J G : Vassili, le tueur en série qu’incarne Stéphane Rideau, tue sans que vous proposiez d’explication. C’était déjà le cas pour le personnage de la mère infanticide dans votre précédent film, New Wave.
G M : Je veille à ne pas cadenasser mes personnages. Un personnage qui tue est impénétrable, en suspens, comme souvent dans mes films. C’est pourquoi mes dialogues sont la plupart du temps plus factuels qu’introspectifs.
La psychologie serait « le tombeau du héros », comme dit Cioran ?
Ma référence est Brett Easton Ellis et la nouvelle littérature américaine en général : chez Dennis Cooper par exemple, l’absence de passé des personnages ne tue pas le romanesque, au contraire. Ils sont des héros non parce qu’ils seraient élucidés ou positifs, mais parce qu’ils sont sur un itinéraire. Dans le modèle des modèles, Crime et Châtiment, les raisons du criminel Raskolnikov sont inconnues ; ce que Dostoïevski explique, c’est ce qui se passe en lui après le crime, les conséquences.
Si une règle d’or dans la vie est de laisser une image incomplète de soi, j’aime que ce soit le cas pour la vie d’un personnage. Dans des films comme Bonnie and Clyde ou Les Tueurs de la lune de miel, ne rien connaître d’un personnage stimule le romanesque. Cette part d’ombre permet au spectateur de se réfugier, de se projeter – non pas que je veuille en faire un spectateur actif mais c’est la meilleure façon d’entrer en empathie avec un personnage difficilement acceptable. Ce qui est le contraire de la violence gratuite.
Mais ça pourrait être ressenti comme tel. Ne craignez-vous pas qu’en montrant ainsi un homosexuel gigolo et serial killer dont vous n’expliquez pas les motivations, on vous reproche de donner une image négative de l’homosexualité ?
Je place l’homosexualité dans la sexualité, pas dans le social. Au cinéma et dans les séries (Plus belle la vie, Avocats et Associés), elle est vécue par des hommes qui travaillent, rentrent chez eux le soir, etc. Alors que, même si c’est le cas, leur réalité sexuelle, là où la télé ne peut jamais aller, est très différente – boîtes innombrables, lieux de drague, etc.
J’ai conçu mon film comme une réaction à la représentation normative de la société actuelle, à laquelle j’apporte une réponse sexuelle. Je propose à un public homo de se reconnaître dans un personnage mauvais. Aucune femme n’accepterait d’être montrée au cinéma d’une façon aussi bonniche que celle dont sont généralement représentés les homos...
Mais je ne présente jamais cet appétit sexuel négativement – la scène du "plan à trois" chez Vassili est la scène de sexe la plus joyeuse du film.
Tous les personnages du film ont un problème avec l’âge – et pas seulement le tueur, et pas seulement les homos puisque Anna/Béatrice Dalle a des liaisons avec des adolescents.
Ça a souvent été le cas dans mes films. Pour prendre un seul exemple, dans Après lui, Catherine Deneuve en perdant son fils, perd sa jeunesse, et se lie à une jeunesse post-ado. Dans Notre Paradis, le milieu homo, où on est vécu comme vieux à 40 ans, me permet d’exacerber cette idée. C’est en effet un milieu où quelle que soit sa fonction sociale, on n’a pas de responsabilités familiales qui vous vieillissent de facto ; la sexualité y est très adolescente, et c’est une des raisons pour lesquelles la jeunesse y est si convoitée. Convoitée et pas pour autant respectée, ce pour quoi Vassili, qui chasse et juge, impute la faute à ses prédateurs.
Une des répliques pour moi essentielles du film est celle toute simple du docteur pervers : « Un vieux pédé comme moi ça doit s’inventer d’autres plaisirs ». Sans doute les vieux hétéros le doivent aussi, mais c’est tragiquement – et parfois drôlement – accentué chez les homos.
Propos recueillis par Jacques Grant