Une histoire d'amour

" Bruno aime Juliette mais le besoin de reconnaissance l'emporte probablement sur son besoin d'amour, il veut qu'on sache qu'il aime Juliette, il veut qu'on sache qu'il sait l'aimer comme il faut. Il offre néanmoins à cette fille quelque chose d'inestimable : la force d'exister.

Il lui montre qu'elle vaut la peine qu'on fasse un truc dingue pour elle, qu'on risque des années de prison pour elle. Elle vaut la peine d'être aimée à la folie.

Bruno offre à Juliette sa reconnaissance aux yeux du monde, au péril de sa liberté et même de sa vie. Don énorme, plus gros que lui et néanmoins réel. Qui résisterait à un tel ouragan ?

A chaque fois que Bruno téléphone à son amie il sent comme un froid, mais avec rage et innocence il la travaille au corps et emporte toujours le morceau.

Tout ceci nous le savons. Les enfants du car l'entrevoient. L'institutrice le comprend. Mais la police le recherche. A ses yeux, Bruno n'est qu'un amateur armé et dangereux qui détient des otages. Cependant Bruno n'est pas totalement inconscient. Il sait parfaitement le décalage qu'il peut y avoir entre ce qu'il fait réellement et la vision que peut en avoir le monde. Mais il sait aussi que toutes les filles rêvent secrètement qu'on se bouge le cul pour elles. C'est ce qu'il offre à Juliette. Un véritable sacrifice, il sait qu'il est dans le vrai et que tout le reste, et en particulier la réalité, n'a pas d'importance."

 

Bruno et Hippo

" Est-ce vraiment intéressant de les comparer ? J'ai probablement construit l'un en réaction à l'autre. Dans Un monde sans pitié, la lucidité donnait à Hippo sa puissance et fondait sa souffrance. Ici, l'illusion donne sa force à Bruno et cause sa perte. L'illusion de croire qu'il peut vraiment réussir un coup pareil. Hippo avait un point de vue sur le monde. Un point de vue fort, peut-être trop dogmatique qui le limitait. Bruno épouse probablement ce même point de vue mais sans discourir dessus, il a la même haine.

Là où Hippo disait "Qu'est-ce qu'on nous a laissé ? On n'a plus qu'à être amoureux comme des cons", Bruno dit "Et qu'est-ce que tu veux que je fasse d'autre ? Des TUC, c'est ça, des TUC ?"

Bruno agit plus que Hippo mais c'est lui qui va en prison.

Bruno nous apprend qu'on est sur terre pour être reconnu par ceux qu'on reconnaît soi-même. Il nous l'apprend en pratique et non en théorie. Il nous montre que l'existence n'a besoin d'aucune autre justification."

 

Technique

" Raconter une histoire qui se passe dans un car...

Raconter une histoire et non pas se raconter soi-même. C'est à dire faire oublier, rendre transparent tous les aspects techniques du film. C'est à dire filmer cette histoire en fonction des impératifs dramatiques et non des impératifs matériels.

C'est un cinéma du mensonge, de la mise en scène, en opposition au cinéma vérité. C'est un cinéma écrit, contrôlé. Parce que le sentiment de réalité passe par la maîtrise de l'illusion.

L'idéal était donc de tourner comme en studio pour coller à l'histoire et aux personnages sans se heurter à de la tôle ou à des sièges. Et c'était aussi voir défiler derrière les vitres un paysage réel et non une projection qui aurait renvoyé à une technique visible. Il fallait donc un studio ambulant ouvert sur l'extérieur.

Le comédien doit s'effacer derrière son personnage, la technique derrière ce qu'elle filme, le scénariste derrière ce qu'il écrit pour laisser le film exister et le spectateur s'oublier."

 

Comédiens

" J'ai conçu le projet pour Yvan Attal et Marc Berman. Puis j'ai écrit le scénario et construit les personnages féminins pour Charlotte Gainsbourg et Kristin Scott-Thomas. Les films partent toujours de la rencontre entre deux désirs, celui de raconter telle histoire et celui de travailler avec tel et tel comédiens.

Un film gagne toujours à ce que le rapport entre les comédiens et leurs personnages exige un véritable travail. Il faut qu'un comédien travaille à réduire la distance qui le sépare de son personnage. Sans cette distance le personnage reste désincarné, "théorique" comme il l'était sur le papier. Les comédiens apportent ce qui nourrit le cinéma : l'humanité."

 

Eric Rochant