D'où vient l'idée de Je fais le mort ?

J'avais ce sujet en tête depuis peu : j'avais lu un article dans Libération sur des comédiens qui faisaient ce genre de prestations pour la justice. Cela m'avait fait réfléchir : il y avait la possibilité d'une comédie, mais aussi d'un polar, et aussi d'une métaphore du rôle de l'acteur... J'ai commencé par une série de discussions informelles avec Jérôme Tonnerre, on a débroussaillé le terrain, et puis je me suis mis à écrire seul, et ça m'a demandé du temps : parce que je voulais que l'intrigue policière soit crédible. Je ne partais pas d'un livre, par exemple d'un Agatha Christie qui aurait été un simple prétexte à la comédie. L'équilibre était compliqué à trouver. Il y a eu plusieurs versions, et, à la fin, un dernier round de révision avec Cécile Telerman.

Qu'est-ce qui est venu en premier : le cadre, l'association forcée des deux personnages principaux ?

L'idée du polar provincial est arrivée vite : j'avais depuis longtemps l'envie de tourner à la montagne hors saison. C'est une ambiance particulière : les télésièges abandonnés, la neige qui n'est que de la bouillasse, etc. C'est d'une tristesse à mourir mais cela autorise justement l'humour et le décalage. Ça nourrit le mystère. Evidemment, le souvenir de Twin Peaks est passé par là ! Ensuite s'est greffée l'idée d'une opposition entre les deux personnages : s'il y avait un acteur, il fallait qu'il y ait un metteur en scène, et dans ce cas précis, le metteur en scène c'est le juge d'instruction.

En choisissant d’en faire une jeune femme qui débute et pas très expérimentée, en opposition à mon comédien aigri et un peu chieur, je posais les bases d’une vraie « comédie de couple ». J'ai donc rencontré une jeune juge d‘instruction qui m'a guidé. Elle m’a raconté qu’au début de sa carrière, elle a dû batailler sec pour imposer son autorité dans ce milieu très masculin et souvent morbide.

Comment avez-vous choisi François Damiens et Géraldine Nakache ?

J'essaye d'éviter d'avoir des idées sur les acteurs à l'écriture. Mais j'avais envie d'un comédien belge, pour le décalage intéressant qu'il offre, et, évidemment, François Damiens faisait partie des candidats : il a cette folie que je recherchais, et aussi un corps étrange dans sa façon d'occuper l'espace. Il n'est pas non plus usé dans ce type de rôle.

J'avais envie que sa partenaire soit son opposé, physiquement : Géraldine Nakache a la peau mate, les cheveux bruns, lui est plutôt blond. Ils ont un côté Titi et Grosminet que j'aime bien ! Géraldine possède une énergie comique, un peps, une facilité à parler vite, et dès la première lecture ce tempo s'est affirmé. En prime, ils avaient très envie de travailler l'un avec l'autre.

Leur relation évoque la comédie américaine : toujours en conflit, toujours proche...

C'est assumé : ces acteurs-là pouvaient donner une version moderne de ce modèle classique, sans qu'on se pose forcément la question de leur union à la fin du film... Sur le plateau, François et Géraldine étaient à l'aise, ils osaient. C'est bien ne pas avoir la trouille quand on tourne une comédie : ça demande un lâcher prise qui n'est pas toujours évident. François n'est pas inhibé, il essaye tout le temps, il est incapable de faire deux fois la même chose. Le film était très écrit, mais il adorait sortir de la route, et souvent c'était très amusant. Face à lui, il fallait des acteurs assez forts pour le suivre dans ces moments-là, et c'était le cas de Géraldine, mais aussi de Lucien Jean-Baptiste ou d'Anne Le Ny.

Pourquoi donner à Lucien Jean-Baptiste un contre-emploi ?

Il me paraissait plus intéressant qu'il soit l'élément sérieux et « anxiogène » du film. Il est un coupable potentiel, et dans le registre du polar, il fallait oublier la veine comique pour pouvoir, aussi, faire monter la tension...

Les scènes de pur comique visuel étaient-elles très écrites ?

Oui, je tenais au « slapstick », presque façon Blake Edwards. Il a fallu, bien sûr, ajuster une fois qu’on avait trouvé les décors. Je sentais ce besoin là, nouveau pour moi, je tenais à l’apport visuel des lieux inhabituels – le jacuzzi, le bar, etc. Dans un moment comique, il y a quelque chose d’abstrait qui surgit : les personnages deviennent des corps purs. La situation s’y prêtait : il s’agissait de prendre la place d’un mort. Les ordres se limitent alors à « couché ! », « debout ! », et c’est proche du cinéma burlesque.

Les scènes de reconstitution évoquent-elles un tournage de cinéma ?

C'est très proche : une situation à recréer, un comédien, la juge chargée de la mise en scène, les gendarmes qui font la régie, le greffier, c'est la script, le photographe scientifique, le chef-op ! La similitude m'amusait. Elle se mélangeait à l'idée d'une espèce de troupe de théâtre en tournée : un petit groupe isolé dans une station comme une troupe dans un hôtel 2 étoiles. Par ailleurs, les juges et l'avocat pénaliste que j'ai rencontrés m'ont confirmé que la reconstitution peut être un lieu de mise au jour d'une vérité, principalement physique : le suspect ne peut pas avoir trimbalé le corps tout seul, il n'a pas pu soulever cette pierre, il n'a pas pu tirer de cet angle, etc.

Paradoxalement, c'est l'acteur habitué à mentir qui va apporter la vérité. Un juge plus expérimenté ne l'aurait sans doute pas laissé faire. Ici, l'acteur prend le pas sur le metteur en scène, ces reconstitutions s’apparentent un peu à ce qui peut se passer sur un premier film !

Quelle bio avez-vous imaginé au personnage que joue François Damiens ?

Il a débuté dans un film d’auteur, il a été remarqué, sa tête a enflé. A-t-il du talent ? Il a un talent, mais peut-être pas celui qu’on attendait quand il était comédien ! Un bon sens qui, parfois, peut manquer à la justice… D’une certaine façon, c’est le rôle de sa vie : il joue plusieurs personnages, c’est Alec Guiness dans Noblesse oblige ! Il joue les membres morts d’une fratrie, il finit par jouer un vivant - et devant le type qu’il incarne ! La patinoire est un peu une scène de théâtre. Il est sur la glace comme sur les planches. Et c’est sa dernière fois en scène…

Un polar en province, cela concerne forcément, comme victime ou coupable, des notables ?

Quand on dit polar provincial, il y a la version Mocky, mais je ne suis pas assez destroy pour ça, et la version Chabrol, qui me convient davantage. Elle inclut l'idée de magouilles, et une description du milieu social qui passe forcément ici par les riches propriétaires de gros chalets. Le décor a tenu ses promesses : à cette époque, entre la Toussaint et Noël, Megève est vraiment mort, on n'a pas eu à vider les rues ! C'est un village-fantôme.

Comment avez-vous travaillé avec Bruno Coulais ?

Sans idées préconçues, de façon pragmatique. On savait juste qu’on ne voulait pas d’une musique de comédie. Je lui ai envoyé les images, il a réfléchi, parfois c’est un instrument – ici le saxophone – qui l’aide à trouver. Curieusement, l’expérience du premier bout-à-bout du film, sans musique, était moins cruelle que d’habitude. Ce qui nous a libérés pour faire de la musique un vrai contrepoint. A l’arrivée, sa musique est un bon marqueur du polar.