AU NOM DES PÈRES

J’avais vu Abdel quelques fois quand il était petit et qu’il descendait à Nice avec son père. Je le connaissais finalement mieux à travers le cinéma, en tant que comédien comme dans Le thé à la menthe, puisque son père me passait tous ses films, puis en tant que réalisateur, et, là, je le trouvais très fort.

Abdel a commencé le film avec Mustapha, mais il est tombé malade. J’aime beaucoup les films que Mustapha a tournés, je suis un inconditionnel, alors quand Abdel est venu me proposer le rôle, j’étais sous le choc. Je connaissais bien son père, j’étais ami et je travaillais avec lui, mais j’ai refusé en lui disant : « Je travaille dans le bâtiment, j’aime bien regarder des films, mais je suis tout sauf comédien ! ». Abdel n’a pas lâché l’affaire et il a fini par me dire : « Ne t’inquiètes pas. Tu ne parles pas beaucoup dans la vie et ça tombe bien, Slimane non plus » (rires).

Je suis un immigré, j’ai 60 ans, j’ai toujours travaillé dehors dans le bâtiment, je suis père de cinq enfants, alors la vie de Slimane trouve beaucoup d’échos en moi, sauf que je ne suis pas divorcé (rires). Abdel m’a parlé de Slimane en des termes très émouvants, qui sonnaient juste. Je suis alors monté à Sète pour des essais, tout s’est bien passé, et j’ai signé pour le film. Je l’ai fait pour le père d’Abdel, mais aussi parce que mes petits-enfants voulaient absolument voir leur grand-père à l’écran, et que je n’avais rien à perdre, puisque j’étais presque à la retraite. Ça ne m’a pas empêché d’avoir peur au fond de moi, jusqu’au dernier jour de tournage. Je n’aime pas me regarder dans le film : je m’y vois plus vieux, plus fatigué, c’est troublant...

L’ART ET LA MATIÈRE

J’ai passé six mois à Sète : c’est un lieu magnifique et calme qui me rappelle certaines villes de Tunisie. Lorsqu’on a commencé à travailler, Abdel m’a demandé de ne pas dormir pendant vingt-quatre heures... ça commençait bien (rires). Toute la journée, j’ai donc travaillé sur mon chantier, et le soir, je me suis forcé à rester éveillé devant la télévision. Quand Abdel m’a vu arriver le lendemain, il m’a dit : « Parfait. Tu as les yeux rouges et tu as l’air vraiment fatigué ! ». Après une expérience comme celle-là, j’ai envie de refaire un autre film et si je rencontre quelqu’un comme Kechiche, pourquoi pas ! Sinon, j’accepte aussi de jouer dans La graine et le mulet 2 (rires).

Lors du tournage, Abdel savait comment parler aux acteurs, comment nous faire bosser, et ensuite, il était l’ami qui rigolait et partageait notre dîner. Ce qui me fascine chez lui, c’est son obsession de la vérité et ça se lit sur son visage, c’est émouvant. Pour me faire jouer la tristesse, il me faisait penser à des événements difficiles de la vie : ça a l’air simple, mais ça ne peut fonctionner qu’en confiance absolue avec un réalisateur. C’est la même chose pour cette complicité qui existe entre Hafsia et moi : on l’a forgée au travail et hors du travail, parce qu’Abdel nous a permis de créer une sorte de famille. Il n’y avait pas de secret entre nous, on se soutenait si l’un de nous deux se sentait fragile ou anxieux.

MARATHON MAN

Les plans où je circule à mobylette se sont étalés sur un mois de tournage. On était en décembre-janvier, il faisait très froid, jusqu’à -5°, j’étais fatigué et je voulais parfois tout arrêter. Lorsque j’en parlais avec Abdellatif, il me répondait « Très bien. Rentrons... », mais ses yeux me hurlaient le contraire. Alors, je me grillais une cigarette, on se prenait un café, on discutait tranquillement... et je repartais pour un tour !

Ensuite, il y a eu l’autre scène de la mobylette, dont il ne faut rien dévoiler : on a mis dix jours pour la tourner, j’étais à nouveau épuisé, j’avais mal au pied à cause des chaussures un peu serrées et je devais courir cinq à six heures d’affilée. Mais l’énergie n’était pas compliquée à entretenir : quand je voyais le cameraman courir derrière moi avec sa caméra de quarante kilos, je n’avais pas à me plaindre. Et je n’avais qu’une seule idée en tête lors de cette scène : est-ce que Kechiche sera content ? C’est la moindre des préoccupations face à un homme qui est venu me chercher dans un chantier, et qui m’a accordé sa confiance sans réserve. Et puis, en rentrant chez moi, j’ai acheté une mobylette pour la première fois de ma vie et je ne m’en sépare plus, comme quoi... (rires).

LA VIE DES NÔTRES

Dans le film, Slimane dit : « Je ne veux pas partir avant d’avoir laissé quelque chose à mes enfants ». C’est une phrase magnifique, en prise avec la réalité et le but de ma génération. Quand nous sommes partis de chez nous pour aller travailler en France, en Italie, c’était pour construire l’avenir de notre famille. Lorsqu’on rentre au pays, les voisins vous questionnent et si vous n’êtes arrivé à rien, c’est une honte qu’il est insupportable d’assumer. C’est le propre de tous les Maghrébins, même si je ne me compare pas à Slimane sur ce terrain-là : je suis dans ma maison en Tunisie, au bord de mer, et mes enfants vont bien. La graine et le mulet est un film important pour notre génération, pour les jeunes, pour les femmes aussi.

Abdel montre parfaitement leur rôle déterminant : en Tunisie, c’est flagrant, contrairement à d’autres pays musulmans. Ça fait 35 ans que je suis marié, chaque mois, je donne ma paye à ma femme et je ne m’occupe plus de rien. Si je veux qu’on parte en vacances, c’est elle qui décide si on a les sous pour... Enfin, il y a ce geste de Souad envers le SDF, lorsqu’elle lui amène une assiette de couscous, qui est authentique. C’est une tradition qui me touche toujours et que respectent surtout les musulmans, lors du mois de Ramadan : on invite des amis à manger chez nous, on va donner de la nourriture aux pauvres dans les rues, on visite les malades dans les hôpitaux, et trois jours avant la fin du Ramadan, on fait une collecte d’argent que l’on donne aux démunis.

POUR TOI, PUBLIC...

Notre première rencontre avec le public, c’était lors de la projection à Venise. Je n’étais ni à l’aise, ni concentré, parce que je ne pensais qu’à la fin du film. Et puis, soudain, les gens se sont levés, et nous ont applaudis pendant plus de dix minutes : j’avais chaud au cœur, parce que le public nous avait compris et aimés. Cette ovation vaut tous les Lion d’Or de la terre ! Sinon, ça n’était pas une expérience stressante, parce que je suis à deux pas de Cannes et que j’ai toujours eu envie de monter les marches à la place des stars. Cette fois, j’ai eu mon tapis rouge. A Venise (rires).

Aujourd’hui, tout le monde autour de moi attend de savoir quand le film va sortir. J’espère qu’à l’image de l’accueil à Venise, le public va vraiment y découvrir cette générosité des immigrés, des Maghrébins, l’importance primordiale de leur famille, de l’avenir de leurs enfants. C’est « un pour tous, tous pour un », et c’est ce qui est beau.

GRAINE... DE STAR

Quand j’ai voulu commencé ce métier, je n’y connaissais vraiment rien : je répondais à des petites annonces pour faire de la figuration à Marseille, et je m’y prenais n’importe comment, en envoyant des lettres de motivation, des photos de moi avec des copines (rires). A 13 ans, j’ai eu un petit rôle dans Notes sur le rire, un téléfilm pour France 3 avec Thomas Jouannet, qui m’a beaucoup encouragée, en me disant que j’avais du caractère. Un jour, une directrice de casting qui m’avait fait faire de la figuration, m’a appelée pour le casting de La graine et le mulet. J’allais avoir 19 ans. La veille, j’étais déprimée, je pensais à mes études de Droit, et, le lendemain, on m’appelait pour ce casting : j’y suis allée, pleine d’énergie, parce que je n’avais rien à perdre. J’ai fait une petite improvisation sur une histoire de famille : ça a duré plus de vingt minutes et je ne lâchais pas. On m’a rappelée pour faire d’autres essais et j’ai eu le malheur de dire que je faisais de la danse orientale, ce qui était faux ! Quand on m’a demandé de danser, je me suis enfoncée dans le mensonge et j’ai fait n’importe quoi (rires). Abdel a quand même voulu me rencontrer et, là, je lui ai dit la vérité. Il m’a choisie, sans jamais vraiment m’expliquer pourquoi, il m’a dit qu’il avait « senti quelque chose »...