Qu'est-ce que le projet Séances ?

Il regroupe plusieurs installations, performances et réalisations. C’est d’abord une série de cent courts métrages co-écrits par Guy Maddin et John Ashbery, réalisés et tournés en public par Guy Maddin aux quatre coins du monde.

Spiritismes désigne les tournages en live qui ont eu lieu au Centre Pompidou à l’occasion d’Un Nouveau Festival en 2012 avec notamment Mathieu Amalric, Amira Casar, Udo Kier, Ariane Labed...

Les tournages se sont ensuite poursuivis au Centre Phi à Montréal, haut lieu de convergences et d’échanges artistiques, avec des acteurs canadiens : Clara Furey, Roy Dupuis, Louis Negin...

Un long métrage est né de l’imbrication de certains de ces courts métrages : La Chambre interdite. Véritable poupée russe scénaristique façonnée en collaboration avec Evan Johnson et Robert Kotyk, ce film plonge le spectateur dans les aventures rocambolesques de Césaré, Margot et autres personnages épiques.

En dernier lieu, Séances sera un site Internet interactif qui proposera à ses visiteurs de voir des imbrications aléatoires, infinies et éphémères de ces films.

Origine du projet - par Guy Maddin

"La plupart des réalisateurs ayant participé aux cinquante premières années de l’histoire du cinéma – Hitchcock, Lang, Murnau, Ford, Weber, Borzage, Guy-Blaché, et bien d’autres – ont au moins une fois perdu un de leurs films, l’abandonnant aux caprices du destin. Le plus souvent, la société de production qui a financé les images détruit simplement les bandes après un certain temps, afin de vider les étagères pour y accueillir de nouveaux films ; très souvent d’ailleurs l’équipe brûlait le stock de nitrate dans un spectaculaire feu de joie lors de pique-niques champêtres. Autrement, soumis à des conditions de stockage inappropriées – haute température, humidité trop élevée – qui favorisent la réaction chimique transformant le celluloïd en vinaigre, les films se sont auto-détruits.

Ceci étant, une grande partie est simplement perdue de vue, rangée au mauvais endroit par un projectionniste, égarée au cours d’un envoi, ou même abandonnée par une des victimes dépressives et alcooliques de l’industrie du cinéma. On estime que 80 % des films réalisés dans l’ombre se perdent à jamais. Quelles qu’en soient les raisons, ils disparaissent pour de bon. J’aime imaginer ces pellicules perdues comme des films qui n’auraient pas trouvé leur dernière demeure.

Eclairés ainsi, les disparus apparaissent comme des fantômes. Il est facile de rapprocher ces travaux perdus, dont les seules traces restantes sont quelques photos de tournage ou autres critiques dans Variety, à des esprits errants qui resteraient nous hanter. Le paysage de l’histoire du cinéma est habité par leur présence, tourmenté par la promesse de leur retour, jusqu’à ce que la douce lumière qui en émane soit restaurée comme par miracle. Ces films sont comme des corps, disparus sans laisser de cadavre, privant leur famille de toute possibilité de deuil. Aussi longtemps que l’incertitude de leur mort planera, leur possible retour à la surface continuera de nous hanter. Ces films perdus sont les « revenants » que j’espère invoquer au cours des Séances."

" Acccompagné du légendaire poète américain John Ashbery en charge des dialogues, j’ai écrit des adaptations des scénarios tirés des films perdus avec lesquels je suis «entré en contact» au cours des «séances de spiritisme» mises en place au Centre Pompidou à Paris et au Centre Phi à Montréal.

J’ai installé au Centre Pompidou un décor évoquant l’espace d’un cabinet de voyance. C’est dans ce cabinet que j’ai dirigé des séances, une chaque jour pendant 18 jours, afin d’établir le contact avec les esprits qui habitent les films perdus. Mathieu Amalric, Charlotte Rampling, Geraldine Chaplin, Maria de Medeiros, Jacques Nolot, Adèle Haenel, Amira Casar et Udo Kier (entre autres) ont pris part à ces séances occultes.

Le Tournage

" Dès le moment où le Centre ouvrait ses portes, les acteurs entraient dans toutes sortes de transes, certaines réelles d’autres non. Un voyant prenait alors «contact» avec l’esprit d’un des films perdus. Suivant son genre - film d’aventure, western, film de guerre, film de chambre, documentaire, péplum, etc. – un ameublement hybride était mis en place, compilant des éléments hétéroclites – végétation d’une jungle, cactus, fil barbelé – et les acteurs hypnotisés abandonnaient leur corps au film perdu, établissant un contact et laissant peu à peu l’histoire s’immiscer en eux.

Pendant que les participants de la Séance jouaient l’adaptation délirante et fragmentée de ces histoires perdues, mon équipe et moi-même en enregistrions la retranscription. De cette manière j’ai pu capturer le contact ectoplasmique établi avec l’univers occulte hanté par ces films et mettre en lumière la preuve photographique de leurs âmes sans repos.

Après nos trois semaines de tournage en France, nous avons tourné trois semaines de plus au centre Phi de Montréal avec des acteurs canadiens cette fois. Clara Furey, Roy Dupuis, Louis Neguin et d’autres se sont à leur tour laissés posséder par l’esprit de films perdus, face au public. Le Centre Phi est un nouveau complexe absolument incroyable, le Hollywood de l’industrie cinématographique québécoise, un monde avec son propre star system, presque totalement inconnu des Canadiens anglophones. Moi-même, cela m’a ouvert les yeux de travailler là-bas et de découvrir que tant de choses fleurissaient dans mon propre pays sans que je le sache. Ça a été une expérience fantastique ! "

Les acteurs à Paris

" Nous avions prévu d’aller à Paris et de faire le casting du film à partir de contacts Facebook établis au fil des années, ce qui aurait été drôle. Mais notre producteur François-Pierre Clavel, basé à Paris, m’a présenté Alexandre Nazarian, un directeur de casting de sa connaissance, qui a littéralement changé le cours de ma carrière. Alexandre s’est lancé dans notre projet avec un engagement et un dévouement sans bornes. Il a aimé notre idée, et très vite, je l’ai aimé lui. Sa compréhension de nos scénarios était encore meilleure que la nôtre. C’était fou ! Qui plus est, il connaissait de nombreuses stars du cinéma français, et il savait lesquelles seraient prêtes à me suivre dans une telle aventure : jouer pour moi, une histoire différente chaque jour, et jouer en public, sous le nez de la foule de Beaubourg ! C’était une expérience de jeu hors du commun. Ajoutez à cela le fait que je mettais les acteurs en transe au début de chaque journée de travail, afin de les préparer à recevoir les sombres esprits des films perdus planant au-dessus du musée.

Ces superstars – Mathieu Amalric, Charlotte Rampling, Udo Kier, Géraldine Chaplin, Adèle Haenel, Ariane Labed, André Wilms, Maria de Medeiros, Jacques Nolot, Slimane Dazi, etc. – ont accepté de se laisser posséder par les esprits, les fantômes des films perdus, d’effrayants spectres qui les ont obligés à jouer des scénarios longtemps oubliés pendant que je m’activais autour d’eux avec ma caméra, pour garder une trace de leur performance sous transe. A un certain point, j’ai réalisé que j’étais le photographe d’esprits le plus fou de l’histoire du spiritisme. Un bonheur total !

Nous n’avons pas organisé d’auditions, mais simplement des rendez-vous autour d’un déjeuner, un snack ou un café, d’environ une heure, pour rencontrer les acteurs et leur expliquer le projet. Pour chacun d’eux, Alexandre ne s’était pas trompé, le comédien en question était prêt à nous suivre dans l’aventure ! J’ai été énormément touché par la grâce et la générosité de ces merveilleux acteurs français. Le temps que j’ai passé à Paris a été un pur bonheur professionnel, j’étais aux anges !"