un passé traumatique laissé en suspens, qui continue à hanter le présent.
Je savais dès le départ qu’il y avait un autre film tout aussi urgent à faire, et qui parlait également du présent. The Act of Killing est hanté par les victimes absentes – les morts. Presque chaque passage douloureux culmine brutalement avec un tableau hanté et silencieux, un paysage vide et souvent en ruines, occupé par une silhouette perdue et solitaire. Le temps s’arrête.
Il y a une rupture dans le point de vue du film, un passage brusque au silence, une commémoration des morts et des vies inutilement détruites. Je savais que je ferais un autre film, qui s’aventurerait dans ces lieux hantés et ressentirait viscéralement ce que signifie pour les rescapés d’être forcés d’y vivre, forcés de construire leurs vies sous le regard vigilant de ceux qui ont assassiné leurs proches et restent au pouvoir. Ce film, c’est The Look of Silence.
En dehors des images de 2003-2005 qu’Adi visionne, nous avons tourné The Look of Silence en 2012, après le montage de The Act of Killing, mais avant sa sortie – après laquelle je savais que je ne pouvais plus revenir en Indonésie sans me mettre en danger. Nous avons travaillé de près avec Adi et ses parents, qui étaient devenus pour moi, avec mon équipe indonésienne anonyme, une sorte de famille étendue.
Adi a passé des années à étudier les images des bourreaux. Il en était choqué, attristé et en colère. Il voulait tirer du sens de cette expérience. Pendant ce temps-là, ses enfants apprenaient à l’école que tout ce qui leur était arrivé – l’esclavage, la torture, les meurtres, des décennies d’apartheid politique – , tout ceci était de leur faute, ce qui les remplissait de honte, eux et les enfants des autres rescapés.
Adi était profondément atteint et indigné par la vantardise des bourreaux, le traumatisme et la peur de ses parents, et le lavage de cerveau de ses enfants. Plutôt que de reprendre les choses là où nous les avions laissées en 2003, à savoir rassembler des survivants pour qu’ils nous racontent leurs expériences, Adi voulait rencontrer les hommes impliqués dans l’assassinat de son frère. En se présentant à eux comme le frère de leur victime, il espérait qu’ils seraient obligés de reconnaître qu’ils avaient tué des êtres humains.
En Indonésie, qu’une victime fasse face à un bourreau était parfaitement inimaginable – comme on peut le voir dans The Act of Killing. Je m’attelai à une chose sans précédent : faire un film où les victimes confrontent les bourreaux, alors que les bourreaux sont encore au pouvoir.
Les confrontations étaient dangereuses. Lorsque nous rencontrions des bourreaux plus haut placés, je n’amenais qu’Adi et mon équipe danoise, mon chef-opérateur Lars Skree et mon producteur Signe Byrge Sørensen. Adi venait sans papiers d’identité. Nous enlevions les contacts de nos téléphones et amenions une deuxième voiture pour pouvoir changer de véhicule quelques minutes après être partis, ce qui rendrait la tâche plus difficile pour la police ou des miliciens qui voudraient nous poursuivre. Mais aucune des confrontations ne se termina dans la violence, en grande partie grâce à la patience et l’empathie d’Adi, et au fait que les bourreaux ne savaient pas comment se comporter, parce qu’ils m’avaient déjà vu des années auparavant.
Les confrontations demeurent cependant tendues. Encore et encore, Adi dit l’innommable, laissant le spectateur ressentir ce que cela fait de vivre comme un rescapé, et le laissant entrapercevoir les contours d’un silence oppressant, engendré par la peur."
Joshua Oppenheimer