Comment en êtes-vous venu à faire du cinéma et quel est votre rapport au genre documentaire ?
Lorsque j’ai vu, en 1968, Mémoires du sous-développement de Tomás Gutiérrez Alea, j’ai été tellement bouleversé que j’ai pour la première fois pris conscience qu’il y avait, derrière un film, un cinéaste qui le réalisait. J’ai alors ressenti que j’aurais pu être à l'initiative de ce film et j’ai compris que mon métier était de réaliser des films. Lorsque j’ai eu l’opportunité de réaliser mon premier film, mon envie se porta vers le documentaire.
Quel fut l'élément déclencheur pour la réalisation de El Otro dia ?
Il y en a eu plusieurs. Parmi eux, la fascination de voir la lumière qui change au fil du jour sur les murs et les objets et qui évolue au fil des saisons. Capter ces images et les posséder sous une forme cinématographique devenait nécessaire. J’avais aussi envie de faire un film sur le fait de se trouver dans un endroit sans rien attendre d’important, sans but précis. Très vite, le moindre événement est devenu important.
En prenant le temps, vous êtes parvenu à capter des moments uniques.
Ce film prend le temps de regarder, ce qui suppose de laisser de côté toute intention de transmettre un message. Le film entier se résume à « être », ce qui implique une valorisation du temps présent, le futur n’existant pas dans ce film. Il n’y a rien à attendre de lui. Rien mis à part le prochain lever du soleil.
A deux reprises, vous êtes interrompu dans votre activité et votre réflexion. En travaillant ces instants et en les intégrant au film, quel effet recherchiez-vous ?
J’ai cherché à reproduire l’expérience de la distraction. Il est très fréquent d’être concentré puis de se déconcentrer tout à coup pour faire attention à autre chose. Un documentaire peut aussi proposer de travailler cette réalité, celle de l’esprit qui se distrait à chaque instant. Ces moments se sont présentés pendant que je filmais, je me suis laissé porter par eux.
Comment avez-vous travaillé l’entrelacement de votre histoire personnelle, celle de votre pays et les histoires de vie des personnes venues sonner à votre porte ?
Cet entrelacement a été possible par le concept même du film : la lecture de l’espace permet de révéler de multiples croisements et relations. Cela suppose de ne pas prétendre dire quelque chose en particulier mais plutôt de rendre possible l’intégration de plusieurs histoires et expériences au sein du film.
Comment avez-vous travaillé la relation entre le passé et le temps présent ?
Ces relations sont inscrites dans l’espace. Mon travail de documentariste est de me donner le temps d’observer pour lire les signes qui commencent à surgir dans cet espace. C’est comme regarder le visage d’une personne, tout son présent et son passé y sont inscrits.
Pourquoi avoir décidé de terminer votre film par une livraison à domicile ?
Cet homme venant livrer les cylindres de gaz est très important parce qu’il atténue la note grave sur laquelle aurait terminé le film s’il avait finit par l’accomplissement du cycle solaire. Par ailleurs, cela permet de reprendre l’idée principale de la distraction.
Propos recueillis et traduit par Milaine Larroze Argüello pour le Festival Cinéma du Réel 2013