Comment avez-vous connu La Patrona ?

Jérémie Reichenbach : Rien de très romanesque, j’ai lu un article sur ce groupe de femmes qui a éveillé mon attention. En faisant des recherches, j’ai pu entrer en contact avec des étudiants de Mexico qui les aidaient à récupérer des vivres et ils m’ont eux-mêmes mis en contact avec Norma, la leader du groupe. Je suis arrivé sur place et j’ai immédiatement commencé à tourner.

Où sont les hommes ?

Dans cette région, la majorité des hommes sont ouvriers agricoles. Ils travaillent une partie de l’année à la récolte de la canne à sucre et beaucoup d’entre eux émigrent vers les États-Unis une fois la saison terminée. Leur situation est différente des hommes originaires d’autres pays d’Amérique centrale (Honduras, Nicaragua, Guatemala) et qui voyagent sur le train. Ces derniers sont illégaux au Mexique. Ils se font maltraiter par les services de l’immigration et par les bandes organisées, les Maras. Ils se font racketter, enlever, tuer, les femmes se font violer, c’est l’horreur.

Pourquoi avoir fait le choix de tourner seul ?

Depuis quelques années, je tourne seul. C’était au départ un choix économique mais c’est devenu une manière de faire. Cela me permet d’être en immersion totale, mais cela a aussi ses limites, notamment concernant la prise de son. Le micro est fixé à la caméra et ne permet pas beaucoup de marge de manœuvre. Et puis, le plus dur est de ne pouvoir parler à personne de ses doutes sur le film qu’on est en train de faire.

A-t-il été difficile pour vous d’être intégré par ces femmes ?

Non, elles ont l’habitude de recevoir des journalistes, donc au départ, elles m’expliquaient tout le temps ce qu’elles faisaient, c’est une fois que « tout avait été dit » que j’ai pu tourner « en cinéma direct ».

Les enjeux de cette course entreprise par les femmes ne sont révélés qu’au fur et à mesure des trains qui passent, pourquoi ?Dans les films que je réalise, j’aime que le spectateur se pose des questions et surtout qu’il ait la possibilité de se laisser aller à la contemplation et dans l’idéal, jusqu’à la fascination.

C’est ce sentiment de fascination qui est pour moi moteur dans le processus de fabrication du film et c’est ce que j’essaie de transmettre. Pour que cela puisse fonctionner, il faut maintenir le spectateur dans un état où sa sensibilité reste en éveil.

Propos recueillis par Marjolaine Normier pour le Festival Cinéma du Réel 2013