De quoi White Material est-il né ?

Colo Tavernier m’avait fait découvrir Vaincue par la brousse, le premier roman que Doris Lessing avait écrit à 27 ans, dès son retour de Rhodésie. Il m’avait éblouie. Il mettait en scène un personnage de femme un peu suranné, ancré dans une problématique elle-même dépassée, qui m’était pourtant toujours restée en tête.

Aujourd’hui, évidemment, les choses ont évolué. Les lignes ont bougé. Les victimes et les bourreaux ne sont plus victimes ou bourreaux de la même manière.Avec son intelligence aiguë, Claire s’en est emparée. Et elle en a fait surgir ces personnages plus contemporains, qui évoluent dans un univers pétri de contradictions.

C’était un peu comme si les héros de Doris Lessing avaient grandi et avaient gagné en force, même si dans White Material, ils restent, évidemment, très fragiles. Chez Lessing, Mary ressemblait à une Madame Bovary traversée par la folie. Claire lui a fait subir une mutation complète. Elle l’a entraînée vers de nouveaux rivages qui rappellent davantage Disgrâce de John Maxwell Coetzee.

Y avait-il aussi chez vous l’envie, profonde, de travailler avec Claire Denis ?

C’est, bien sûr, d’abord ce qui m’attirait. Claire était assistante sur Retour à la bien-aimée de Jean-François Adam (1979), avec Jacques Dutronc et Bruno Ganz, un film très beau et très étrange plein de brumes maléfiques.

Ça ne date pas d’hier, mais j’ai toujours eu beaucoup d’affection et d’admiration pour elle : elle a quelque chose de l’enfant éternel. Têtue, obsessionnelle, infatigable, elle ne lâche jamais rien, et essaie au prix de luttes acharnées – parfois, désespérément– d’imposer sa vision au cinéma. Oui, il y a vraiment quelque chose de visionnaire dans ce qu’elle fait au sens premier du terme.

White Material n’est pas un film politiquement correct. Il montre des enfants soldats, donc des enfants-bourreaux. Et que lorsqu’on se tient dans la violence, la haine et le chaos– puisque c’est de cela qu’il s’agit et que c’est là où réside la cruauté – tout le monde n’est plus moralement noir ni blanc.

C’est facile de travailler avec Claire. Elle aime le beau mais aussi le simple. Aujourd’hui, j’ai la chance de tourner avec des metteurs en scène, comme Benoît Jacquot ou Claire, qui construisent des maisons à l’intérieur desquelles les personnages que je joue peuvent se déployer. Ils fondent la fiction. Ils dépassent l’anecdote et l’histoire avec un petit h.

Comment décririez-vous Maria, cette femme qui s’accroche à sa terre. Est-elle dans le déni ?

La frontière entre la croyance et le déni est infime. Elle y croit. Elle y croit dès le début qui est aussi, en quelque sorte, le début de la fin. Maria cherche à tout prix à sauver sa récolte – le film se passe en très peu de jours. Elle n’a pas choisi de planter du café par intérêt vénal ou par hasard. Le café, c’est la terre. La terre, c’est la sève. La sève, c’est l’appartenance. Et l’appartenance, c’est l’identité, autrement dit ce qui constitue l’individu.

Elle ressent l’exil, qui la menace, comme une immense douleur. Les centaines de milliers de gens déplacés vivent tous une tragédie qui leur est propre. Maria incarne tout ça : la folie, le désespoir, le refus de perdre ce avec quoi elle a grandi…

Vous aviez récemment joué beaucoup de personnages très proches, et notamment celui de Barrage contre le Pacifique de Rithy Panh d’après le roman de Marguerite Duras. Cela était-il de nature à vous faire hésiter ?

Il y a effectivement des similitudes avec la mère du Barrage… Maria se défend. Elle se bat pour une terre et a des enfants. Même si dans White Material, ces enfants se résument à un fils, magnifiquement interprété par Nicolas Duvauchelle, un acteur assez extraordinaire. Il y a quelque chose de diabolique en lui puisque, animé par une sorte d’instinct, comme souvent les enfants en ont, il va au devant du danger avec une sorte d’hyper conscience.

J’ai tourné White Material, avant Le Barrage, j’ai donc plutôt hésité à tourner le film de Rithy Panh. Si je dois re-dérouler le fil, il se trouve que j’ai, en effet, interprété quelques mères névrosées attachées à leur maison : Home d’Ursula Meier, qui évoquait une organisation fantasmatique personnelle, si je puis dire. Nue propriété de Joaquim Lafosse, où une villa symbolisait les biens dont on veut s’affranchir ou pas. Et même, d’une certaine façon, Villa Amalia de Benoît Jacquot où le personnage cherchait u

ne maison rêvée, fantasmée. Une fois que j’ai analysé les ressemblances, que d’autres, autour de moi, m’ont d’ailleurs fait remarquer, je me suis plutôt concentrée sur les différences.

Là, il y avait d’abord l’Afrique…

Sa découverte nous a soudés. Claire tenait à ce que j’y sois assez longtemps à l’avance. On n’y arrive pas la veille. Le corps y est mis à l’épreuve. Nous vivions, dans un endroit beau et confortable, au coeur du Cameroun, à une heure de voiture de la troisième ville du pays et à six heures de Yaoundé.

L’Afrique, c’est… compliqué. Il y a quelque chose d’exaltant à s’y trouver mais on se demande si les choses – je ne parle ni de la violence, ni de la pauvreté mais plutôt d’une certaine forme d'indifférence devant la mort- pourront un jour, y bouger.

White Material, cinéma de la micro sensation, est encore une fois un documentaire… sur Isabelle Huppert.

Au fur et à mesure que le projet s’élaborait, Claire a employé une image enfantine, elle parlait de Maria comme d’un personnage de dessin animé qui accomplirait des choses assez physiques. Petit à petit, sont venus les cours de moto, les cours de tracteurs, les cours de conduite pour le camion, moi qui n’ai pas mon permis.

Je trouvais bien que le personnage soit endossé par le corps, un corps qui lâche, et que l’émotion naisse de la fatigue. Il n’y a aucune psychologie dans White Material. Les choses se racontent d’elles-mêmes. L’attraction de Maria pour Chérif, sa relation avec son fils,tellement évidente qu’elle coule de source. Les plus grands personnages sont souvent ceux-là : ceux que leur énergie, leur disponibilité physique, leur manière de marcher animent. Après, évidemmentil y a le costume, les bottes.

Claire, qui est proche de son film à tous les niveaux, y était extrêmement attentive. Nous avons par exemple discuté des heures sur la robe jaune. J’aimais bien que cette femme ait une certaine féminité, presque une coquetterie…

Elle contrebalançait sa virilité ?

La virilité peut aussi avoir son poids d’érotisme. Mais Maria n’est pas exempte de douceur. Au plus fort de la tempête, elle porte un peu de rouge à lèvres, elle relève ses cheveux, que Claire a filmés comme des végétaux, ou, plus précisément, comme la prolongation des branches d’arbres.

Ces éléments ne sont jamais utilisés à des fins superficielles. Un élan vital passe par eux. Comme par la robe jaune ou rose.

Ces robes aident aussi le spectateur à se repérer dans la chronologie. La narration était‐elle aussi bousculée dès le scénario ?

Elle l’était un peu moins, mais Claire a éprouvé le besoin de la chahuter encore pour situer l’histoire à un moment où tout n’est plus que souvenirs, rêves et cauchemars.

Comment décririez-vous les rapports de votre personnage et du Boxeur, joué par Isaach de Bankolé ?

Il y a, entre eux, une sorte d’attraction. Une reconnaissance, en tout cas, de l’un par l’autre. Lorsqu’ils se rencontrent, les deux personnages se situent bien au-delà des appartenances et des clivages. Il est en fuite. Elle, en sursis. Son amour de l’Afrique, donc des Africains, la porte. La confusion régnant, elle ne ressent pas de danger même si le Boxeur représente une fraction rebelle.

Elle éprouve juste une empathie immédiate et naturelle pour cet homme démuni devant elle. Pris dans le conflit, ces blancs ne savent pas très bien où ils en sont. Claire ne situe pas les choses politiquement. Elle ne dit pas de quel côté, Maria se tient. Ce n’est pas le problème.

Elle représente tout de même un visage du colonialisme…

Oui, mais un visage différent. Claire a toujours le sentiment qu’on se montre compassionnel avec l’Afrique. C’est cette femme-là qu’elle avait en tête. C’est cette femme-là qu’elle a voulu filmer. Maria n’est pas dure. Elle est pragmatique. Elle se tient à sa place sans démagogie et traite d’égal à égal avec les autres. Elle affiche la même détermination à faire travailler ses ouvriers qu’à conduire son camion, un revolver sur la tempe.

Et sa famille ?

Cette famille recomposée est peut-être restée ensemble par affection ou par nécessité. Le personnage incarné par Michel Subor symbolise le patriarcat. Il détient le pouvoir. Mais c’est elle, Maria, qui fait tourner la plantation. Le clan n’a pas voulu se désagréger. Il va pourtant se défaire ipso facto.

Le fait que la romancière Marie NDiaye collaborait au scénario a‐t‐il participé de votre attirance pour le projet ?

Evidemment. Je connais bien ses livres. C’est, pour moi, un très grand écrivain. Et je retrouve dans son oeuvre des choses qui ne sont pas étrangères au travail de Claire, comme ce mélange d’introspection à la fois très brûlante et très douloureuse que le surnaturel vient bousculer.

La puissance du cinéma de Claire, à l’image de la littérature de Marie NDiaye, nous emmène vers un univers plus intellectuel, plus onirique. Mais, même si cela peut paraître un peu surprenant de prime abord, il possède aussi quelque chose de shakespearien.

Le film m’évoque une tragédie universelle. Il est très peu temporisé – il pourrait se dérouler aujourd’hui, il y a dix ans ou dans dix ans – et se déroule dans un pays d’Afrique qui n’est pas nommé. Il ne se veut ni totalement réel ni imaginaire, et cela pour le meilleur. Il ne se réduit pas à l’anecdote.