The Edukators est un film sur la force des groupes ?

Hans Weingartner : Etre seul, c'est être perdu. Pour résister, la première étape est de s'affranchir et la deuxième est de trouver des alliés. Nouer un réseau de semblables, qui partagent les mêmes besoins et les mêmes valeurs. C'est ce que font Jan, Peter et Jule dans The Edukators. Ils constituent un réseau de connivence et d'amour. La jalousie n'a pas d'emprise sur eux.

Les acteurs ont d'ailleurs mis un certain temps à accepter l'idée que Peter tolère la relation qui se noue entre sa copine, Jule, et son meilleur ami, Jan. Mais dans l'esprit de Peter, l'amitié prend le pas sur des considérations de morale bourgeoise. Peter aime Jule, mais elle ne lui appartient pas. Il sait que son amour pour Jan est un amour merveilleux, nourri par leur révolte commune et leur refus partagé des contraintes sociales.

Cette image de l'amitié est, bien sûr, une image idéalisée, mais j'y crois. Normalement, une telle histoire finirait par diviser et isoler les personnages pour être crédible. Le public s'est habitué depuis les années 1970 à ce genre de "réalisme" et il serait temps de le renouveler. En ce qui me concerne, j'ai tenu à finir mon film sur une note positive.

C'est quoi des Edukators ?

La pratique de Jan et Peters consiste à pénétrer par effraction dans des villas cossues pour réorganiser les affaires de leurs propriétaires. Rien n'est jamais volé, personne n'est jamais blessé. Pourtant, ces actions constituent bel et bien une forme d'attaque. Elles prennent du sens en créant le chaos. L'edukating est une manière humoristique de s'en prendre aux riches. Jan et Peter sont des activistes politiques. Leur stratégie est un acting out de résistance poétique.

Cette implication politique est-elle autobiographique ?

A l'époque de mes 20 ans, j'étais comme eux un jeune homme très en colère qui hurlait "Pour un autre monde" ou "La révolution, tout de suite"! Nous combattions le système tout entier, parce qu'il était mauvais pour tout le monde. Les opprimés en souffraient, les oppresseurs aussi. Ce n'était pas simplement un système injuste pour certains, il était aliénant pour tous.

Mes amis pensaient comme moi, mais aucun de nous n'a jamais trouvé de famille politique à laquelle adhérer. Nous rejetions l'embrigadement. Comme Jule, nous voulions être libres. Pendant cette période, je vivais dans un squat à Berlin. Un jour, des centaines de policiers sont venus nous déloger. Ils ont jeté mes affaires par la fenêtre. Ils nous ont traité comme de dangereux criminels. Ils ont détruit l'immeuble tout entier. Cette expérience a été très traumatisante. Je me suis promis d'intégrer mes idées politiques dans mes films.

J'ai toujours aimé le cinéma engagé. J'admire le travail de Michael Moore, de Mike Leigh, de Costa Gavras. The Edukators raconte la soif révolutionnaire sans apporter de réponse facile parce qu'il n'en existe pas.

Qu'est-ce qui vous pousse ainsi à la révolte ?

Comme mes personnages, je pense que tout regard critique sur le monde semble avoir disparu. Plus personne ne crie, "Réveillez-vous les gars! Nous vivons dans un système pervers! Il faut agir!" Le système veut que la prospérité économique soit le privilège de 10% des êtres humains, alors que les 90% restant sont condamnés à la pauvreté et la faim.

La production mondiale de blé suffirait à fournir 2000 calories par jour à chaque habitant de la planète, mais les circuits de distribution ne le permettent pas. Résultat : 90% des habitants meurent de faim alors que 10% se mettent au régime ! Personne n'est satisfait. Notre monde a tout pour être un Jardin d'Eden, alors que pour la majorité des gens, il n'est que pur enfer. J'espère que The Edukators contribuera à ouvrir les esprits. Il est temps que les gens comprennent ce que les multinationales sont en train de faire. Elles construisent un système économique au sein duquel les êtres humains ne comptent pour rien et l'argent est roi.

Pourtant il y a un côté comédie dans votre film...

Le principe même des actions de Peter et de Jan est ludique. Le film repose sur un jeu. J'ai lu quelque part que les enfants éclatent de rire plus de 150 fois par jour, alors que les adultes ne rient que 10 fois par jour. Moi, je voudrais que les gens rient en voyant ce film. Qu'ils s'y amusent.

Le rire et la liberté appartiennent à la jeunesse ?

J'aimerais bien que le film fasse réfléchir à ce qu'est devenue la génération qui nous a précédé, celle de 1968. Les révolutionnaires d'alors ont changé de bord. Le personnage d'Hardenberg, par exemple, est un ancien radical devenu homme d'affaires. A 50 ans, il est riche. Il est précisément devenu ce qu'il dénonçait.

Au cours d'une vie, les gens se transforment : ils se retrouvent avec des responsabilités familiales et professionnelles, ils orientent leurs énergies vers d'autres objectifs, sans doute plus égoïstes. Ils deviennent fatalistes. Ils n'ont pas rejeté leurs valeurs : ils les ont trahies sans le savoir. Une autre thématique du film est l'importance qu'il y a à se débarrasser de ses peurs, de ses angoisses. Il faut rejeter l'inquiétude, refuser de vouloir sans se rassurer. La liberté est certes une chose épuisante, qui demande beaucoup plus d'énergie que la sécurité. Mais c'est aussi une chose excitante, qui apporte d'énormes satisfactions.